La colonie anglaise.--Départ pour le Frazer.--La rivière Okanagan.--Une
discussion à coups de fusil.--Les Indiens de la Colombie anglaise, mœurs
et caractère.--Les volontaires français.--La rivière Frazer,
description.--L’or du Frazer, exploitation.--Retour en Europe.
Nous partîmes tous deux, et seuls, dans la première quinzaine de mars,
laissant l’habitation à la garde de Hans Rubner. Nous nous dirigeâmes
sur le lac Pyramide, dont nous suivîmes les bords; nous rejoignîmes
ensuite la route de l’émigration, que nous quittâmes à l’extrémité nord
de la Sierra-Nevada, au point où ce chemin tourne vers le sud. Cinq
jours après, nous étions à Ireka, où nous espérions nous joindre à un
parti de mineurs. Nous aurions pu éviter ce détour en traversant le
désert qui sépare la chaîne Cascade des Montagnes-Bleues, et arriver
ainsi au fort Walla-Walla. Mais j’avais parcouru une fois cette contrée,
et je savais que, même au mois de mars, où les sources sont élevées par
suite de la fonte des neiges, nous trouverions peu d’eau. Je savais
aussi qu’il eût été imprudent à deux hommes de s’engager au milieu des
Indiens Nolèles, qui habitent cette partie de l’Orégon. De son côté
Lefranc, qui maintenant était riche et propriétaire, ne paraissait plus
aussi disposé à jouer sa vie que lorsqu’il ne possédait qu’un rifle pour
toute fortune.
Toutes ces raisons firent que nous prîmes la route que vous connaissez
par Winchester, Salem et Portland. A Ireka, nous n’avions eu que
l’embarras du choix pour trouver des compagnons de voyage. Nous nous
joignîmes à une troupe de douze mineurs, dont cinq ou six au moins
étaient Français. Ces gens furent enchantés de nous avoir pour guides,
lorsqu’ils eurent appris que notre vie s’était passée dans le Far-West.
Il y avait donc service réciproque.
De Portland, nous allâmes aux Dalles. Nous traversâmes la Columbia
au-dessus du fort Walla-Walla. La vallée Simcoé, les Priest-Rapides,
l’embouchure du lac Okanagan, et enfin les sources de la rivière du même
nom furent nos différentes étapes. A la source de l’Okanagan, nous
étions à destination, cinquante jours après notre départ du lac Bigler.
Ce voyage s’accomplit, pour ainsi dire, sans accidents, bien que, sur
les bords de l’Okanagan nous ayons eu avec les Indiens une discussion
qui finit par des coups de fusil, où deux d’entre eux furent tués. Ces
gaillards, au nombre d’une vingtaine, vinrent le matin au campement,
avec des allures pacifiques. Ils nous regardèrent faire nos préparatifs
de départ. Au moment où nous allions nous mettre en route, nous nous
aperçûmes de la disparition de plusieurs objets, et entre autres d’un
revolver de Colt, appartenant à un mineur français. Celui-ci crut
apercevoir son arme sous le manteau du chef de la bande. Il alla à lui,
et écartant le manteau, il voulut rentrer en possession de son bien,
quoique je lui criasse en bon français: «Parlementez, ne vous y prenez
pas ainsi. Les Indiens, surtout les chefs, n’aiment pas qu’on porte la
main sur eux.» Mais bah! mon Français allait toujours. Vous autres, vous
êtes un peu gens qui ne doutez de rien.
L’Indien fit demi-tour, et levant l’arme qu’on lui réclamait, il la
dirigea vers le Français. Lefranc, qui surveillait ses mouvements, lui
envoya dans la tête un coup de fusil qui l’abattit. Ce fut alors, de la
part des Indiens, un sauve-qui-peut général. Mais, lorsqu’ils furent
éloignés d’une centaine de pas, ils s’éparpillèrent dans les buissons,
et nous envoyèrent des coups de fusil qui nous forcèrent à nous mettre
aussi à couvert, et auxquels nous répondîmes. Après une demi-heure de
cette conversation, ils se retirèrent, emportant un des leurs, tué
pendant cette escarmouche. Les deux jours qui suivirent, nous fûmes
continuellement sur nos gardes.
J’ai pensé, depuis, que l’Indien avait peut-être été soupçonné
injustement, et qu’en se mettant en défense, il n’avait fait que
protéger son bien. En effet, quelques-uns d’entre eux, surtout les
chefs, possèdent des revolvers de Colt, achetés aux mineurs en échange
de poudre d’or. Vous savez que toutes ces armes se ressemblent. De là,
l’erreur probable du Français et la résistance de l’Indien.
Ces sauvages, comme toutes les tribus de la Colombie anglaise, sont
forts et vigoureux, et bien supérieurs aux Peaux-Rouges qui habitent les
bords du Pacifique et les deux versants de la Sierra-Nevada. Ils sont
presque tous bien armés, et je les ai vus tirer assez juste pour des
Indiens. Vous savez que je n’ai pas une grande affection pour tout ce
qui dort dans une hutte ou dans un wigwam, et cependant je dois rendre
cette justice aux Indiens du Haut-Frazer, qu’ils valent mieux la plupart
du temps que les blancs qui les maltraitent. Pendant mon voyage, j’ai vu
des mineurs accabler de mauvais traitements des sauvages innocents de
tout méfait et qui, de cette manière, payaient pour d’autres. Un certain
jour, un mineur réclamait en ma présence un plat à laver l’or, qu’il
disait lui avoir été volé. Sur ces entrefaites, survient un Indien au
service de quelques Américains. Le mineur l’accusa d’être le larron, et
pendant qu’il le bourrait de gourmades, je le priai de remarquer qu’il
n’était pas certain que ce fût le voleur.--Peu importe, me répondit-il,
s’il n’a pas volé aujourd’hui, il l’a fait hier ou il le fera demain.
C’est avec de semblables procédés qu’on a irrité ces peuplades, animées
tout d’abord, à l’égard des blancs, de sentiments assez bienveillants
pour leur rendre parfois des services, leur donner l’hospitalité et
partager avec eux leurs maigres provisions. Quand les Peaux-Rouges le
méritent, mon avis est qu’on ne doit pas leur épargner le châtiment,
mais j’ai toujours pour habitude de ne frapper qu’à bon escient.
De tout cela il est résulté que les actes d’hostilité se sont multipliés
entre les deux partis; les vols sont devenus plus fréquents; car vous
savez que le vol est un des moyens de représailles des Indiens. Ils se
glissent, pendant la nuit, dans les exploitations, enlèvent les outils
et les armes des chercheurs d’or, avec tant d’adresse, que l’un d’eux
m’a affirmé qu’il lui a été pris une paire de revolvers enveloppés dans
une peau de daim placée sous sa tête pour lui servir d’oreiller. Les
choses en sont venues à un tel point qu’on a dû envoyer contre eux des
corps de troupes fédérales, qui, bien entendu, ne peuvent agir que sur
le territoire américain, et sont par conséquent très-limitées dans leur
cercle d’opérations. Lors de notre retour, nous avons rencontré, dans la
vallée Simcoé un de ces détachements, composé de deux cent cinquante
hommes qui, après avoir guerroyé dans l’Orégon, avait quitté le fort
Walla-Walla pour opérer sur les frontières. Ce renfort est devenu
nécessaire, par l’impuissance dans laquelle se trouve la compagnie de la
baie d’Hudson de protéger efficacement les travailleurs.
L’impunité a enhardi les Indiens. Aujourd’hui, ils accusent les blancs
de vouloir les faire mourir de faim, en les empêchant de récolter le
saumon qui remonte abondamment de la mer et compose la principale
nourriture de ces tribus. Il n’est guère possible que des troupes
régulières fassent avantageusement la guerre dans un pays accidenté,
couvert de forêts inextricables, de broussailles, où chaque buisson peut
recéler un ennemi vigoureux et bon tireur. Aussi, les troupes fédérales
ont-elles déjà subi plusieurs échecs, et perdu un assez grand nombre
d’hommes. Il faudrait organiser un corps de trappeurs et de batteurs
d’estrade, et faire appel à deux ou trois cents des meilleures carabines
du Far-West, et je vous assure que dans quelques mois la besogne serait
faite, et les Indiens mis à la raison.
En attendant, les mineurs se sont organisés en corps de volontaires,
parmi lesquels une petite compagnie formée d’une vingtaine de vos
compatriotes fait des merveilles. Ce sont des diables incarnés, et leur
réputation est déjà si bien établie, que les Indiens ne les attaquent
qu’avec des forces nombreuses. Ils semblent les respecter en quelque
sorte. Le nom français est l’objet d’une espèce de vénération chez ces
peuplades; et ce n’est pas sans un certain plaisir que j’ai retrouvé
chez elles, apporté par la tradition, le souvenir de leurs pères
français du Canada, car c’est ainsi qu’ils les appellent encore.
La rivière Frazer est un cours d’eau qu’en Europe vous appelleriez un
fleuve, mais qui n’est en Amérique qu’une rivière de troisième ou
quatrième ordre. Elle prend sa source dans les Montagnes-Rocheuses, et
se jette, après un cours de cent soixante lieues, dans le détroit de
Juan de Fuca, qui sépare la Colombie anglaise de l’île Vancouver. C’est
une des rivières que je connaisse, dont la navigation soit la plus
pénible. Son cours tout entier est semé d’obstacles, de rapides et de
rochers. Les chutes y atteignent, surtout vers le Haut-Frazer, une
altitude de vingt ou trente pieds, et il faut vraiment l’adresse des
Indiens pour manier leurs immenses canots faits d’un seul tronc d’arbre
durci au feu. Aussi la plupart des blancs ont-ils recours aux indigènes
pour naviguer sur le Frazer.
On dit qu’à l’embouchure de la rivière il existe une barre que
franchissent facilement les navires qui ne tirent que quatorze pieds
d’eau; et qu’ils peuvent remonter à trente milles du fort Langley. Mais
je ne saurais l’affirmer, car je n’ai point dépassé le fort Hope, qui
est encore à cent vingt milles du Pacifique. Le pays est d’ailleurs
très-pittoresque, abondant en pâturages, et souvent couvert d’épaisses
forêts composées de bouleaux, de peupliers, de cèdres et de pins. Les
bords de la rivière sont tantôt arides et accidentés, tantôt plats et
obstrués de fourrés inextricables; et les mineurs auraient beaucoup de
peine à gagner le Haut-Frazer, si la compagnie de la baie d’Hudson
n’avait déjà fait ouvrir une route par les rivières Harrisson et
Alouette.
Lorsque nous arrivâmes au mois de mai sur le Frazer, nous y trouvâmes
beaucoup de gens inactifs, et qui regardaient tout simplement couler
l’eau; car tous les ans la rivière grossit au commencement d’avril, et
déborde en mai ou en juin. Ce n’est qu’en août qu’elle commence à
baisser, et la saison la plus favorable aux travaux est le mois de
septembre; aussi plus d’un émigrant trop pressé, arrivé en mars ou en
avril, a-t-il été forcé de s’en retourner sans avoir pu donner un coup
de pioche, et après avoir dépensé les quelques dollars qu’il possédait,
car les vivres sont très-chers; on s’en procure avec beaucoup de peine.
Je ne crois pas que, comme résultats généraux, la rivière Frazer vaille
la Californie. L’or, il est vrai, y est assez abondant, on l’a même
trouvé en énorme quantité dans certains endroits; mais à l’époque de mon
voyage, et sur tout le cours de la rivière, la moyenne des rendements
n’était pas de quatre dollars par jour et par homme.
L’or est plus abondant à mesure qu’on remonte la rivière, aussi les
terrains y sont-ils rapidement occupés. Dans la baie du Meurtrier, à
quarante milles du fort Hope, nous séjournâmes deux jours dans un
village de mineurs, composé d’une cinquantaine de cabanes. Chaque
exploitant ne possède que vingt-cinq pieds carrés de terrain. On y
trouve l’or dans une proportion croissante, à une profondeur de trois à
sept pieds. Mais les pauvres diables meurent de faim sur leur or, et
sans les Indiens, qui leur fournissent des pommes de terre et du saumon
séché, ils seraient contraints d’abandonner la place.
Au bout de trois semaines de séjour dans la Colombie anglaise, nous
dûmes songer au retour. Nous avions complètement écoulé les marchandises
achetées par nous à Yreka, et réalisé un joli bénéfice qui comprenait et
au-delà nos frais de voyage. Nous hâtâmes notre départ en apprenant par
de nouveaux arrivants que les établissements de la rivière Carson
semblaient sérieusement menacés par un soulèvement général des Indiens,
et nous avalâmes en double la distance qui sépare Yreka du Frazer. A
Yreka, je fus contraint de quitter Lefranc et de revenir à San-Francisco
pour le 15 juillet, aux termes de mon engagement. Nous nous séparâmes
avec peine, car j’aurais été enchanté de l’accompagner jusqu’au lac
Bigler, afin de lui donner un coup de main à l’occasion.
Je suis arrivé d’hier; et ne sachant pas si vous étiez à San-Francisco,
je venais à tout hasard vous serrer la main.
Je fus heureux de revoir Hartwood. Jusqu’à mon départ nous passâmes
chaque jour quelques heures ensemble. Au moment de monter sur le
bâtiment qui m’emmenait vers l’Europe:
--Adieu, me dit-il avec tristesse.
--Au revoir peut-être, lui répondis-je, comme pour alléger la
séparation.
Il secoua la tête.
--Il est peu probable, continua-t-il, que nous nous revoyions jamais. On
ne vient pas tous les jours en Amérique. Mais si plus tard vos affaires
ou vos loisirs vous ramenaient à Saint Louis, n’oubliez pas Hartwood le
trappeur.
Je le lui promis, et une heure après nous sortions de la baie de
San-Francisco pour gagner la pleine mer.
Hartwood est un des plus braves et des meilleurs cœurs que j’aie connus.
La vie qu’il a menée depuis trente années, les dangers qu’il a courus,
les hommes au milieu desquels il a vécu, ont pu rendre plus rude sa
nature physique; mais il a conservé la délicatesse de sentiments qui
distinguent l’homme vivant au milieu de la civilisation. Sous la
rustique enveloppe du chasseur des prairies, on retrouve toujours chez
Hartwood le fils du pasteur de Montréal.