IV

Des plaintes, des jurons retentirent, scandés par un galop rapide dans

l'escalier. La porte s'ouvrit toute grande, livrant passage à un

homme, la tignasse rousse, hirsute, le visage rouge également, couvert

de taches de rousseur: un élève de Léonard, Marco d'Oggione. Il

grondait, battait et tirait par l'oreille un gamin malingre d'une

dizaine d'années.

--Que le Seigneur t'envoie une méchante Pâque, vaurien! Je te ferai

passer les talons par ton gueuloir, chenapan!

--Que veut dire cela, Marco? demanda Léonard.

--Songez donc, messer! Il a dérobé deux boucles en argent de dix

florins chacune, au moins. Il a pu en engager déjà une et il a perdu

l'argent aux osselets; l'autre, il l'a cousue dans la doublure de son

vêtement où je l'ai découverte. J'ai voulu lui administrer une

véritable correction, telle qu'il la méritait et le démon m'a mordu la

main au sang!

Et avec plus d'ardeur encore, il saisit le gamin par les cheveux.

Léonard intervint, lui arracha l'enfant des mains.

Alors Marco sortit de sa poche un trousseau de clés--il avait chez

Léonard l'emploi de caissier--les jeta sur la table en criant:

--Voilà vos clés, messer! J'en ai assez! Je ne vis pas sous le même

toit que les vauriens et les voleurs. Ou lui, ou moi!

--Allons, calme-toi, Marco... Je le punirai! tâchait de concilier le

maître.

Par la porte de l'atelier regardaient les élèves et une grosse femme,

la cuisinière Mathurine. Elle revenait du marché et tenait encore à la

main son panier plein d'ail, de poisson, de gras cormorans et de

filandreuses fenocci. Apercevant le petit coupable, la cuisinière

agita les bras et se mit à jaser si vite et sans arrêt, qu'on aurait

cru une chute de pois secs tombant d'un sac percé.

Cesare aussi se mêla à ce caquetage, exprimant son étonnement que

Léonard tolérât dans sa maison ce «païen» de Jacopo, capable des plus

cruelles polissonneries. N'avait-il pas dernièrement, avec une pierre,

blessé à la jambe le vieil infirme Fagiano, le chien de la maison,

détruit les nids d'hirondelles dans l'écurie, et son plaisir favori

n'était-il pas d'arracher les ailes aux papillons pour savourer leurs

souffrances?

Jacopo restait près du maître, lançant à ses ennemis des regards

sournois, ainsi qu'un louveteau cerné. Son visage pâle et joli était

impassible. Il ne pleurait pas. Mais rencontrant le regard de Léonard,

ses yeux méchants exprimaient une timide prière.

Mathurine glapissait, exigeant une magistrale correction pour ce

démon qui rendait à tout le monde la vie insupportable.

--Doucement! doucement! Taisez-vous, au nom de Dieu! suppliait

Léonard, avec une étrange lâcheté, une faiblesse impuissante devant

cette révolte familiale.

Cesare riait et murmurait, malveillant:

--Cela vous fait mal au coeur à regarder!... Il ne sait même pas avoir

raison d'un gamin!...

Lorsque enfin tous eurent assez crié et se furent dispersés un à un,

Léonard appela Beltraffio et lui dit affablement.

--Giovanni, tu n'as pas encore vu la sainte Cène. J'y vais. Veux-tu

m'accompagner?

L'élève rougit de plaisir.

V

Ils sortirent dans une petite cour. Un puits se dressait au centre.

Léonard se débarbouilla. En dépit de ses deux nuits d'insomnie, il se

sentait frais, gai et dispos.

Le jour était brumeux, sans vent, avec une clarté pâle, presque

sous-marine. Léonard aimait ce genre d'éclairage pour travailler.

Tandis qu'ils se trouvaient près du puits, Jacopo s'approcha d'eux.

Dans ses mains il tenait une petite boîte en écorce de chêne.

--Messer Leonardo, dit le gamin craintivement, voici pour vous...

Il souleva légèrement le couvercle. Au fond de la boîte dormait une

gigantesque araignée.

--J'ai eu bien de la peine à m'en emparer. Elle s'était cachée dans

une fente de roche. Trois jours je l'ai guettée. Elle est venimeuse.

La figure de l'enfant s'anima soudain.

--Et si vous la voyiez manger des mouches... ça fait peur!

Il attrapa une mouche et la jeta dans la boîte. L'araignée se

précipita sur sa proie, la saisit dans ses pattes velues et la victime

se débattit, bourdonna.

--Regardez, elle mange, elle mange! murmurait le gamin, frissonnant de

plaisir.

Dans ses yeux brûlait une flamme de curiosité cruelle et sur ses

lèvres tremblait un sourire incertain.

Léonard aussi se pencha, regarda l'insecte monstrueux. Et tout à coup

il sembla à Giovanni qu'ils avaient tous deux la même expression,

comme si, malgré l'abîme qui séparait l'enfant de l'artiste, ils

s'unissaient dans une égale curiosité de l'horrible.

Lorsque la mouche fut mangée, Jacopo referma la boîte et dit:

--Je la mettrai sur votre table, messer Leonardo, peut-être

voudrez-vous encore la regarder. Elle se bat drôlement avec les autres

araignées.

Le gamin voulait s'en aller, mais il s'arrêta et leva des yeux

suppliants. Les coins de ses lèvres s'abaissèrent, frémirent.

--Messer, dit-il très bas et gravement, vous n'êtes pas fâché contre

moi? Sinon, je m'en irai, il y a longtemps que je pense que je dois le

faire. Ce n'est pas à cause d'eux, car cela m'est indifférent ce

qu'ils peuvent dire, mais c'est à cause de vous. Je sais bien que je

vous ennuie. Vous seul êtes bon; eux sont méchants autant que moi,

mais ils dissimulent et moi je ne sais pas. Je m'en irai, je resterai

seul. Ce sera mieux ainsi. Seulement, pardonnez-moi...

Des larmes brillèrent entre les longs cils du gamin, qui répéta plus

bas encore:

--Pardonnez-moi, messer Leonardo!... Je vous laisserai ma petite boîte

en souvenir. L'araignée vivra longtemps. Je prierai Astro de la

nourrir...

Léonard posa sa main sur la tête de l'enfant.

--Où irais-tu, petit? Reste. Marco te pardonnera et moi je ne suis pas

fâché. Va, et à l'avenir ne fais de mal à personne.

Jacopo fixa sur lui des yeux perplexes, dans lesquels luisait non la

reconnaissance, mais l'étonnement, presque de la peur.

Léonard lui répondit par un calme sourire et caressa ses cheveux,

comme s'il devinait l'éternel mystère de ce coeur créé par la nature

pour le mal et inconscient de sa malfaisance.

--Il est temps, dit le maître. Allons, Giovanni.

Ils sortirent dans la rue déserte bordée de jardins, de potagers et de

vignes, et se dirigèrent vers le monastère de Maria delle Grazie.

Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux · 第 23 / 189 题