_A Madame veuve Valentin, à Quévilly._
Ma bonne grand’mère,
J’apprends que vous êtes en parfaite santé, malgré vos
quatre-vingt-onze ans, et j’en suis doublement heureux. D’abord et
avant tout, parce qu’il est bon de conserver et d’aimer une excellente
et respectable aïeule; ensuite parce que, si un malheur vous enlevait
à la tendresse de vos enfants, on aurait le droit de vous appeler
voleuse, en vertu des priviléges imprescriptibles de l’histoire. Ce
n’est pas, grâce à Dieu, qu’il y ait rien de vrai à dire contre vous.
Vous avez été, durant quatre-vingt-onze ans, aussi honnête femme
que monseigneur Rousseau fut honnête prélat et honnête homme; mais
l’insuffisance de notre législation permet à la calomnie d’usurper les
droits de l’histoire, et tous les malappris seraient libres de vous
insulter impunément, pour peu que vous fussiez morte. Conservez donc
votre vie aussi soigneusement que le soldat de Sparte conservait son
bouclier. Songez, ma bonne grand’mère, que, si l’on a puni le sergent
Bertrand pour avoir exhumé et souillé quelques cadavres du cimetière
Mont-Parnasse, la loi est sans autorité contre les sergents Bertrand de
la polémique qui exhument la mémoire des morts pour la déshonorer dans
leurs pamphlets. Tant que le Code français ne sera pas enrichi d’une
loi qui est dans toutes les consciences, vivez pour l’honneur de la
famille et la tranquillité de vos enfants; car enfin, si vous n’étiez
plus et si un brutal se permettait de vous diffamer, je ne saurais
m’empêcher de le traduire en police correctionnelle, et je serais
condamné aux frais du procès, ce qui est dur.
Mais, ma bonne grand’mère, vous suivez un régime et vous consultez
un médecin qui vous conserveront longtemps à votre très-dévoué et
très-respectueux