C'est là que mon goût naturel pour la sculpture se développa dans
l'intimité de Canova. Ce goût acheva de se passionner plus encore,
quelques années après, devant les oeuvres plus grandioses de
Michel-Ange à Florence. Je n'avais encore vu de cet Eschyle du marbre
que son Moïse, de Rome, et son Jugement dernier, de la chapelle
Sixtine.
Sa statue de Moïse, c'est la statue de la Bible tout entière; c'est un
livre terrible fait homme; c'est le judaïsme incarné; Isaïe n'est pas
plus prophète que Michel-Ange. La sagesse et la terreur divines
descendent de toutes les hauteurs de ce front, de tous les poils de
cette barbe, de tous les plis de ce vêtement sur l'âme du spectateur.
On ne peut regarder cette statue qu'à genoux.
Mais ce n'était là que la moitié du génie de Michel-Ange, la
grandeur; l'autre moitié de ce génie, la beauté, est à Florence.
Recueillez-vous, comme je l'ai fait souvent tout un jour, dans la
chapelle funéraire des Médicis, de San-Lorenzo; contemplez d'abord
l'admirable et sobre architecture de cette chapelle, cadre austère de
quatre tombeaux portés et incrustés dans les murs, puis levez les yeux
vers ces morts vivants!