II.

Le portrait de Marat à cette époque est le portrait de la Némésis

populaire.

«Sa vie était un dialogue furieux et continu avec la foule. Il

semblait regarder toutes ses impressions comme des inspirations, et

les recueillait à la hâte comme des hallucinations de la sibylle ou

les pensées sacrées des prophètes. La femme avec laquelle il vivait le

considérait comme un bienfaiteur méconnu du monde, dont elle recevait

la première les confidences. Marat, brutal et injurieux pour tout le

monde, adoucissait son accent et attendrissait son regard pour cette

femme. Elle se nommait Albertine. Il n'y a pas d'homme si malheureux

ou si odieux sur la terre à qui le sort n'ait ainsi attaché une femme

dans son oeuvre, dans son supplice, dans son crime ou dans sa vertu.

«Marat avait, comme Robespierre et comme Rousseau, une foi

surnaturelle dans ses principes. Il se respectait lui-même dans ses

chimères comme un instrument de Dieu. Il avait écrit un livre en

faveur du dogme de l'immortalité de l'âme. Sa bibliothèque se

composait d'une cinquantaine de volumes philosophiques, épars sur une

planche de sapin clouée contre le mur nu de sa chambre. On y

remarquait Montesquieu et Raynal, souvent feuilletés. L'Évangile était

toujours ouvert sur sa table. «La Révolution,» disait-il à ceux qui

s'en étonnaient, «est tout entière dans l'Évangile. Nulle part la

cause du peuple n'a été plus énergiquement plaidée, nulle part plus de

malédictions n'ont été infligées aux riches et aux puissants de ce

monde. Jésus-Christ, répétait-il souvent en s'inclinant avec respect à

ce nom, Jésus-Christ est notre maître à tous!»

«Quelques rares amis visitaient Marat dans sa morne solitude:

c'étaient Armonville, le septembriseur d'Amiens; Pons de Verdun, poëte

adulateur de toutes les puissances; Vincent, Legendre, quelquefois

Danton; car Danton, qui avait longtemps protégé Marat, commençait à le

craindre. Robespierre le méprisait comme un caprice honteux du peuple.

Il en était jaloux, mais il ne s'abaissait pas à mendier si bas sa

popularité. Quand Marat et lui se coudoyaient à la Convention, ils

échangeaient des regards pleins d'injure et de mépris mutuels: «Lâche

hypocrite!» murmurait Marat.--«Vil scélérat!» balbutiait Robespierre.

Mais tous deux unissaient leur haine contre les Girondins.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 36 / 256 题