Quant à _Danton_, pour qui j'ai été trop sévère peut-être, car plus
j'étudie, moins je vois en lui l'organisateur des massacres de
septembre, lisez sa fin, et voyez si je flatte la démagogie dans ce
singe malicieux, féroce et lâche de la multitude, Camille Desmoulins.
«À quatre heures, les valets du bourreau vinrent lier les mains des
condamnés et couper leurs cheveux. Ils s'y prêtèrent sans résistance
et en assaisonnant de sarcasmes la toilette funèbre. «C'est bien bon
pour ces imbéciles qui vont nous regarder dans la rue, dit Danton.
Nous paraîtrons autrement devant la postérité.» Il ne montra d'autre
culte que celui de sa renommée, et ne parut désirer de survivre que
dans sa mémoire. Son immortalité, c'était le bruit de son nom.
«Camille Desmoulins ne pouvait croire que Robespierre laissât
exécuter un homme comme lui. Il espéra jusqu'au dernier moment dans un
retour de l'amitié. Il n'avait parlé de lui qu'avec ménagement et
respect depuis son emprisonnement. Il ne lui avait adressé que des
plaintes, aucune de ces injures sur lesquelles l'orgueil ne revient
pas. Quand les exécuteurs voulurent saisir Camille pour le lier comme
les autres, il lutta en désespéré contre ces préparatifs qui ne lui
laissaient plus de doute sur la mort. Ses imprécations et ses fureurs
firent ressembler un moment le cachot à une boucherie. Il fallut
l'abattre pour l'enchaîner et pour lui couper les cheveux. Dompté et
lié, il supplia Danton de lui mettre dans la main une boucle de la
chevelure de Lucile, qu'il portait sous ses habits, afin de presser
quelque chose d'elle en mourant. Danton lui rendit ce pieux office, et
se laissa lier sans résistance.
«Une seule charrette contenait les quatorze condamnés. Le peuple se
montrait Danton; il se respectait lui-même dans sa victime. Quelque
chose faisait ressembler ce supplice à un suicide du peuple. Un petit
nombre d'hommes en haillons et de femmes salariées suivaient les roues
en couvrant les condamnés d'imprécations et de huées. Camille
Desmoulins ne cessait de vociférer et de parler à cette multitude.
«Généreux peuple, malheureux peuple, criait-il, on te trompe, on te
perd, on immole tes meilleurs amis! Reconnaissez-moi, sauvez-moi! Je
suis Camille Desmoulins! C'est moi qui vous ai appelés aux armes le 14
juillet! c'est moi qui vous ai donné cette cocarde nationale!» En
parlant ainsi et en s'efforçant de gesticuler des épaules et de rompre
ses liens, il avait tellement déchiré son habit et sa chemise que son
buste grêle et osseux apparaissait presque nu au-dessus de la
charrette. Depuis le convoi de madame du Barry, on n'avait pas entendu
de tels cris ni contemplé de telles convulsions dans l'agonie. La
foule y répondait par des insultes. Danton, assis à côté de Camille
Desmoulins, faisait rasseoir son jeune compagnon, et lui reprochait ce
vain étalage de supplications et de désespoir. «Reste donc tranquille,
lui disait-il sévèrement, et laisse là cette vile canaille!» Quant à
lui, il écrasait la multitude, non de paroles, mais d'indifférence et
de mépris. En passant sous les fenêtres de la maison qu'habitait
Robespierre, la foule redoubla ses invectives, comme pour faire
hommage à son idole du supplice de son rival. Les volets de la maison
de Duplay se fermaient à l'heure où les charrettes passaient
habituellement dans la rue. Ces cris firent pâlir Robespierre. Il
s'éloigna des appartements d'où l'on pouvait les entendre. Confus de
tant d'implacabilité, humilié de tant de sang, qui rejaillissait si
souvent et si justement sur lui, il sentit le regret ou la honte.
«Ce pauvre Camille, dit-il, que n'ai-je pu le sauver! Mais il a voulu
se perdre! Quant à Danton, ajouta-t-il, je sais bien qu'il me fraye la
route; mais il faut qu'innocents ou coupables nous donnions tous nos
têtes à la république. La Révolution reconnaîtra les siens de l'autre
côté de l'échafaud.» Il feignit de gémir sur ce qu'il appelait les
_cruelles exigences_ de la patrie.