Les savants ont beau disserter, il suffit à un voyageur comme moi
d'avoir vu, dans les steppes du Danube, le noble pasteur équestre
hongrois, au front élevé, à l'oeil rêveur, à la taille lapidaire, au
maintien ferme et immobile comme la statue de bronze, enveloppé de sa
pelisse noire de poil de mouton, appuyé sur sa houlette de coudrier
armée au bout d'un fer de lance, soldat, chevalier, pasteur à la fois.
Il suffit de l'avoir vu à pied dans les steppes, la bride de son
cheval passée autour du bras, promener pendant des journées entières
le regard de ses larges yeux bleus sur l'horizon des monts Crapacks
tacheté de pins noirs et de neiges roses, pour reconnaître à la
charpente haute et solide du corps, à la dimension du front, au vague
pensif du regard, à l'ovale effilé de la tête, à la gravité des
lèvres, à l'attitude à la fois virile et un peu inclinée par la
féodalité des membres, la consanguinité évidente des Huns et des
Francs-Comtois:
Deux races nobles, deux filiations du Caucase, deux peuples à héros
dans les ancêtres, deux civilisations disciplinées où la fierté et
l'obéissance s'accordent sur un visage pastoral, guerrier et poétique.