II

Corbolo descendit l'escalier raide, encombré de barriques, qui

conduisait à la cave du tavernier allemand Tibald. Après avoir

poliment salué les consommateurs, il s'assit auprès d'un sien ami,

l'étameur Scarabullo, demanda une chope de vin, des petits pâtés

chauds au cumin--des _offeletti_--huma lentement une gorgée, croqua

une bouchée de pâte et dit:

--Si tu veux être sage, Scarabullo, ne te marie jamais!

--Pourquoi?

--Parce que, mon ami, continua le cordonnier inspiré, se marier

équivaut à plonger sa main dans un sac plein de vipères pour en

retirer une anguille. Mieux vaut être atteint de la goutte,

Scarabullo, que d'être affligé d'une femme!

A côté d'eux, le brodeur Mascarello, beau parleur bouffon, racontait à

des mendiants affamés les merveilles d'une ville comme Berlinzona,

capitale d'un pays paradisiaque, où les ceps de vigne s'attachaient

avec des saucisses, où une oie coûtait un centime avec le caneton en

supplément, où enfin existait une colline en fromage râpé sur laquelle

vivaient des gens uniquement occupés à préparer du macaroni et des

lazagnes, qu'ils faisaient cuire dans de la graisse de chapon et

qu'ils jetaient au pied de la montagne. Celui qui en attrapait le plus

en avait le plus. Et tout proche coulait une source de _vernaccio_--le

meilleur vin de l'univers,--ne contenant pas une goutte d'eau.

Ces discours alléchants furent interrompus par l'arrivée d'un petit

homme scrofuleux, aux yeux mi-clos comme ceux d'un chat, Gorgolio, le

verrier, grand cancanier et amateur de nouvelles.

--Messieurs, déclara-t-il triomphalement, en soulevant son vieux

chapeau poussiéreux et essuyant la sueur qui inondait son front,

messieurs, je viens du camp des Français!

--Que dis-tu, Gorgolio? Sont-ils déjà ici?

--Comment donc!... à Pavie... Ah! laissez-moi respirer... Je suis

essoufflé. J'ai couru si vite... ne voulant pas qu'un autre avant moi

vous apprît la nouvelle.

--Tiens, voilà une chope; bois et raconte. Quel peuple est-ce les

Français?

--Terrible, mes enfants. Ne mettez pas votre doigt dans leur bouche.

Ce sont des hommes turbulents, sauvages, impies, de vrais fauves, en

un mot, des barbares! Ils ont des pistolets et des arquebuses de huit

coudées, des brides en métal, des bombardes en fonte qui lancent des

boulets de pierre. Leurs chevaux sont pareils à des monstres marins,

féroces, avec les oreilles et les queues coupées.

--Sont-ils nombreux? demanda Mazo.

--Comme des sauterelles, ils ont couvert toute la plaine. Le Seigneur

nous a envoyé pour nos péchés ce mal caduc, ces diables du nord!

--Pourquoi en dis-tu du mal, Gorgolio, observa Mascarello, ils sont

nos amis et alliés...

--Nos alliés! Tiens bien ta poche! Des amis pareils sont pires que des

ennemis... ils achèteront les cornes et mangeront le boeuf...

--Allons, allons, ne jacasse pas, dis tes raisons, pourquoi les

crois-tu nos ennemis?

--Mais parce qu'ils piétinent nos champs, coupent nos arbres, emmènent

nos bestiaux, pillent les habitants, violent les femmes. Le roi

français est laid, malingre, mais très amateur de femmes. Il possède

même un livre, avec les portraits de belles Italiennes toutes nues. Et

ils disent: «Avec l'aide de Dieu... de Milan jusqu'à Naples, nous ne

laisserons pas une pucelle...»

--Les misérables! cria Scarabullo en assénant un tel coup de poing sur

la table que verres et bouteilles en tremblèrent.

--Notre More, continuait Gorgolio, danse sur ses pattes de derrière au

son de la flûte française. Ils ne nous considèrent même pas comme des

hommes: «Vous êtes tous, disent-ils, des voleurs et des assassins.

Vous avez empoisonné votre duc légitime, vous avez affamé un innocent

adolescent. Dieu pour cela vous punit en nous donnant votre terre.»

Nous les nourrissons généreusement et ils donnent les aliments que

nous leur offrons à goûter à leurs chevaux, pour voir s'ils ne

contiennent pas le poison dont on s'est servi pour le duc.

--Tu mens, Gorgolio!

--Que mes yeux se vident, que ma langue se dessèche! Écoutez encore,

messere, leurs prétentions: «Nous allons, disent-ils, conquérir

l'Italie, avec ses mers et ses terres; puis nous soumettrons le grand

Turc, nous prendrons Constantinople, nous érigerons la Croix sur le

mont des Oliviers et ensuite rentrerons chez nous. Et alors, nous vous

assignerons au jugement de Dieu. Et si vous ne vous soumettez pas,

nous effacerons votre nom de la liste des peuples de la terre.

--C'est terrible, mes amis! murmura Mascarello. Jamais encore pareille

chose ne nous est arrivée.

Tout le monde se tut.

Le fra Timoteo, le même moine qui discutait dans la cathédrale avec

fra Cippolo, s'écria solennellement, les bras levés au ciel:

--La parole du grand apôtre de Dieu, Savonarole, s'accomplit: «Le

voilà, l'homme qui conquerra l'Italie sans tirer l'épée du fourreau. O

Florence, ô Rome, ô Milan, le temps des chansons et des fêtes est

passé! Repentez-vous! repentez-vous! Le sang du duc Jean Galeas est le

sang d'Abel tué par Caïn! Implorons le pardon du Seigneur!»

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 46 / 189 题