III.

Quant à _Danton_, pour qui j'ai été trop sévère peut-être, car plus

j'étudie, moins je vois en lui l'organisateur des massacres de

septembre, lisez sa fin, et voyez si je flatte la démagogie dans ce

singe malicieux, féroce et lâche de la multitude, Camille Desmoulins.

«À quatre heures, les valets du bourreau vinrent lier les mains des

condamnés et couper leurs cheveux. Ils s'y prêtèrent sans résistance

et en assaisonnant de sarcasmes la toilette funèbre. «C'est bien bon

pour ces imbéciles qui vont nous regarder dans la rue, dit Danton.

Nous paraîtrons autrement devant la postérité.» Il ne montra d'autre

culte que celui de sa renommée, et ne parut désirer de survivre que

dans sa mémoire. Son immortalité, c'était le bruit de son nom.

«Camille Desmoulins ne pouvait croire que Robespierre laissât

exécuter un homme comme lui. Il espéra jusqu'au dernier moment dans un

retour de l'amitié. Il n'avait parlé de lui qu'avec ménagement et

respect depuis son emprisonnement. Il ne lui avait adressé que des

plaintes, aucune de ces injures sur lesquelles l'orgueil ne revient

pas. Quand les exécuteurs voulurent saisir Camille pour le lier comme

les autres, il lutta en désespéré contre ces préparatifs qui ne lui

laissaient plus de doute sur la mort. Ses imprécations et ses fureurs

firent ressembler un moment le cachot à une boucherie. Il fallut

l'abattre pour l'enchaîner et pour lui couper les cheveux. Dompté et

lié, il supplia Danton de lui mettre dans la main une boucle de la

chevelure de Lucile, qu'il portait sous ses habits, afin de presser

quelque chose d'elle en mourant. Danton lui rendit ce pieux office, et

se laissa lier sans résistance.

«Une seule charrette contenait les quatorze condamnés. Le peuple se

montrait Danton; il se respectait lui-même dans sa victime. Quelque

chose faisait ressembler ce supplice à un suicide du peuple. Un petit

nombre d'hommes en haillons et de femmes salariées suivaient les roues

en couvrant les condamnés d'imprécations et de huées. Camille

Desmoulins ne cessait de vociférer et de parler à cette multitude.

«Généreux peuple, malheureux peuple, criait-il, on te trompe, on te

perd, on immole tes meilleurs amis! Reconnaissez-moi, sauvez-moi! Je

suis Camille Desmoulins! C'est moi qui vous ai appelés aux armes le 14

juillet! c'est moi qui vous ai donné cette cocarde nationale!» En

parlant ainsi et en s'efforçant de gesticuler des épaules et de rompre

ses liens, il avait tellement déchiré son habit et sa chemise que son

buste grêle et osseux apparaissait presque nu au-dessus de la

charrette. Depuis le convoi de madame du Barry, on n'avait pas entendu

de tels cris ni contemplé de telles convulsions dans l'agonie. La

foule y répondait par des insultes. Danton, assis à côté de Camille

Desmoulins, faisait rasseoir son jeune compagnon, et lui reprochait ce

vain étalage de supplications et de désespoir. «Reste donc tranquille,

lui disait-il sévèrement, et laisse là cette vile canaille!» Quant à

lui, il écrasait la multitude, non de paroles, mais d'indifférence et

de mépris. En passant sous les fenêtres de la maison qu'habitait

Robespierre, la foule redoubla ses invectives, comme pour faire

hommage à son idole du supplice de son rival. Les volets de la maison

de Duplay se fermaient à l'heure où les charrettes passaient

habituellement dans la rue. Ces cris firent pâlir Robespierre. Il

s'éloigna des appartements d'où l'on pouvait les entendre. Confus de

tant d'implacabilité, humilié de tant de sang, qui rejaillissait si

souvent et si justement sur lui, il sentit le regret ou la honte.

«Ce pauvre Camille, dit-il, que n'ai-je pu le sauver! Mais il a voulu

se perdre! Quant à Danton, ajouta-t-il, je sais bien qu'il me fraye la

route; mais il faut qu'innocents ou coupables nous donnions tous nos

têtes à la république. La Révolution reconnaîtra les siens de l'autre

côté de l'échafaud.» Il feignit de gémir sur ce qu'il appelait les

_cruelles exigences_ de la patrie.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 67 / 256 题