Bonne année.--Les bonbons à faux poids.--Petite guerre contre
les abus.--Ma besogne de l’an prochain.--La Bourse.--Le Jardin
des Plantes.--La Manufacture des tabacs.--Les théâtres.--Les
ateliers.--Les hôpitaux.--Le gymnase Triat.--Je ne suis pas un homme
sérieux, et je m’en trouve bien.--L’Académie.--Quatre candidats:--M.
O. F.,--M. C. D.,--M. H. M.,--M. J. S.--Un mot sur une brochure
célèbre.--Une personne d’Orléans.--Ma petite opinion sur le débat.--La
politique au théâtre.--Encore la revue des Variétés.--Explication
d’une lettre de M. Guéroult à M. Coignard.--Le carnaval.--Le deuxième
bal de l’Opéra.
Bonjour et bon an, ma chère cousine. Tu recevras, avec cette lettre,
deux kilogrammes de bonbons, pesant à peu près quinze cents grammes.
Les grands confiseurs de Paris vendent leurs bonbons six francs la
livre. C’est donné. Par compensation, ils ont le privilége de livrer à
faux poids ces marchandises délicates, dont le prix de revient est d’un
franc cinquante centimes environ.
Cela te prouve que messieurs les confiseurs sont fort au-dessus des
épiciers dans la hiérarchie sociale. Si un débitant de sucre et de café
se trompait seulement de dix grammes sur le poids de la marchandise,
il s’entendrait condamner à quinze jours de prison et cinquante francs
d’amende. On n’a jamais ouï dire qu’un confiseur eût langui dans les
cachots. Jamais un acheteur ne s’est plaint d’avoir reçu moins que son
compte. Si quelque amant de la légalité s’avisait de porter un sac de
bonbons au vérificateur du poids public, le marchand pris en faute
mettrait le poing sur la hanche et répondrait fièrement: «Ce n’est pas
quatre cents grammes de sucre peint que je vous ai vendus pour six
francs; c’est mon nom, imprimé sur un sac blanc ou rose. Voici le sac,
et mon nom en toutes lettres: que peut-on exiger de plus?»
Tu as pu remarquer, ma chère cousine, que depuis mon arrivée à Paris
j’étais frappé de tous les abus, et je les signalais volontiers. Est-ce
à dire que j’aie l’esprit acariâtre et prompt à se hérisser contre le
mal? Non, que je sache. Si j’étais à Rome, les abus ne me choqueraient
point, car ils sont le fonds même de la civilisation pontificale. Mais,
à Paris, ils sautent aux yeux, parce qu’ils se détachent plus en noir.
Je t’en ai montré quelques-uns, je t’en ferai voir bien d’autres. On
prétend que les citoyens français n’ont pas le droit de tout dire; je
te prouverai le contraire avant qu’il soit un an. Les bons jeunes gens
de notre pays, c’est-à-dire les hommes qui veulent rendre la maison
saine et agréable, sans la démolir brutalement, jouissent d’un beau
privilége! Tu verras.
Nous parlerons un jour de la Bourse, et de cette malheureuse poule aux
œufs d’or, que nos Spartiates étranglent entre deux tourniquets. Je te
ferai voir clairement, quoique tu sois une simple femme, les dangers de
la morale étroite et de l’austérité niaise.
Nous dirons deux mots du Jardin des Plantes, où quelques vieux abus
fleurissent et fructifient depuis bientôt deux cents ans.
Je te conduirai à la Manufacture des tabacs et je te dévoilerai des
mystères plus curieux que ceux de l’Hôtel des monnaies.
Nous ferons un tour dans les théâtres de Paris, sans oublier le grand
Opéra, que l’innocente Europe nous envie. De ces hauteurs sublimes
où la raison s’égare dans les nuages de carton, nous descendrons
ensemble jusque dans les bas-fonds de la cuisine dramatique. Tu verras
les antres obscurs où un directeur privilégié attire les malheureux
écrivains pour leur emprunter jusqu’à leur montre.
Je te promènerai dans les ateliers des peintres et des statuaires. Nous
chercherons ensemble pourquoi les arts vont mal, ou, ce qui est pis
encore, ne vont pas.
La distance est petite, aujourd’hui surtout, entre l’atelier et
l’hôpital. Nous courrons les hôpitaux, et je prierai un grand homme
de la théorie ou de la pratique, M. Claude Bernard ou M. Velpeau, de
nous conduire par la main à travers ces maisons gémissantes. Peut-être
même nous exposerons-nous aux foudres bourgeoises de M. Prudhomme, car
je veux savoir si l’invasion des confréries religieuses a poussé ou
entravé le progrès de l’assistance publique. Tu verras (duel étrange!)
la Bienfaisance aux prises avec la Charité.
Un soir, si nous avons le temps, nous irons, vers quatre heures
et demie, au gymnase de M. Triat, et tu verras des miracles aussi
surprenants que ceux que je t’ai montrés à l’École de médecine, dans
l’enseignement de M. Chevé.
Les Parisiens ont décidé d’un commun accord que ton cousin n’était pas
un homme sérieux. Tant mieux! cousine! C’est à ce prix qu’on achète le
droit de traiter sans danger les questions sérieuses. Nous parlerons
de l’enregistrement, du libre échange, des abus les plus invétérés
et des réformes les plus brûlantes. Les Parisiens ne feront qu’en
rire, jusqu’au moment où ils nous comprendront. Si j’essayais de
peindre en style sérieux la splendeur de notre instruction publique,
l’éclat des lycées, la prospérité des colléges communaux (s’il en
reste), l’enthousiasme des professeurs, l’empressement des élèves, les
bienfaits de M. de Falloux, et les grandes choses que M. Fortoul a
perpétrées jusqu’à sa mort, je serais bon à noyer. Mais nous badinerons
encore une fois sur ce texte lamentable, et peut-être un ministère
réparateur transformera-t-il nos plaisanteries en décrets.
Nous parlerons aussi de l’Académie française, et l’occasion ne se fera
pas attendre. Un fauteuil est vacant; quatre candidats, m’a-t-on dit,
sont en présence. L’un est peut-être le plus aimable et le plus délicat
de nos prosateurs; un esprit distingué, féminin, adoré des femmes du
monde qu’il excelle à faire pleurer ou sourire. Il n’a ni la perfection
adamantine de M. Mérimée, ni le grand style et le grand cœur de
madame Sand, ni les splendeurs éblouissantes de M. Théophile Gautier.
Il ne _porte_ pas _l’âme déchirée jusqu’à mourir_, comme ce cher et
malheureux Alfred de Musset; mais il est tout plein des qualités
brillantes et vivantes qui nous charment dans Marivaux.
L’autre est un cousin germain de Colin d’Harleville: poëte autant
qu’il faut l’être pour écrire une comédie en vers élégants; inventeur
timide mais souvent original; modéré de parti pris dans le comique
et le pathétique; observateur rigoureux de la mesure et du bon goût;
moraliste irréprochable et aimable. Son talent se compose de toute
une collection de qualités moyennes, non de celles qui passionnent
la foule entassée dans un théâtre, mais de celles qui attachent les
esprits posés et font tourner sans bruit sur leurs gonds les portes des
académies.
Ces deux candidats se rencontrent tous les jours dans les mêmes salons;
ils voient le même monde et s’étayent sur les mêmes appuis. Si leurs
titres au fauteuil n’étaient pas plus que suffisants, chacun d’eux
pourrait ajouter à son bagage une comédie soit en vers, soit en prose,
intitulée: _les Rivaux amis_.
Je ne vois dans le camp ennemi que deux champions armés en guerre. L’un
est un historien libéral, très-savant, très-droit, très-honnête, et
pauvre. Son livre est toute une bibliothèque de faits exacts et d’idées
justes. Je voudrais, dans un intérêt d’avenir, que les écrivains
français eussent la force de concentrer notre histoire en deux volumes;
car les gros bagages s’égarent quelquefois et n’arrivent pas sans
accident à la postérité. Mais mêlons-nous de nos affaires.
Le quatrième et dernier candidat, non pas dans l’ordre du mérite, est
un philosophe, un orateur, un politique. C’est l’homme du _Devoir_, de
la _Liberté_, de la _Religion naturelle_; homme de principes plutôt
que de parti. Il a prononcé des discours éloquents dans une chaire et
fait des leçons remarquables à la tribune de l’Assemblée constituante.
Ses auditeurs à la Sorbonne et au Conseil d’État ont conservé pour lui
une estime mêlée d’admiration. Mais il ne saurait être élu que par une
coalition des républicains avec les orléanistes et les légitimistes; et
je ne sais si l’homme du Devoir achètera un fauteuil à ce prix.
Puisque nous sommes en pleine politique, laisse-moi dire deux mots
d’une brochure nouvelle. Elle est intitulée: _le Pape et le Congrès_,
mais on l’appelle tout simplement la brochure. C’est en effet la
brochure par excellence, celle qui se distingue entre les autres
brochures comme l’aigle entre les autres oiseaux. Depuis tantôt huit
jours il n’est question que de cela en Europe. Toutes les nations en
parlent; quelques personnes en crient.
La pièce en elle-même est un écrit fort simple, fort modeste et fort
net, remplissant trois feuilles d’impression. Le style est correct,
sans aucune recherche d’élégance, et mâle sans nulle affectation de
rhétorique. L’auteur doit être un homme d’affaires, car il va droit au
fait et néglige les préambules.
Ses confrères (les écrivains libéraux) avaient embrouillé comme à
plaisir la question romaine. L’un se livrait à des déclamations
inutiles contre les abus du gouvernement pontifical et ce que Luther
appelle la pourriture de Rome. L’autre, en véritable écolier, semait le
ridicule à pleines mains sur un gouvernement insupportable sans doute,
mais digne de tous les respects.
L’auteur de la brochure a dit et prouvé du ton le plus grave et le plus
respectueux, que le gouvernement du pape, tel qu’il est aujourd’hui,
sacrifie deux millions d’Italiens et compromet le catholicisme. Il
indique poliment un moyen infaillible de limiter le mal et de sauver
presque tout un peuple, sans nuire aux intérêts véritables de la
religion. Il fait mieux: il relève le chef spirituel de l’Église; il
détache d’une main pieuse les liens qui enchaînaient le pape aux vils
intérêts de ce monde. Il place au-dessus de tous les trônes une chaire
auguste et sainte; il forge avec l’or de l’Europe une tiare plus sacrée
que toutes les couronnes. Enfin, par un acte de modestie qu’on ne
saurait trop louer, il soumet ses plans à l’approbation du congrès de
Paris.
Je ne sais pas ce que le congrès pourra dire, car tous les congrès de
l’Europe se sont jusqu’à présent réunis sans moi. Mais j’approuve la
brochure et j’adore les hommes de bonne volonté. Ceux qui veulent le
bonheur des nations et l’indépendance des peuples sont mes amis. Je
suis prêt à les défendre et à me faire tuer pour eux, s’il le faut.
Non-seulement je n’ai pas regretté mes vingt sous, mais j’étais homme à
signer la chose de mon sang, et je pensais que tous les citoyens de la
France étaient du même avis.
Hé bien! non. Il y a une personne d’Orléans qui ne raisonne pas comme
nous. C’est un employé du gouvernement, à ce qu’on m’a dit, et l’un des
mieux salariés. Mais n’importe! il n’y a ni rang, ni fortune qui puisse
prévaloir contre la justice et la vérité. Ce fonctionnaire a beau
crier du haut de sa tête et faire plus de bruit qu’une demi-douzaine
d’insurgés: nous ne sommes plus au temps où les hobereaux de province
se soulevaient impunément contre la loi et la conscience du pays. Il y
a une nation française, et un chef qu’elle a choisi ou accepté, et un
gouvernement qu’elle appuiera de toutes ses forces, tant qu’il marchera
dans le droit chemin. Il y a, par-dessus tout, une autorité sacrée et
inviolable, quel que soit l’homme qui l’exerce: l’autorité du bon sens
et du bon droit. Je ne connais pas l’auteur de la brochure, étant peu
répandu dans le monde littéraire. Mais si je savais dans quel café on
le trouve tous les soirs, j’irais lui serrer la main et lui dire en bon
normand:
«Allez, marchez! il y a un homme d’Orléans qui clabaude contre vous,
mais vous avez pour vous la France, l’Italie, et tout ce qu’il y a de
meilleur et de plus vaillant en Europe. On prend plus de mouches, comme
dit l’autre, avec une cuillerée de miel qu’avec un tonneau de vinaigre.
Le miel, c’est le bien des nations, le soulagement du pauvre monde et
la délivrance des opprimés. Serviteur au vinaigre d’Orléans! Personne
ici n’est tenté de le boire. Orléans par-ci, Orléans par-là; Orléans ne
fera pas ses frais cette année; Paris et Bologne, Florence et Modène,
Parme, Ancône et la pauvre Pérouse arrangeront leurs affaires en 1860
comme s’il n’y avait pas d’Orléans!»
Je lui dirais encore, à cet écrivain éloquent et sage: «Vous avez le
poing solide; frappez donc sur vos adversaires, et frappez dur. Je
les connais de vieille date. Non-seulement notre crédulité fait toute
leur science, comme disait Voltaire, mais notre faiblesse et notre
complaisance font toute leur force. Il est facile de les dominer, il
est impossible de les séduire. Les bons procédés, les tolérances, les
concessions, les donations, les constructions, les enorgueillissent
sans les soumettre, et les enflent sans les satisfaire. Tout ce qu’on
fait pour eux les rend plus exigeants; qui les oblige s’oblige. Essayez
d’une méthode qui a fait ses preuves. Un vieillard d’une maison
d’Orléans s’est mis en tête de brider ces gens-là. Il les a tenus sous
sa main de 1830 à 1848. Et pas un n’a bronché! Et ils ont prouvé par
une obéissance unanime qu’ils étaient véritablement les serviteurs du
Dieu fort. Quiconque sera fort devant eux, sera leur Dieu.»
Pardonne-moi, chère cousine, cette divagation politique. Je ne suis
pas coutumier du fait; mais la politique envahit tout, même les salons
et les théâtres. L’Europe est très-vivante, cette année. Depuis la
glorieuse demi-campagne que nous avons faite cette année en Italie,
on a vu comme une résurrection des esprits. Il n’y a pas un bonnetier
qui ne s’intéresse aux affaires publiques; M. et madame Denis ne
s’endorment plus sans jeter un coup d’œil sur la mappemonde. Le
dernier événement dramatique est une pièce assez bien faite où l’on
a cru reconnaître l’histoire du petit Mortara. Le directeur de la
Porte-Saint-Martin encaisse tous les soirs 5,000 francs, qui ne sont
pas précisément le denier de saint Pierre; et les applaudissements de
la foule semblent tomber sur la joue de M. Louis Veuillot.
Mais je m’étais promis de te parler du carnaval, et je m’aperçois que
je n’en ai pas dit un mot. C’est partie remise. Aussi bien le carnaval
commence à peine. Je n’ai rencontré qu’un petit domino fort éclaboussé,
qui trottinait sur le boulevard entre minuit et une heure. Le second
bal de l’Opéra, qu’on espérait pour la veille de Noël, a été remis à
huitaine. C’est une politesse que nous avons faite à ces personnes
d’Orléans.