J'ai eu le bonheur de les connaître presque intimement par leurs
oeuvres, à Athènes, à Rome, à Florence: Phidias au Parthénon,
Michel-Ange au tombeau des Médicis à San-Lorenzo, Canova à
Saint-Pierre de Rome et dans son atelier. J'y passais des journées
entières à le voir travailler et à respirer la poussière de son génie
à chaque coup de ciseau. À ces trois titres, j'ose donc parler ici de
ces trois grands hommes; à un autre titre encore, j'aime à parler de
statues.
La sculpture est à mes yeux le premier des arts de la main: pourquoi?
parce que c'est le plus vrai. Il y a trop d'illusion dans la peinture,
trop d'optique, trop de chimie, trop de mathématique, trop de
prestige. Il faut un laboratoire de chimiste pour préparer une
palette; un morceau de marbre, un ciseau et un génie, voilà tout
l'attirail d'un statuaire. D'ailleurs, deux sens sont convaincus et
satisfaits à la fois par l'oeuvre de l'artiste: l'oeil voit, la main
touche; l'un de ces sens rend témoignage à l'autre, l'admiration
enveloppe la statue par toutes ses faces; la beauté, l'éclat et le
poli de la matière d'où la statue semble naître immortelle, ravissent
également le regard et le tact; son éternité même imprime un respect
de plus aux sens qui en jouissent. On se dit: Cet Antinoüs de chair
mourra, mais cet adolescent de marbre vivra autant que l'élément dont
il est formé. Une statue, c'est la pétrification de la beauté
fugitive. Où est la femme qui a servi de modèle à la Vénus de Milo?
Mais cette femme de marbre, la voilà tout entière.
Nous ne doutons pas que cette passion naturelle de l'homme
d'immortaliser ce qui est beau, mais ce qui passe, n'ait été le
principal mobile de l'art de la sculpture. C'est une aspiration
sublime et réalisée de l'homme à l'éternité; c'est la religion de la
beauté: «TU BRILLES, TU PASSES, MAIS JE TE DIVINISE!»