Le génie et la passion sont quelquefois politiques.
M. de Chateaubriand avait de la passion et du génie: passion de jeune
émigré pour les Bourbons, dieux de sa jeunesse; génie des hautes
affaires, qui donne aux hommes comme lui les grandes inspirations
pour les républiques ou pour les monarchies. Il sentait que les
Bourbons devaient quelque chose de grand au monde pour se faire
pardonner l'abaissement de la France, qui n'était pas leur ouvrage, et
dont l'injustice publique les rendait responsables.
Il leur inspirait la guerre en Espagne, guerre qui était dans leur
nature, guerre de restauration, de constitution même; guerre
d'intervention contre la démagogie espagnole et contre l'insurrection
militaire, mais guerre désintéressée de toute conquête.
Cette guerre, qui flattait l'ambition de gloire de l'armée, était
surtout politique, en ce qu'elle engageait l'armée mécontente à servir
sous un Bourbon pour un Bourbon, et à tirer un premier coup de feu
pour leur cause. Ce coup de fusil vaudrait mille serments.
Le premier ministre, M. de Villèle, qui gouvernait alors sagement,
mais sans audace, répugnait à cette guerre et se plaisait à
temporiser; M. de Chateaubriand avait pour M. de Villèle le dédain
secret des hautes imaginations pour les timides conseils; il brûlait
de la passion d'amener un congrès, bien convaincu que l'éclat de son
nom forcerait M. de Villèle à l'y envoyer, et qu'une fois envoyé à
Vérone, en apparence sans parti pris, il serait maître des résolutions
de l'Europe. Pour cela, il fallait vaincre la répugnance de
l'Angleterre en séduisant ou en domptant M. Canning. C'est à quoi il
travaillait à Londres, quand M. de Marcellus l'y rejoignit.