* * * * *
_A Madeleine._
Ma chère cousine,
La justesse de tes observations m’a frappé. J’ai surtout médité le
paragraphe de ta lettre où tu me dis:
«Lorsqu’on est poussé par une démangeaison invincible à traiter des
questions graves, on écrit des _premiers-Paris_. On se compose un
auditoire d’hommes sérieux, ou soi-disant tels, accoutumés à manger
les tartines politiques et endurcis à ce plaisir. Exposer une simple
femme au danger d’apprendre quelque chose, c’est presque de la
trahison.»
Tu parles d’or, ma chère Madeleine, et me voilà converti. Ce n’est pas
que je sois décidé à publier en premier-Paris toutes les choses que
j’ai sur le cœur. Les places de rédacteur politique sont plus demandées
que celles de sous-préfet, car elles sont en plus petit nombre. Paris
fourmille de journalistes capables et sans emploi, tandis que la
tolérance du gouvernement n’y permet guère qu’une douzaine de journaux
politiques.
Heureusement, les brochures sont de mode en 1860, comme les
_physiologies_ en 1841. L’écrivain est plus libre dans une brochure que
dans un journal, car il n’y compromet que lui-même. Tu me diras que le
principe de l’inviolabilité des brochures n’est pas encore proclamé;
mais les brochures sont au moins aussi inviolables que les livres. _La
Question romaine_ a été saisie, parce qu’elle défendait l’humanité
contre ses éternels ennemis. On vient de saisir, pour des motifs tout
différents, la brochure du curé de H..., que je t’avais résumée il y
a un mois. Les journaux de Paris qui ont annoncé le fait ont commis
un contre-sens des plus pittoresques. _Der Biersepp_ ne veut pas dire
_l’évêque_, comme on l’a cru à Paris, mais _Joseph le buveur de bière_.
Quoi qu’il en soit, _Joseph le buveur de bière_ est tombé dans le même
sac que _la Question romaine_. Le curé de H... et le parpaillot de
Saverne sont également punis dans leur propriété littéraire, l’un pour
avoir injurié le gouvernement, l’autre pour l’avoir soutenu. C’est
un signe des temps; c’est la preuve d’un conflit, d’une incertitude,
d’une hésitation. La grande horloge de l’Europe est réglée par un
pendule tout-puissant qui oscille depuis une année entre Solferino et
Villafranca.
Moi qui n’ai jamais oscillé, n’étant qu’un démocrate naïf et sans
couleur politique, je broche innocemment ma petite brochure, et tu la
verras affichée un de ces quatre matins à la fenêtre du papetier: «_La
Démocratie impériale_, par Valentin de Quévilly, homme sérieux!» Ne
pourrait-on pas ajouter, comme sur l’affiche des comédiens de campagne:
«_Pour cette fois seulement_.» J’attendrai, pour mettre le sous-titre,
que tu m’aies donné ton avis.
Cette publication fera de moi un écrivain très-recommandable ou un
perturbateur dangereux, selon le vent qui soufflera le mois prochain.
Car la même idée est considérée comme un bienfait ou comme un crime,
comme un rayon de soleil ou comme une torche d’Érostrate, suivant que
le pouvoir est bien ou mal disposé. Telle brochure qui n’a choqué que
le cardinal Antonelli au mois de janvier 1860 aurait été honnie six
mois plus tôt comme un crime de lèse-tout. Fasse le ciel, ma chère
cousine, que la nôtre arrive en son temps!
En attendant, puisque tu as soif de paroles inutiles, causons de la
mi-carême et du dernier bal de l’Opéra. C’est une dette que j’acquitte.
Il y a presque deux mois, je t’ai promis une admirable description du
carnaval de Paris, et les préoccupations politiques m’ont entraîné à
droite et à gauche. Il est aussi malaisé à l’homme de marcher contre
la pente de son esprit qu’à la rivière de marcher vers sa source.
Regarde M. Arsène Houssaye, un des esprits les plus aimables et
les plus délicats de notre temps: la pente de son imagination l’a
toujours emporté vers les belles filles à fard, à poudre et à mouches.
C’est en vain que ce penseur solide, cet historien érudit, se jette
de propos délibéré dans l’étude de la philosophie et de l’histoire.
Un chœur aimable de comédiennes, de danseuses et de courtisanes le
suit obstinément en tous lieux. Dans l’Académie de Platon, dans
le Versailles de Louis XIV, dans le Ferney de Voltaire, il marche
entouré d’un essaim frétillant d’adorables drôlesses. S’il écrivait la
mythologie, il raccourcirait de deux pieds la jupe de Minerve; s’il
traduisait _la Divine Comédie_, il égayerait d’un ballet les tortures
d’Ugolin. Hélas! cousine, j’ai l’esprit porté tout au rebours, car la
danse, la poudre et les mouches me ramènent malgré moi à la philosophie.
L’Opéra est un bâtiment à deux fins. On y vend, selon le jour et selon
l’heure, du plaisir ou de l’ennui. Tout cela coûte assez cher, et les
pauvres garçons comme moi n’ont pas le moyen de s’ennuyer, ni même de
s’amuser tous les jours aux prix de l’Opéra.
Pour dix francs, on acquiert le droit de bâiller quatre heures de
suite à la _Magicienne_ ou à _Pierre de Médicis_. Mais, comme ce genre
d’ennui est à la mode, la salle ne désemplit guère. Les riches de Paris
et les étrangers de distinction mettent des cravates blanches; leurs
femmes se couronnent de fleurs et se décollètent jusqu’à mi-corps,
et tout ce monde se lorgne et se salue de huit heures à minuit, en
attendant que la pièce finisse. Voilà ce qui se passe à l’Opéra, les
jours d’ennui.
Les jours de plaisir sont infiniment plus rares. On n’en compte pas
plus de dix ou douze tous les hivers. La fête commence à minuit, et se
termine vers cinq heures du matin.
Le prix d’entrée est fixé à dix sous pour les femmes, à sept francs dix
sous pour les hommes. Les billets se vendent chez les coiffeurs et les
gantiers. L’entrée est gratuite pour les écrivains, les journalistes,
les artistes en renom et les femmes les plus connues pour leurs
mauvaises mœurs. Les noms de ces privilégiés sont inscrits sur deux
listes. Les hommes donnent leur nom à la porte, les dames reçoivent une
invitation à domicile.
Les hommes ne sont admis qu’en costume ou en habit noir; les femmes en
costume ou en domino. On assure qu’autrefois, sous la Restauration, les
femmes du monde venaient chercher aventure au bal de l’Opéra. Je crois
que la mode en est passée depuis longtemps. Les demoiselles à qui l’on
a donné du bois de rose n’osent plus guère y venir, même en domino,
parce que la réunion est trop mêlée. Le public féminin se compose en
grande majorité de tout ce qui se promène nuitamment sur les boulevards
de Paris. Quelques ouvrières en voie de perdition, quelques figurantes
des petits théâtres et une centaine de femmes du demi-monde complètent
le total. Les hommes sont de toute condition: beaucoup de princes
russes et passablement de croque-morts. Un croque-mort très-gai et bon
danseur s’est fait une sorte de réputation dans ces fêtes nocturnes. Il
porte un costume de troubadour assez plaisant, et il se démène à lui
seul comme un million de diables. Mais il est triste au fond du cœur:
les princes russes lui ont pris sa maîtresse, appelée Rigolboche, pour
en faire une célébrité.
Il y a vingt-cinq ou trente ans, les artistes et les jeunes gens du
monde se costumaient volontiers pour aller rire à l’Opéra. L’admirable
collection de Gavarni, que je te montrerai un de ces jours, a conservé
le souvenir de ces folies élégantes. Mais le XIXe siècle avait trente
ans, et voilà qu’il vient d’attraper la soixantaine. Les gens du monde
ne se costument plus que pour cinq ou six bals officiels. Ils le font
gravement: le choix d’un costume est presque aussi sérieux que le
choix d’un état. On s’applique à être beau, imposant et sublime; on
craindrait d’être ridicule et impropre à la diplomatie en revêtant
un costume gai. Aussi les réunions du monde sont-elles peuplées de
costumes historiques ou nationaux. On n’y voit que des Henri IV et des
Charles-Quint, des Louis XIV et des François Ier, des Buckingham et
des Philippe II, des Charles Ier sortis de leur cadre et gais comme
s’ils marchaient à l’échafaud. Les costumes nationaux sont presque
tous empruntés à l’Orient, avec beaucoup de cachemires, d’aigrettes en
brillants et d’armes damasquinées. Ce serait peu de se montrer en Turc
ou en Arabe: on veut être ambassadeur arabe ou gentilhomme turc.
A l’Opéra, les gens du monde et les marchands de lorgnettes sont
uniformément vêtus de l’habit noir. Ils ne diffèrent que par la
coupe, et il faut être tout près pour distinguer les clients d’Alfred
des habitués de la Belle-Jardinière. Ceux qui arborent le costume
sont, pour la plupart, des ouvriers qui n’avaient pas d’habit, et
qui ont laissé leur paletot en gage, ou des hommes spéciaux que
l’administration des bals équipe à ses frais. Cette catégorie est
la plus voyante et la plus bruyante. Elle arrive à pied le long des
boulevards pour exciter les passants et leur prouver d’avance que
le bal sera beau. Elle porte des casques fabuleux et des panaches
invraisemblables; elle crie, elle chante, elle emplit la voie publique
de sa réclame tapageuse. Mais les costumes, qui servent depuis bien des
années, ne sont ni très-frais ni très-originaux. C’est presque toujours
la même plaisanterie: un doge récureur d’égout, ou un pacha étameur
de casseroles. La seule nouveauté qui ait paru depuis dix ans est le
costume de _baby_.
Rarement, très-rarement, quelques jeunes gens de bonne famille se
costument après boire; mais ils ont soin de se faire une figure
méconnaissable, car le siècle a soixante ans.
C’est pour toi, ma chère cousine, que je me suis fourvoyé dans ce
lieu de plaisance; mais, si tu viens à Paris l’hiver prochain, je te
dispense de me rendre la pareille et d’y aller pour moi. J’ai entendu
dans les couloirs le cri des femmes à qui l’on prenait la taille, et
j’ai regretté de n’être pas venu en costume de garde municipal.
Un flot de promeneurs en habit noir me porta bientôt jusque dans
la salle. La musique, énorme et assourdissante, me fit croire un
instant que j’entendais une symphonie de M. Wagner. Mais bientôt je
distinguai à travers le tapage un certain nombre de motifs légers,
faciles, agréables, empruntés un peu partout, mais disposés dans un
ordre ingénieux. Le chef d’orchestre et le directeur des bals est M.
Strauss, un fort aimable homme, grand amateur de bric-à-brac et grand
connaisseur de tableaux. Je ne te dirai rien de la danse, sinon qu’elle
est beaucoup plus animée que dans les bals officiels. Le parquet
s’abaisse et s’élève; il bondit avec la foule. Un danseur à panache,
que j’admirais avec étonnement, écrasa d’un coup de pied mon chapeau
sur ma tête. Si celui-là est payé par l’administration, je dois avouer
qu’il gagne bien son argent.
Un nuage de poussière et de feu planait au-dessus de la foule.
Cependant je vis que toutes les loges de la galerie étaient occupées
par des jeunes gens riches qui causaient avec des dominos. Je
m’expliquai facilement l’utilité de ces loges, qui sont autant de
salons où le locataire est chez lui. Il peut y conduire ses amis ou les
dominos dont la conversation lui a plu. C’est pourquoi une loge de la
galerie se loue plus de cent francs pour un soir.
Le foyer, sans admettre une intimité aussi étroite, est cependant un
lieu consacré aux plaisirs les plus délicats. On y cause, et j’aime
à causer; tu le sais mieux que personne. Je m’introduisis donc au
foyer, très-curieux d’apprendre quel genre de conversation pouvait
s’établir entre des personnes de conditions si diverses. Je fus un
peu désappointé quand je vis qu’il n’y avait guère que des hommes,
et que tout le monde gardait son chapeau sur la tête. La foule était
si pressée, que les rendez-vous dans un pareil milieu me parurent
impossibles ou à peu près. J’aperçus quelques femmes en domino qui
s’étaient assises sur des banquettes et semblaient n’y prendre aucun
plaisir. Aucune d’elles ne me fit l’honneur de m’intriguer, ni même de
m’adresser la parole. Elles étaient assez mal vêtues pour la plupart,
et portaient, en guise de domino, un camail de taffetas sur une
vieille robe de soie noire. J’essayai, mais en vain, d’entamer avec
elles quelqu’une de ces conversations où triomphe l’esprit français.
La première me demanda aux premiers mots un bouquet de dix francs;
j’ai su depuis qu’elle avait l’intention de le revendre cent sous à
la bouquetière. La seconde se suspendit à mon bras et me pria de lui
acheter un bâton de sucre de pommes; mais je reconnus à sa démarche
qu’elle avait exprimé une envie de femme grosse, et je ne jugeai pas
à propos de la satisfaire. Une troisième, plus modeste, s’informa
poliment si je pouvais lui prêter dix sous pour retirer son manteau du
vestiaire. A une proposition si raisonnable, je ne pouvais légitimement
opposer un refus. Je donnai les dix sous, et une larme monta jusqu’à
mes yeux à l’idée de toute la misère qui se cachait sous cette
mendicité. Malheureusement, la même personne m’aborda une seconde fois
sans me reconnaître, pour me demander les mêmes dix sous.
J’observai la physionomie des hommes qui se promenaient au foyer. Les
uns bâillaient, les autres causaient de leurs affaires; aucun n’avait
l’air de s’amuser. C’était au point que je me demandai pourquoi tous
ces gens-là n’allaient pas entendre _Pierre de Médicis_, et dormir
ensuite dans leur lit?
Cette réflexion m’en inspira une deuxième, et je pris le parti de
rentrer bourgeoisement chez moi. Mais, en traversant le couloir qui
sépare le foyer de la galerie, je reconnus un artiste de mes amis. Tu
ne saurais croire, cousine, la joie qu’on éprouve à rencontrer, dans
ces solitudes trop peuplées, une figure de connaissance. Je harponnai
mon ami, qui se tenait debout, tout seul, contre une colonne. Il ne
témoigna point de joie à ma vue; mais, comme il est obligeant de sa
nature, il me permit de m’emparer de lui.
--Eh bien, lui dis-je, as-tu rien vu de plus ennuyeux?
Il sourit finement et me dit:
--Tu vas me gêner un peu; cependant, je veux consacrer dix minutes à
ton instruction. Il y a ici quatre à cinq mille personnes qui payent
pour s’ennuyer hors de leur lit; il y en a une vingtaine qui s’amusent
gratis, et je suis du nombre. Tu en seras peut-être un jour, si tu
prends goût au bal de l’Opéra.
--Jamais!... Quand donc et comment pourrais-je m’amuser dans cette
cohue?
--Quand tu connaîtras tout Paris, et surtout lorsque tout Paris te
connaîtra. Sache, grand innocent, que, parmi tous les dominos crottés
que tu as froissés du coude, il y a une centaine de jolies femmes qui
valent bien quelques journées d’attention. Peu de duchesses, c’est bien
certain, mais des actrices, des femmes du demi-monde, qui s’ennuient
chez elles et qui viennent se distraire ici. Je t’assure, foi d’honnête
garçon, que j’en ai reconnu plus de dix qui te feraient baiser la
semelle de leur bottine, si elles voulaient s’en donner la peine.
--Comment les as-tu reconnues?
--On reconnaît aisément les personnes, lorsqu’on les connaît un peu.
Mais il est bien certain que je ne les aurais pas distinguées dans la
foule, si elles n’avaient commencé par venir à moi.
--Elles te connaissaient donc?
--De vue et de nom: c’est tout ce qu’il faut.
--Et tu as fait leur conquête? et tu vas les emmener souper?
--Grand enfant! Une femme qui est libre de toute sa soirée, le jour
où on la rencontre, ne vaut pas la peine d’être rencontrée. Mais, si
tu veux connaître l’utilité pratique des bals de l’Opéra, la voici:
un garçon, libre de son temps et de sa personne, qui va aux premières
représentations, aux courses et au bois de Boulogne, n’est plus tout
à fait un étranger pour les deux ou trois cents jolies femmes qui
mènent la vie de Paris. Il les a lorgnées tout un soir au théâtre ou
rencontrées tout un mois dans leur voiture. Peut-être une d’elles, au
bout de quelque temps, s’est sentie portée d’inclination vers lui. Mais
où se voir? où se parler? comment s’entendre? L’hiver arrive; on va
faire un tour au bal de l’Opéra. Un mot dit en passant en amène deux;
la connaissance est bientôt faite. Si ce n’est pas au premier bal,
c’est au second, mais on finit par prendre rendez-vous. Mon atelier
a vu le dénoûment de bien des comédies qui avaient toutes commencé
là, auprès de ce pilier. J’y suis toujours, car il faut que les gens
sachent où nous trouver lorsqu’ils ont un mot à nous dire; j’y suis
seul, car il y a des femmes timides, même dans le demi-monde, et qui
n’aiment point à parler devant un tiers. Et maintenant, fais le
tour du couloir: tu compteras vingt ou trente garçons qui ont fait
le même raisonnement que moi, et qui ne perdent pas leur soirée.
Si l’administration avait l’idée de louer des places de couloir,
elle ferait de l’argent, et les trente spéculateurs en question y
trouveraient encore leur compte.
--Ainsi donc, m’écriai-je un peu stupéfait, nous sommes ici cinq à six
mille pour le plaisir de vingt ou trente privilégiés comme toi!
--Halte-là! Si tu es friand de statistique, je te prouverai un jour,
chiffres en main, que le bal de l’Opéra est une institution de la plus
haute utilité: il fait circuler l’argent du public; il enrichit les
gantiers, les cochers, les couturières, les tailleurs (ton habit est
perdu; nous étions sous les bougies!); il permet aux restaurateurs
d’écouler tous leurs mauvais vins, toutes leurs crevettes de huit
jours, tous leurs poulets de rebut, toutes leurs marchandises avariées;
il a fait la fortune de plus de cent médecins, d’un surtout.
--Celui qui guérit les fluxions de poitrine?
--Précisément.