Le sort de l'orateur, comme Démosthène ou Mirabeau, les deux plus
dignes de ce nom, est plus séduisant que le sort du philosophe ou du
poëte; l'orateur participe à la fois de la gloire de l'écrivain et de
la puissance des masses sur lesquelles et par lesquelles il agit:
c'est le philosophe roi, s'il est philosophe; mais son arme terrible,
le peuple, se brise entre ses mains, le blesse et le tue lui-même; et
puis ce qu'il fait, ce qu'il dit, ce qu'il remue dans l'humanité,
passions, principes, intérêts passagers, tout cela n'est pas durable,
n'est pas éternel de sa nature.
Le poëte, au contraire, et j'entends par poëte tout homme qui crée des
idées, en bronze, en pierre, en prose, en paroles ou en rhythmes; le
poëte remue ce qui est impérissable dans la nature et dans le coeur
humain. Les temps passent, les langues s'usent; mais il vit toujours
tout entier, toujours aussi lui, aussi grand, aussi neuf, aussi
puissant sur l'âme de ses lecteurs; son sort est moins humain, mais
plus divin! il est au-dessus de l'orateur.
Le beau serait de réunir les deux destinées: nul homme ne l'a fait;
mais il n'y a cependant aucune incompatibilité entre l'action et la
pensée dans une intelligence complète. L'action est fille de la
pensée, mais les hommes, jaloux de toute prééminence, n'accordent
jamais deux puissances à une même tête; la nature est plus libérale!
Ils proscrivent du domaine de l'action celui qui excelle dans le
domaine de l'intelligence et de la parole; ils ne veulent pas que
Platon fasse des lois réelles, ni que Socrate gouverne une bourgade.