Corbolo descendit l'escalier raide, encombré de barriques, qui
conduisait à la cave du tavernier allemand Tibald. Après avoir
poliment salué les consommateurs, il s'assit auprès d'un sien ami,
l'étameur Scarabullo, demanda une chope de vin, des petits pâtés
chauds au cumin--des _offeletti_--huma lentement une gorgée, croqua
une bouchée de pâte et dit:
--Si tu veux être sage, Scarabullo, ne te marie jamais!
--Pourquoi?
--Parce que, mon ami, continua le cordonnier inspiré, se marier
équivaut à plonger sa main dans un sac plein de vipères pour en
retirer une anguille. Mieux vaut être atteint de la goutte,
Scarabullo, que d'être affligé d'une femme!
A côté d'eux, le brodeur Mascarello, beau parleur bouffon, racontait à
des mendiants affamés les merveilles d'une ville comme Berlinzona,
capitale d'un pays paradisiaque, où les ceps de vigne s'attachaient
avec des saucisses, où une oie coûtait un centime avec le caneton en
supplément, où enfin existait une colline en fromage râpé sur laquelle
vivaient des gens uniquement occupés à préparer du macaroni et des
lazagnes, qu'ils faisaient cuire dans de la graisse de chapon et
qu'ils jetaient au pied de la montagne. Celui qui en attrapait le plus
en avait le plus. Et tout proche coulait une source de _vernaccio_--le
meilleur vin de l'univers,--ne contenant pas une goutte d'eau.
Ces discours alléchants furent interrompus par l'arrivée d'un petit
homme scrofuleux, aux yeux mi-clos comme ceux d'un chat, Gorgolio, le
verrier, grand cancanier et amateur de nouvelles.
--Messieurs, déclara-t-il triomphalement, en soulevant son vieux
chapeau poussiéreux et essuyant la sueur qui inondait son front,
messieurs, je viens du camp des Français!
--Que dis-tu, Gorgolio? Sont-ils déjà ici?
--Comment donc!... à Pavie... Ah! laissez-moi respirer... Je suis
essoufflé. J'ai couru si vite... ne voulant pas qu'un autre avant moi
vous apprît la nouvelle.
--Tiens, voilà une chope; bois et raconte. Quel peuple est-ce les
Français?
--Terrible, mes enfants. Ne mettez pas votre doigt dans leur bouche.
Ce sont des hommes turbulents, sauvages, impies, de vrais fauves, en
un mot, des barbares! Ils ont des pistolets et des arquebuses de huit
coudées, des brides en métal, des bombardes en fonte qui lancent des
boulets de pierre. Leurs chevaux sont pareils à des monstres marins,
féroces, avec les oreilles et les queues coupées.
--Sont-ils nombreux? demanda Mazo.
--Comme des sauterelles, ils ont couvert toute la plaine. Le Seigneur
nous a envoyé pour nos péchés ce mal caduc, ces diables du nord!
--Pourquoi en dis-tu du mal, Gorgolio, observa Mascarello, ils sont
nos amis et alliés...
--Nos alliés! Tiens bien ta poche! Des amis pareils sont pires que des
ennemis... ils achèteront les cornes et mangeront le boeuf...
--Allons, allons, ne jacasse pas, dis tes raisons, pourquoi les
crois-tu nos ennemis?
--Mais parce qu'ils piétinent nos champs, coupent nos arbres, emmènent
nos bestiaux, pillent les habitants, violent les femmes. Le roi
français est laid, malingre, mais très amateur de femmes. Il possède
même un livre, avec les portraits de belles Italiennes toutes nues. Et
ils disent: «Avec l'aide de Dieu... de Milan jusqu'à Naples, nous ne
laisserons pas une pucelle...»
--Les misérables! cria Scarabullo en assénant un tel coup de poing sur
la table que verres et bouteilles en tremblèrent.
--Notre More, continuait Gorgolio, danse sur ses pattes de derrière au
son de la flûte française. Ils ne nous considèrent même pas comme des
hommes: «Vous êtes tous, disent-ils, des voleurs et des assassins.
Vous avez empoisonné votre duc légitime, vous avez affamé un innocent
adolescent. Dieu pour cela vous punit en nous donnant votre terre.»
Nous les nourrissons généreusement et ils donnent les aliments que
nous leur offrons à goûter à leurs chevaux, pour voir s'ils ne
contiennent pas le poison dont on s'est servi pour le duc.
--Tu mens, Gorgolio!
--Que mes yeux se vident, que ma langue se dessèche! Écoutez encore,
messere, leurs prétentions: «Nous allons, disent-ils, conquérir
l'Italie, avec ses mers et ses terres; puis nous soumettrons le grand
Turc, nous prendrons Constantinople, nous érigerons la Croix sur le
mont des Oliviers et ensuite rentrerons chez nous. Et alors, nous vous
assignerons au jugement de Dieu. Et si vous ne vous soumettez pas,
nous effacerons votre nom de la liste des peuples de la terre.
--C'est terrible, mes amis! murmura Mascarello. Jamais encore pareille
chose ne nous est arrivée.
Tout le monde se tut.
Le fra Timoteo, le même moine qui discutait dans la cathédrale avec
fra Cippolo, s'écria solennellement, les bras levés au ciel:
--La parole du grand apôtre de Dieu, Savonarole, s'accomplit: «Le
voilà, l'homme qui conquerra l'Italie sans tirer l'épée du fourreau. O
Florence, ô Rome, ô Milan, le temps des chansons et des fêtes est
passé! Repentez-vous! repentez-vous! Le sang du duc Jean Galeas est le
sang d'Abel tué par Caïn! Implorons le pardon du Seigneur!»