Le personnage vraiment historique, mais froid et déclamatoire, de
madame Roland, m'apparaît sous un aspect plus juste à l'heure de sa
mort. Je ne lui pardonne plus la lâche poursuite de la reine jusqu'à
l'échafaud; le dernier trait de ce jugement venge d'un mot
Marie-Antoinette et dénude le coeur de l'héroïne des _Girondins_.
«Le supplice des Girondins jeta un linceul sur la vie aux yeux de
madame Roland. Vergniaud, Brissot, n'étaient plus. Qui savait le sort
de Buzot, de Barbaroux, de Louvet? Peut-être avaient-ils déjà quitté
la terre.
«On la transporta à la Conciergerie. Elle y languit peu. Elle y
grandit en se rapprochant de la mort. Son âme, son langage, ses
traits, y prirent la solennité des grands destins. Pendant le peu de
jours qu'elle y passa, elle répandit par sa présence parmi les
nombreux prisonniers de cette maison un enthousiasme et un défi de la
mort qui divinisèrent les âmes les plus abattues. L'ombre voisine de
l'échafaud semblait relever sa beauté. Les longues douleurs de sa
captivité, le sentiment désespéré mais calme de sa situation, les
larmes contenues mais murmurantes au fond des paroles, donnaient à sa
voix un accent où l'on entendait ce bouillonnement des sentiments qui
monte d'un coeur profond.
«Elle s'entretenait, à la grille, avec les hommes principaux de son
parti, qui peuplaient la Conciergerie. Debout sur un banc de pierre
qui l'élevait un peu au-dessus du sol de la cour, les doigts
entrelacés aux barreaux de fer qui formaient la claire-voie entre le
cloître et le préau, elle avait trouvé sa tribune dans sa prison, et
son auditoire dans ses compagnons de mort. Elle parlait avec
l'abondance et l'éclat de Vergniaud, mais avec cette amertume de
colère et cette âpreté de mépris que la passion d'une femme ajoute
toujours à l'éloquence du raisonnement. Sa mémoire vengeresse
plongeait dans l'histoire de l'antiquité pour y trouver des images,
des analogies et des noms capables d'égaler ceux des tyrans du jour.
Pendant que ses ennemis préparaient son acte d'accusation à quelques
pieds au-dessus de sa tête, sa voix, comme celle de la postérité,
grondait dans ces souterrains de la Conciergerie. Elle se vengeait
avant sa mort et léguait sa haine. Elle arrachait non des larmes, elle
n'en voulait pas pour elle-même, mais des cris d'admiration aux
prisonniers. On l'écoutait des heures entières. On se séparait aux
cris de: «Vive la république!» On ne calomniait pas la liberté, on
l'adorait jusque dans les cachots creusés en son nom.