III

Parmi les moines qui écoutaient Savonarole, se trouvait le novice

Giovanni Beltraffio.

Lorsque les frères commencèrent à se disperser, il descendit avec eux

l'escalier qui conduisait à la cour principale du monastère et s'assit

à sa place préférée, dans la longue galerie couverte, où toujours, à

cette heure, régnaient le calme et la solitude.

Entre les murs blancs du couvent, croissaient des lauriers, des cyprès

et un buisson de roses de Damas, à l'ombre duquel frère Savonarole

aimait à prêcher. La tradition rapportait que des anges, la nuit,

arrosaient ces roses.

Le novice ouvrit l'Épître de l'apôtre Paul aux Corinthiens et lut:

«Vous ne pouvez boire à la coupe du Seigneur et à celle du diable;

vous ne pouvez manger à la table du Seigneur et à celle du démon.»

Il se leva et commença à marcher le long de la galerie, il se

rappelait toutes les pensées et les sentiments qui l'avaient agité

depuis un an qu'il faisait partie de la communauté de San Marco. Les

premiers temps, il avait éprouvé une grande douceur d'âme en se

trouvant parmi les disciples de Savonarole. Parfois le matin, le frère

Savonarole les emmenait aux portes de la ville. Par un sentier ardu,

qui semblait conduire directement au ciel, ils montaient sur les

hauteurs de Fiesole, d'où, à travers les cimes, on apercevait Florence

et la vallée de l'Arno. Le prieur s'asseyait sur le petit pré criblé

de violettes, d'iris et de muguet. Les moines se couchaient sur

l'herbe, à ses pieds, tressaient des couronnes, discutaient,

dansaient, couraient comme des enfants, tandis que d'autres jouaient

du violon et de la viole.

Savonarole ne leur enseignait rien, ne prêchait pas; il leur tenait

seulement des discours aimables, jouait et riait comme un enfant.

Giovanni contemplait le sourire qui illuminait alors son visage et il

lui semblait que dans le bocage désert, plein de musique et de chant,

sur les hauteurs de Fiesole, entourés d'azur, ils étaient pareils aux

anges du paradis.

Savonarole s'approchait du précipice et regardait avec amour Florence

enveloppée de brume, comme une mère admire son nouveau-né. D'en bas

parvenait le premier son des cloches en un bégaiement.

Et durant les nuits d'été, quand les vers luisants brillaient, tels

les cierges d'invisibles anges, sous le buisson parfumé des roses de

Damas dans la cour de San Marco, Savonarole parlait des stigmates

saignants,--plaies d'amour divin sur le corps de sainte Catherine de

Sienne, semblables aux blessures du Christ,--odorants comme les roses.

--_Laisse-nous nous griser des plaies

Du martyre, du Crucifié,

Du martyre de ton Saint Fils!_

chantaient les moines.

Et Giovanni désirait qu'en lui s'accomplît le miracle dont parlait

Savonarole, que des rayons de feu, jaillissant du saint ciboire,

marquassent sur son corps, comme au fer rougi, les grandes blessures

en croix.

--Gesù, Gesù, amore! soupirait-il, exténué de langueur.

Une fois, Savonarole, ainsi qu'il le faisait avec les autres novices,

l'envoya soigner un malade à la villa Careggi, à deux milles de

Florence, cette même villa où longtemps vécut et mourut Laurent de

Médicis. Dans l'une des pièces abandonnées du palais, où ne filtrait

qu'un jour sépulcral à travers les fentes des volets, Giovanni vit un

tableau de Sandro Botticelli, la _Naissance de Vénus_. Toute blanche,

pareille à un lis, moite, sentant la brise saline, elle glissait sur

les flots, debout dans une coquille de perle. Ses lourds cheveux

blonds ondulaient comme des serpents. D'un mouvement pudique, elle les

retenait contre elle, pour voiler sa nudité, et son corps superbe

respirait la tentation du péché, tandis que ses lèvres innocentes et

ses yeux enfantins exprimaient une étrange tristesse.

Le visage de la déesse n'était pas inconnu à Giovanni. Longtemps il le

regarda et se souvint qu'il avait vu les mêmes traits dans un autre

tableau de ce même Botticelli, la _Sainte Vierge_. Une inexprimable

émotion emplit son âme. Il baissa les yeux et quitta la villa.

En descendant vers Florence il suivait une étroite impasse. Il

remarqua, dans le renfoncement d'un vieux mur, un crucifix, se mit à

genoux et commença à prier afin de chasser la tentation. Derrière le

mur, dans le jardin, sous les branches du même rosier, une mandoline

se fit entendre. Quelqu'un cria, une voix murmura peureuse:

--Non... non... laisse-moi.....

--Ma jolie, répondit une autre voix, ma jolie, mon adorée! _Amore!_

La mandoline tomba, les cordes résonnèrent et le bruit d'un baiser

frissonna dans le calme.

Giovanni sursauta, répétant:

--_Gesù!_ _Gesù!_ et n'osa plus ajouter: _Amore._

«Encore, songea-t-il, elle est encore ici. Sur le visage de la madone,

dans les paroles du saint hymne, dans le parfum des roses qui

entourent le crucifix!...»

Il cacha son visage dans ses mains et se prit à courir.

Rentré au couvent, Giovanni se rendit auprès de Savonarole et se

confessa. Le prieur lui donna le conseil habituel de lutter contre le

diable par le jeûne et la prière. Lorsque le novice voulut expliquer

que ce n'était pas le diable de la passion charnelle, mais le démon de

la beauté païenne, qui le tentait, le moine ne le comprit pas,

s'étonna d'abord, puis fit observer sévèrement que tous ces dieux

menteurs ne contenaient que désir impur et orgueil, qu'ils étaient

toujours difformes et indécents et que, seule, la bienfaisance

chrétienne possédait la beauté.

Giovanni le quitta inconsolé. A partir de ce jour il fut la proie du

démon de la tristesse et de la révolte.

Une fois, il entendit le frère Savonarole prêcher contre la peinture

et exiger que chaque tableau apportât son profit utilitaire,

instructif et suggestif, dans la grande oeuvre du salut des âmes.

Selon Savonarole, en détruisant par la main du bourreau toutes les

oeuvres d'art tentatrices, les habitants de Florence feraient action

agréable à Dieu.

Le moine jugeait de même la science: «Imbécile est celui, disait-il,

qui s'imagine que la logique et la philosophie confirment les vérités

de la Foi. Une vive lumière a-t-elle besoin d'un faible rayon? la

sagesse de Dieu, de la sagesse humaine? Les apôtres et les martyrs se

souciaient-ils de la logique et de la philosophie? Une vieille

ignorante qui prie sincèrement, est plus près de la connaissance de

Dieu que tous les sages et tous les savants. Leur philosophie et leur

sagesse ne les sauveront pas le jour du Grand Jugement. Homère et

Virgile, Platon et Aristote,--tous vont vers l'antre de Satan--_tuttu

vanno al casa del diavolo_.--Pareils aux sirènes, qui charment l'ouïe

par de perfides chants, ils conduisent à la perte éternelle de l'âme.

»La science donne aux gens, en place de pain, une pierre.

»Regardez ceux qui s'adonnent aux études de ce monde--leurs coeurs

sont de granit.

«Qui sait peu aime mal. Le grand amour est fils de la grande science.»

Maintenant, Giovanni comprenait la profondeur de ces mots, et, en

écoutant les malédictions du moine contre les tentatives de l'art et

de la science, il se souvenait des causeries de Léonard, de son visage

calme, de ses yeux purs comme le ciel, de son sourire plein de

charmeuse sagesse. Il n'avait pas oublié les terribles fruits de

l'arbre empoisonné, les bombes, l'oreille de Denys, la machine

élévatoire du Clou sacré, le visage de l'Antechrist caché sous celui

du Christ. Mais il lui semblait qu'il avait mal compris le maître,

qu'il n'avait pas deviné le secret de son coeur, qu'il n'avait pas

tranché le noeud de cette existence dans laquelle se rencontraient

toutes les voies et se résolvaient toutes les contradictions.

Ainsi Giovanni se rappelait l'année écoulée au couvent de San Marco.

Et pendant que, plongé dans ses méditations, il se promenait dans la

galerie, le soir tomba, les cloches sonnèrent l'_Ave Maria_, et, en

une longue file noire, les moines se rendirent à l'église.

Giovanni ne les suivit pas, il s'assit à sa place accoutumée, ouvrit

de nouveau l'Épître de saint Paul et, assombri par les insinuations du

diable, le grand logicien, il transposa dans son esprit ainsi, les

paroles de l'Épître.

«Vous ne pouvez pas _ne pas_ boire dans la coupe du Seigneur et dans

celle du diable; vous ne pouvez pas _ne pas_ manger à la table du

Seigneur et à celle du démon.»

Souriant amèrement, il leva les yeux vers le ciel où il vit l'étoile

du soir, pareille à la lumière du plus superbe des anges des ténèbres,

Lucifer-le-Fulgurant.

Le matin il eut un rêve: assis avec monna Cassandra sur un bouc noir

qui volait dans les airs. «Au sabbat! au sabbat!» murmurait la

sorcière, tournant vers lui son visage pâle comme du marbre, ses

lèvres rouges comme du sang, ses yeux transparents comme l'ambre. Et

il reconnut en elle la déesse de l'amour terrestre, portant dans ses

yeux une tristesse céleste--la Diablesse blanche. La pleine lune

éclairait sa nudité; de son corps émanait un parfum si doux et si

terrible que les dents de Giovanni s'entrechoquaient; il l'enlaçait,

se serrait contre elle.

--_Amore! amore!_ murmurait-t-elle en riant.

Et la toison noire du bouc s'enfonçait sous eux, moelleuse et chaude

comme un lit. Et il semblait à Giovanni que c'était la mort.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 62 / 189 题