L’auteur avoue son ignorance.--Peu de Français sont capables de lire
la musique.--C’est un malheur.--L’art et la civilisation.--Orphée, où
es-tu?--Utopie.--On me réfute.--Je rencontre le petit Maréchal, de
Quevilly.--Il m’entraîne à l’École de Médecine.--La musique peut se
lire, s’écrire et s’imprimer aussi facilement que la prose.--Méthode
Galin-Paris-Chevé.--J’assiste à une réunion de la société chorale et
je vois des miracles.--Lecture à première vue.--Dictée musicale.--Mon
admiration et mes espérances.--Maréchal m’apprend qu’il y a des
augures.--Je me flatte que les apôtres prendront le dessus.
Ma chère cousine,
Je ne sais pas lire la musique, ni toi non plus. Cependant, nous avons
été élevés comme tout le monde; nous lisons couramment dans les livres
et les manuscrits; nous écrivons même au besoin, sans pécher contre les
lois de la grammaire. Mais nous ne saurions ni lire ni écrire la belle
petite mélodie que Lulli improvisa jadis sur ces paroles:
Au clair de la lune,
Mon ami Pierrot!
L’empereur Napoléon III règne sur trente-six millions d’animaux à
deux pieds sans plumes. Il y a, dans le nombre, plusieurs millions de
personnes plus ou moins lettrées, capables de déchiffrer à première vue
une page de _Télémaque_. Il n’y a pas en tout cent mille Français assez
érudits pour lire la musique de _Mon ami Pierrot_, sur une portée de
cinq lignes, et j’en suis bien fâché.
Certes, nous sommes heureux de savoir lire et puiser les idées dans
un livre comme on prend l’eau à la rivière. Je me réjouis fort à
l’idée que dans cinquante ou soixante ans tous les citoyens de notre
pays seront assez lettrés pour lire la Constitution, le Code et
quelque bon traité de morale. Les livres d’histoire, de physique et de
mathématiques s’imprimeront à deux ou trois millions d’exemplaires.
Tous les hommes sauront parler de tout sans avancer des sottises trop
lourdes; ils seront tous plus ou moins capables de toucher aux affaires
publiques, et le suffrage universel ne ressemblera plus à une loterie.
Voilà, si je ne m’abuse, un avenir agréable et honorable, et j’aime à
reposer mes yeux sur cet horizon prochain.
Mais j’aimerais aussi que la vie de notre grand peuple fût assaisonnée
de quelques douceurs. Les arts ne sont pas seulement l’ornement de
la société, le dessert de la civilisation, le couronnement d’une
instruction publique bien réglée. Ces plaisirs délicats, inutiles et
pour ainsi dire oisifs, ont été pour bien des gens le commencement
de la vie intellectuelle. Rappelle-toi, cousine, la fable poétique
d’Orphée. Les hommes demi-nus vivaient dans des tanières, comme des
animaux. Ils s’égorgeaient entre eux sous les prétextes les plus
frivoles; ils dévoraient brutalement tout ce qui leur tombait sous
la main. Survient un demi-dieu, armé de sa lyre. Il chante, et la
nature entière s’arrête pour l’écouter. Ce langage vague et doux, ces
pensées diffuses et comme noyées dans un flot d’harmonie apaisent
insensiblement la turbulence des passions. L’homme ne comprend pas
encore, mais il est ému, charmé; le cœur bat, l’esprit s’ouvre. Bientôt
du sein des ondes sonores qui frissonnent autour de sa lyre, s’élève un
chant plus clair, plus net et plus précis: la poésie. La pensée prend
un corps; l’esprit des hommes démêle les vérités qui bourdonnaient
confusément à leurs oreilles. Et quand l’auditoire dompté est venu
s’asseoir en rond autour du poëte, quand les ennemis d’hier s’appuient
l’un contre l’autre pour mieux entendre, quand les regards adoucis
n’expriment plus qu’une innocente curiosité, le chantre dépose sa lyre,
le poëte brise le rhythme cadencé de ses vers, il s’assied au milieu
des hommes et leur dit en prose: Causons!
Au sortir de ces entretiens, les élèves d’Orphée s’en allaient semer du
blé et construire des villes.
Nous avons autant de blé qu’il en faut, et des villes plus qu’il
n’en faut. Cependant, ma chère cousine, la France aurait besoin de
quelques Orphées. La civilisation doublerait le pas, si quelques
artistes convaincus, passionnés, endiablés comme le chantre de Thrace,
prenaient le peuple par les oreilles et l’entraînaient dans le bon
chemin. Les livres font grand bien, mais ils ne sauraient tout faire.
Passé un certain âge, l’homme qui n’a pas appris l’A B C dans son
enfance, y renonce pour toujours. Il y a dans Paris même plus de cent
mille sauvages illettrés qui boivent du vin bleu tous les lundis et
quelquefois se mangent le nez au dessert. On trouve çà et là dans les
campagnes de véritables brutes que le maître d’école n’apprivoisera
jamais. Un maître de musique serait plus heureux, j’en réponds. La
musique adoucit les mœurs: c’est une banalité qu’on ne saurait trop
redire. Un dilettante sincère est presque toujours doux et bonhomme.
Celui qui s’est pâmé d’aise une fois dans sa vie en écoutant Mozart et
Rossini ne mangera le nez de personne. Orphée, où es-tu?
Je me trouvais ces jours derniers dans le cabinet d’un homme d’État qui
m’honore d’un peu d’amitié. C’est une Excellence fort gracieuse et fort
instruite, et passionnément éprise du progrès. Je m’enhardis au point
de lui dire que si j’avais le pouvoir en main, j’obligerais toute la
nation à savoir la musique.
Mon illustre interlocuteur me répondit fort sagement que la musique
était un art plus ardu et plus hérissé que toutes les sciences.
Lui-même avait essayé de l’apprendre, et il avait reculé devant les
difficultés de la simple lecture. Cette portée de cinq lignes, ces
clefs, ces mouvements, cette multitude de signes hiéroglyphiques,
tout le grimoire enfin lui avait fait peur, ainsi qu’à moi et à tant
d’autres. «Il faudrait, me dit-il, que la musique fût aussi lisible que
l’écriture, et qu’on pût l’imprimer au même prix. A ces conditions, le
peuple apprendrait à chanter comme il apprend à lire.»
Je rentrai en moi-même et je me rappelai la terreur qui m’avait saisi
il y a quelques années, lorsque j’ouvris pour la première fois une
méthode de musique. Ce n’était pas une méthode à proprement parler,
mais un recueil d’exercices variés, sans aucun mélange de théorie. La
plupart des professeurs affirment hardiment qu’un apprenti musicien
n’a pas besoin de savoir ce qu’il fait, et qu’on arrive à exécuter
et même à composer des chefs-d’œuvre par la force de l’habitude. Mais
l’habitude me parut difficile à contracter, et je demeurai convaincu
que la musique était faite pour une aristocratie de cent mille
personnes. Je pensai à part moi que c’était grand dommage, et que la
civilisation y perdait.
Mais voici bien une autre affaire. Le même jour, c’est-à-dire jeudi
soir, je tombai sur un de nos anciens camarades d’école, le petit
Maréchal, de Quevilly. Il habite Paris depuis un an, et il étudie la
peinture. Fort occupé, comme tu penses: il peint des fonds de tableau
pour gagner sa vie, et il travaille à son instruction toutes les fois
qu’il n’y a pas de fonds à peindre dans l’atelier.
--Comme te voilà beau! lui dis-je en l’arrêtant. Es-tu de noce?
--Pas précisément, répondit-il; mais la soirée sera bonne. Je vais à
l’École de médecine faire un peu de musique.
--Toi!
--Moi-même.
--Tu es musicien?
--Dame!
--Mais tu ne savais pas tes notes l’an passé!
--J’ai appris.
--En un an?
--En trois mois.
--Et de quel instrument joues-tu?
--Du seul qui ne coûte rien. Du gosier.
--Farceur! Tu avais la voix aussi fausse que moi, s’il est possible!
--Il n’y a pas de voix fausses. Mais si tu es curieux de m’entendre
chanter, viens. On commence à neuf heures précises, et nous n’avons que
le temps.
Il me saisit par le bras, et m’entraîna vivement jusqu’au grand
amphithéâtre de l’École de médecine. Chemin faisant, il m’apprit que la
musique pouvait se lire, s’écrire et s’imprimer aussi facilement que
la plus simple prose. Qu’un système de notation en chiffres, inventé
par J.-J. Rousseau, avait été perfectionné au XIXe siècle par M. Galin,
puis par M. Aimé Paris, et finalement par M. et madame Émile Chevé; que
tous les morceaux de chant, sans aucune exception, pouvaient être mis
sous une forme aussi claire, aussi limpide, aussi courante qu’une fable
de La Fontaine, sans croches, ni doubles croches, ni portée de cinq
lignes, ni clefs de fa, ni dièzes, ni bémols, ni bécarres, ni silences,
ni soupirs, ni aucun de ces signes cabalistiques qui m’avaient fait si
grand’peur. Il m’assura qu’après avoir suivi quelques mois un cours de
M. Chevé, il était capable de lire une page de Mozart ou de Félicien
David, pourvu qu’elle fût écrite en chiffres. Il se vantait même
d’écrire correctement tel air qu’il me plairait de chanter devant lui.
Il ne se vantait pas, le drôle! Mais je n’eus garde de le croire sur
parole, et je le suivis dans le grand amphithéâtre de l’École en
murmurant: Nous verrons bien!
La salle peut contenir un millier de personnes. Elle était pleine. Deux
cordes tendues séparaient les exécutants des auditeurs. Il y avait
quelque chose comme trois cents voix et sept cents paires d’oreilles.
L’ami Maréchal m’avertit que je n’assistais pas à une leçon, mais à
une séance de la société chorale fondée, sous la direction de M. Émile
Chevé, par les anciens élèves de son cours. Chacun des sociétaires
apporte tous les mois une cotisation de cinq sous, pour l’impression
des morceaux de musique. Moyennant ce faible sacrifice, il se compose
une bibliothèque de musique chiffrée. De plus, il a le droit d’assister
à tous les concerts, en compagnie de deux amis. C’est moins cher qu’au
Théâtre-Italien.
Ce qui me frappa dès l’abord, c’est l’absence de la police. Pas un
sergent de ville pour surveiller cette réunion de mille personnes. Les
exécutants n’étaient pas tous du même sexe. Il y avait des chanteuses
en robe de mérinos, et quelques-unes vraiment jolies: on leur faisait
place avec toutes les marques du plus profond respect. Les chanteurs,
les chanteuses et l’auditoire étaient recrutés, à ce qu’il me parut,
dans la classe ouvrière. J’ai su depuis que certains ingénieurs de
l’École polytechnique et un maître de conférences de l’École normale
s’asseyaient pêle-mêle au milieu de ces artisans. Tout le monde avait
fait toilette; l’attitude de la foule était plus que décente: il
semblait que ces mille personnes fussent sous l’influence d’une sorte
de religion. Évidemment, Orphée avait passé par là.
Neuf heures sonnèrent. Un beau vieillard entra dans l’hémicycle. La
foule se leva, et applaudit de toutes ses mains. Cet applaudissement
est la seule rétribution des mérites et des vertus de M. Émile Chevé.
Quel homme! c’est un sage, c’est un saint, c’est un apôtre, c’est un
martyr de la musique populaire et de la civilisation. Il était médecin;
il s’est jeté à corps perdu dans la réforme musicale. Depuis tantôt
vingt ans, il enseigne, du matin jusqu’au soir, l’hiver, l’été, sans
prendre de vacances. Sa femme, son beau-frère, son fils, sa bru,
tous les siens le devancent ou le suivent dans le chemin que Rousseau
a tracé et qu’ils ont aplani. Ils sont pauvres, et il ne tenait qu’à
eux de s’enrichir. Leurs cours publics et gratuits ont tué les cours
particuliers qui les faisaient vivre. M. Émile Chevé se transporte de
sa personne partout où l’on daigne ouvrir une porte à la science et à
la vérité. Il court de l’École de médecine à l’École polytechnique,
à l’École normale, à Sainte-Barbe, sans autre intérêt que le plaisir
de faire des disciples. Je dis des disciples, et non des élèves; car
tous ceux qui ont goûté la manne de son enseignement sont pris d’une
sorte de passion pour leur admirable maître. Ils le consultent à toute
occasion; ils lui confient le soin de leur santé et la direction de
leurs affaires; ils lui soumettraient au besoin des cas de conscience,
s’il avait le temps de les écouter. Ils l’aiment! J’ai vu un chambellan
de l’empereur de Russie et un jeune employé du gouvernement français se
serrer cordialement les mains, et tomber pour ainsi dire dans les bras
l’un de l’autre, au seul nom de M. Émile Chevé!
Pardon, chère cousine; je voulais te raconter ce que j’ai vu et entendu
le 15 décembre 1859, à neuf heures du soir.
M. Chevé salua modestement les mille disciples qui l’applaudissaient;
il monta sur une table, prit un petit jonc qui lui sert à battre la
mesure, et dit d’une voix fatiguée, usée, éraillée, brisée par les
labeurs de l’enseignement:
«_Prière de Joseph_... (Méhul).»
Les trois cents sociétaires ouvrirent leurs cahiers et mirent la main
sur la _Prière de Joseph_, traduite en chiffres et imprimée par le
procédé Galin-Paris-Chevé. Le maître tira de sa poche le diapason
normal, donna le _la_ à toute l’assemblée, et trois cents voix
exécutèrent ce chef-d’œuvre avec un ensemble et une précision que je
n’ai pas le droit de louer, n’étant qu’un âne en musique.
Je ne suis pas connaisseur, mais j’ai le sentiment du beau, puisque
_Robert_ me transporte et que le _Prophète_ m’ennuie. Je m’épanouis au
_Barbier_, je frissonne à la _Norma_, je pétille aux _Noces de Figaro_,
je bâille à la _Magicienne_, je grince des dents aux symphonies
hurlantes de M. Berlioz, et je me persuade que l’âne, sans avoir appris
la musique, est, malgré tout, un quadrupède musical.
La soirée me parut bien courte. J’applaudis en ignorant, mais comme
un ignorant ému, passionné, transporté d’admiration. J’applaudis
tour à tour Méhul, Weber, Kucken, Meyerbeer, Rossini; la _Prière de
Joseph_, le _Chasseur diligent_, le _Jeune Conscrit_, le _Rataplan des
Huguenots_, la _Prière du Comte Ory_. J’applaudis en riant une adorable
fantaisie brodée par M. Amand Chevé sur le motif de _Malbrough_, et
deux chansons du XVIe siècle chantées par une jolie femme en robe de
laine, qui ne portait pas un bouquet à la main!
L’ami Maréchal me dit à l’oreille que tous les exécutants, sans aucune
exception, avaient commencé la musique en étudiant sur le chiffre, et
que je pourrais chanter avec eux, dans quelques mois, si j’essayais
de la méthode. Mais je n’étais pas convaincu. Je me demandais encore
si les élèves de la vieille école ne seraient pas capables de chanter
aussi bien avec un peu de mémoire et beaucoup de grimoire.
--Attends! répondit mon introducteur. On va commencer les exercices
d’intonation. Ouvre les yeux et les oreilles.
M. Émile Chevé descendit de son estrade et se dirigea vers un grand
tableau hérissé de chiffres. Les uns représentaient des notes
naturelles, les autres des notes diézées ou bémolisées. Le maître, armé
d’une longue baguette, touchait un chiffre, puis un autre, et courait
capricieusement aux quatre coins du tableau. Chaque note touchée était
immédiatement lue, c’est-à-dire chantée par les élèves, et cette
lecture rapide, cette improvisation foudroyante dura plusieurs minutes,
sans que personne en fût déconcerté. Bientôt, M. Chevé prit une seconde
baguette dans la main gauche, et toucha deux notes à tout coup, de
manière à former des accords. Tout le chœur le suivit sans broncher
dans cette nouvelle expérience.
--Maintenant, dit-il, je vais vous distribuer un chœur d’_Herculanum_,
et vous le chanterez, s’il vous plaît, à première vue.
Il distribua trois cents exemplaires d’un admirable morceau de Félicien
David, traduit en chiffres et imprimé suivant les principes de la
méthode. Ce chœur, un des plus beaux et des plus difficiles du théâtre
moderne, fut enlevé du premier coup. Peut-être les artistes de l’Opéra
l’exécutent-ils avec plus de finesse et de style, mais après combien de
répétitions?
Enfin, ma chère cousine, j’assistai à une dernière épreuve; mais
celle-là est si invraisemblable, que tu refuseras peut-être de
me croire sur parole. M. Émile Chevé ouvrit un petit cahier, et
fredonna un air qu’il venait de composer lui-même. Trois cents élèves
l’écrivirent sous sa dictée, avec le mouvement, l’intonation et
la durée; puis ils lurent à leur tour ce qu’ils avaient écrit, et
répétèrent le morceau depuis le commencement jusqu’à la fin sans une
faute! Voilà, ma chère, ce que j’ai vu et entendu, et je te supplie de
croire que je ne me suis pas laissé tromper par de faux miracles.
Cet excellent Maréchal me ramena chez moi après le concert. Il
jouissait de ma surprise et de mon admiration et s’applaudissait de
m’avoir converti à la réforme musicale.
--Écoute, lui dis-je, en redescendant vers le pont des Arts. Tes
maîtres ont créé ou perfectionné un instrument de civilisation qui
changera la face du monde. Avant dix ans, nous n’aurons plus de
barbares, ni dans les villes, ni dans les campagnes. Du jour où la
musique est mise à la portée de tout le monde, je me charge d’adoucir
les mœurs, de fermer les cabarets, de donner aux classes pauvres une
récréation innocente, morale, salutaire entre toutes. Commençons par
faire savoir à l’univers entier qu’il suffit de quelques mois pour lire
couramment Mozart et Rossini. Supprimons ce grimoire odieux qui rend
la musique plus terrible à avaler qu’une médecine noire. Appelons au
concours les champions de la vieille méthode, prouvons la supériorité
du chiffre, bouleversons l’enseignement, prenons le Conservatoire
d’assaut; courons...
--Tout beau, Pyrrhus! répondit-il avec un sourire triste. La vérité ne
va pas si vite en besogne. Elle est nue et sans armes, tandis que le
moindre préjugé s’avance avec le casque et la cuirasse. Sais-tu que
la méthode Galin-Paris-Chevé lutte depuis plus de trente ans contre
l’obstination de la routine? qu’elle demande vainement un concours, une
épreuve publique, qui lui permette d’établir sa supériorité? que ses
amis les plus puissants, car elle en a deux ou trois, se sont brisés
contre une opposition injuste et intéressée? que le grimoire s’est
retranché au faubourg Poissonnière dans une forteresse imprenable?
Sais-tu que les apôtres que je t’ai montrés à l’œuvre sont en butte à
une vraie persécution? qu’on les dénigre, qu’on les injurie, qu’on les
calomnie publiquement par la plume de quelques faquins sans pudeur?
N’as-tu pas lu dans les journaux cette lettre d’un voleur qui écrivait
à ses juges: «Pardonnez-moi, messieurs. Il est vrai que vous m’avez
pris la main dans le sac; mais j’ai dénigré M. Chevé dans l’intérêt du
Conservatoire et mérité par là votre indulgence!»
Je répondis à Maréchal qu’il se trompait; que nous étions en France,
au XIXe siècle; que le pouvoir avait intérêt à connaître la vérité,
à comparer les méthodes, à répandre le goût des arts, à civiliser
la nation, et à protéger les honnêtes gens. J’admets qu’une petite
faction jalouse défende obstinément un préjugé qui la fait vivre. Mais
l’égoïsme de quelques augures ne prévaudra pas longtemps contre le bien
public.
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