IV.

J'ai eu le bonheur de les connaître presque intimement par leurs

oeuvres, à Athènes, à Rome, à Florence: Phidias au Parthénon,

Michel-Ange au tombeau des Médicis à San-Lorenzo, Canova à

Saint-Pierre de Rome et dans son atelier. J'y passais des journées

entières à le voir travailler et à respirer la poussière de son génie

à chaque coup de ciseau. À ces trois titres, j'ose donc parler ici de

ces trois grands hommes; à un autre titre encore, j'aime à parler de

statues.

La sculpture est à mes yeux le premier des arts de la main: pourquoi?

parce que c'est le plus vrai. Il y a trop d'illusion dans la peinture,

trop d'optique, trop de chimie, trop de mathématique, trop de

prestige. Il faut un laboratoire de chimiste pour préparer une

palette; un morceau de marbre, un ciseau et un génie, voilà tout

l'attirail d'un statuaire. D'ailleurs, deux sens sont convaincus et

satisfaits à la fois par l'oeuvre de l'artiste: l'oeil voit, la main

touche; l'un de ces sens rend témoignage à l'autre, l'admiration

enveloppe la statue par toutes ses faces; la beauté, l'éclat et le

poli de la matière d'où la statue semble naître immortelle, ravissent

également le regard et le tact; son éternité même imprime un respect

de plus aux sens qui en jouissent. On se dit: Cet Antinoüs de chair

mourra, mais cet adolescent de marbre vivra autant que l'élément dont

il est formé. Une statue, c'est la pétrification de la beauté

fugitive. Où est la femme qui a servi de modèle à la Vénus de Milo?

Mais cette femme de marbre, la voilà tout entière.

Nous ne doutons pas que cette passion naturelle de l'homme

d'immortaliser ce qui est beau, mais ce qui passe, n'ait été le

principal mobile de l'art de la sculpture. C'est une aspiration

sublime et réalisée de l'homme à l'éternité; c'est la religion de la

beauté: «TU BRILLES, TU PASSES, MAIS JE TE DIVINISE!»

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 143 / 256 题