San-Francisco en 1859.--Un immeuble qui voyage.--Le gouverneur de la
Californie.--Les Chinois à San-Francisco.--Le théâtre chinois.--Les
Chinois et le jeu.--Un tripot clandestin.
San-Francisco possède un des plus magnifiques ports de l’univers; sa
baie est assez vaste pour contenir les flottes de guerre et les flottes
marchandes du monde entier, et les abriter contre le vent et la tempête.
Cette baie renferme des îles admirablement situées pour être fortifiées
et défendues. Je fus frappé de l’aspect imposant de certaines rues,
d’une longueur remarquable, garnies de magnifiques maisons et de vastes
édifices. Les faubourgs sont formés de maisons de campagne entourées de
beaux jardins. Mais ce qui me parut surtout extraordinaire, c’était, au
milieu de son originalité, l’aspect vraiment européen de cette ville,
née d’hier. Bibliothèques, théâtres, cafés-concerts, restaurants à
l’instar de Paris, rien n’y manque; et j’avoue que j’éprouvai une
joyeuse surprise à la vue de cette enseigne:
AU PÈRE LATHUILE,
HOTEL ET RESTAURANT.
Il me semblait en la lisant, que j’étais plus près de la France; elle me
rappelait aussi des souvenirs de jeunesse, qui n’étaient pas sans
charmes à trois mille lieues de la patrie.
Au mois de novembre 1858, San-Francisco comptait plus de 60,000
habitants. Quelques chiffres indiqueront la progression rapide de cette
ville, appelée à devenir le centre du commerce et le point de transit le
plus important sur le rivage de l’Océan pacifique.
En 1846, San-Francisco ne comptait que 200 habitants; en 1849, ce nombre
était plus que doublé. Quatre années plus tard, cette ville renfermait
50,000 âmes. Elle compte aujourd’hui douze feuilles politiques
paraissant tous les jours et plusieurs journaux hebdomadaires. Les
signes précurseurs de temps meilleurs et plus prospères, pour la
Californie et San Francisco, deviennent plus évidents et plus certains
de jour en jour. On peut constater ce fait avec une satisfaction
d’autant plus vive, que l’amélioration dont on ressent déjà les heureux
effets paraît devoir être sérieuse et durable. Elle ne repose pas sur
des espérances ou des illusions, elle a sa raison d’être. L’émigration
nombreuse qui vient tous les jours augmenter la population est une
garantie de la réalisation de ces espérances.
Au printemps de 1853, et malgré les bénéfices obtenus aux mines, il y
avait à San-Francisco plus de cinq cents maisons à louer. En 1858,
l’emplacement de la ville était déjà trop restreint, et le nombre des
maisons en bois, la cause de tant et de si désastreux incendies,
devenait moins grand de jour en jour. Un journal californien a publié
une assez plaisante anecdote, où il est prouvé que si des habitations de
cette nature ont l’inconvénient de brûler facilement, elles offrent du
moins l’avantage d’être déplacées au gré du propriétaire; ce qui est une
précieuse ressource, dans le cas de mauvais voisinage.
«Une maison en bois, élevée de deux étages, ayant trente pieds de façade
sur soixante de profondeur, a été transportée du coin des rues Pacific
et Drum, sur un lot vacant rue Pacific, avec tout son contenu,
locataires, meubles, fournitures et approvisionnements. Cette maison est
une sorte d’hôtel garni, tenu par un Allemand, nommé Georges Roeben, qui
payait trois cent soixante-quinze dollars par mois pour la location du
terrain, en vertu d’un bail fait en 1853. N’ayant pu obtenir la
diminution qu’il demandait, et ayant trouvé pour soixante-cinq dollars
un lot vacant rue Pacific, il s’est décidé à emporter sa construction.
Mais il y avait une difficulté, c’était de nourrir et de loger ses
soixante-dix ou quatre-vingts pensionnaires pendant le temps
qu’exigerait le transport. Puis il y avait au rez-de-chaussée un débit
de liqueurs qui chômerait pendant ce temps, ainsi que la boutique d’un
marchand de cigares et l’établissement de blanchisseur d’un Chinois.
Georges Roeben qui est, paraît-il, un homme entreprenant, ne s’est pas
trouvé arrêté par ces obstacles, qui constituaient seuls la difficulté;
car enlever et transporter sa maison, c’était le moindre des embarras.
»Il a donc prévenu tous ses locataires que sa maison allait se mettre en
marche, mais que cette promenade n’apporterait aucune interruption aux
affaires de chacun: ses pensionnaires seraient logés et nourris, le
marchand de liqueurs et le débitant de tabac continueraient à vendre,
l’un ses petits verres, l’autre ses cigares, et John le Chinois
blanchirait le linge de ses pratiques. Et, de fait, la maison s’est mise
en marche sans qu’on ait enlevé un verre, une chaise. John a, chemin
faisant, rendu ou reçu le linge qu’il avait à blanchir, les pratiques
sont venues boire le petit verre ou acheter leurs cigares; les
locataires de Georges Roeben ont déjeûné, dîné, couché comme
d’ordinaire; les chambrières ont fait les lits, et le chef a continué à
chauffer ses fourneaux. Ce singulier voyage a duré quatre jours. La
distance était courte, deux squares seulement à franchir; mais la
prudence commandait d’aller lentement pour arriver sûrement; aussi la
maison n’a-t-elle parcouru qu’un demi-square par jour. L’opération a
parfaitement réussi, et le succès a justifié la confiance de Georges
Roeben et de ses locataires.»
Lors de mon passage à Washington, il m’avait été donné une lettre de
recommandation, près de M. Weller, gouverneur de la Californie. Ma
première visite fut pour lui, il m’accueillit avec la plus aimable
bienveillance, et après avoir pris connaissance de la lettre
d’introduction, il me fit de nombreuses questions sur mon voyage. Nous
causâmes ensuite de la Californie et du rôle que San-Francisco est
appelé à jouer sur les bords du Pacifique.
M. Weller, gentleman d’une distinction parfaite et d’un savoir
remarquable, est, comme administrateur, le choix le plus heureux qu’ait
pu faire la Californie, dont il connaît à fond les besoins et les
intérêts. Tour à tour avocat, magistrat, membre du sénat, et enfin
gouverneur de la Californie en 1858, M. Weller, jeune encore, car il
n’est âgé que de quarante-neuf ans, offre le noble exemple d’une vie
consacrée tout entière au service de son pays. C’est à lui que la
Californie est redevable de la création des voies importantes qui la
rapprochent maintenant des Etats-Unis, et de l’organisation du service
postal par le continent. M. Weller est aussi un des plus ardents
promoteurs du grand chemin de fer du Pacifique, qui doit relier les deux
Océans.
Dans cette entrevue, M. Weller me fit voir les armes de l’Etat de
Californie. Elles représentent la déesse Minerve, placée sur un trône,
et couvrant du regard la baie de San-Francisco remplie de vaisseaux; à
l’horizon s’élèvent les cimes de la Sierra-Nevada, sur le premier plan
sont gravés un mouton, des plantes et un mineur au travail, le tout
surmonté d’une couronne d’étoiles entourant le mot: Eurêka, avec la
légende: _The great seal of the state of California._ Le sceau de la
ville de San-Francisco représente un phénix émergeant des eaux de la
baie.
Lors de ma première promenade dans les rues de San-Francisco, je fus
frappé du nombre des Chinois que je rencontrai. En effet, les rapaces et
industrieux enfants de l’empire du Milieu ont été des premiers à émigrer
vers la terre de l’or. Mais peu d’entre eux sont allés aux mines.
Habiles à se ménager des profits plus certains, ils préfèrent rester
dans les villes, et faire du commerce ou y exercer des métiers. Ils ont
presque à San-Francisco le monopole de certaines industries.
Aujourd’hui que cette ville a revêtu l’apparence d’une cité européenne,
elle a beaucoup perdu de son originalité, et j’aurais, malgré le long
séjour que j’y ait fait, peu de choses à noter, s’il ne m’avait été
donné d’y étudier les mœurs et les habitudes de la population chinoise.
Je visitai d’abord le théâtre chinois, appelé théâtre Adelphi, où une
troupe d’une trentaine d’acteurs donnait en ce moment des
représentations. A mon entrée dans la salle, la pièce était commencée et
je fus tellement étourdi par l’infernale musique d’une foule
d’instruments chinois et discordants, que je faillis me sauver au bout
de quelques minutes. Mes oreilles s’habituèrent enfin à cet affreux
charivari, et je pus suivre avec attention l’action qui se déroulait sur
le théâtre. Le drame était tiré de l’histoire de la Chine. J’assistai au
renversement d’une dynastie impériale et à l’intronisation d’un nouveau
pouvoir. Les acteurs étaient magnifiquement vêtus de satin de soie, avec
une profusion d’ornements et de broderies. Je pris pour des femmes
quelques-uns des acteurs à la voix grêle et aux formes féminines. Mais
un voisin obligeant m’avertit de mon erreur, en m’apprenant que les
femmes ne sont pas admises sur la scène chinoise, et que leurs rôles
sont remplis par des jeunes garçons. Mon interlocuteur ne put me dire
cependant si on exigeait d’eux un sacrifice de même nature que celui
auquel étaient astreints les sopranos de la chapelle Sixtine.
La plupart des maisons de jeu de San-Francisco sont assidument
fréquentées par les Chinois; et bien que la police n’y permette plus
l’existence des tripots, les enfants du Céleste-Empire ne résistent
point facilement au jeu, l’un des vices les plus inféodés dans leur
nature. Quelques jours après ma visite au théâtre chinois, je lisais, en
savourant dans un café un verre de soda-water, l’anecdote suivante:
«Le chef de police Burke poursuit chaudement les gamblers de toutes les
nations. Il a fait avant-hier, dans l’après-midi, rue Dupont, entre
Washington et Jackson, une descente dans une maison où il venait de voir
un Chinois se faufiler subitement. En arrivant à la porte, M. Burke la
trouvant fermée l’enfonça sans plus de cérémonie. Au bout d’un étroit
passage, une seconde porte également fermée fut ouverte par le même
procédé. Mais une troisième plus solide résista d’abord; le chef de
police s’aperçut qu’elle était moins solidement attachée par le haut que
par le bas. Il se hissa avec les mains de l’autre côté du passage, et
d’un coup violent il battit la porte en brèche de toute la force de ses
deux pieds.
»L’élan fut si vigoureux, qu’il passa tout d’une pièce à travers la
porte, et vint tomber assis sur une table où le thé était servi. On peut
imaginer l’effet de cette commotion soudaine au milieu des tasses, des
soucoupes, des théières. Mais ce ne fut rien si on le compare à la
panique dont les Chinois furent saisis par cette étrange apparition.
»La chambre était pleine de joueurs à longue queue, qui pensaient
n’avoir rien à craindre de la police en plein jour, et derrière la
triple serrure qui les protégeait. Aussi, à la vue du chef de police
tombant si opinément au milieu d’eux, ils cherchèrent à fuir dans toutes
les directions, sautant l’un par-dessus l’autre, se poussant afin
d’échapper par les portes et par les fenêtres qui donnent sur le
derrière de la maison. Cette scène fut semée d’incidents si comiques de
chutes, de sauts périlleux, de longues queues se mêlant, et leurs
propriétaires éperdus tirant en sens contraire, que le fonctionnaire
perdit sa gravité, et fut saisi d’un long accès de fou rire qui le tint
cloué pendant quelque temps sur la table où il était tombé, ce qui
l’empêcha de constater le flagrant délit et d’appréhender par la queue
quelques-uns des coupables. M. Burke dut se borner à revenir avec un
interprète, et il fit expliquer aux Chinois qu’ils ne devaient jouer ni
le jour ni la nuit; et que fermer les portes à l’approche d’un officier
de la loi était aussi un jeu dangereux.»
Les Chinois ne sont pas seulement passionnés pour les jeux de hasard,
mais ils se montrent très-ardents pour ceux qui exigent de l’adresse ou
une attention soutenue. Souvent, en visitant un intérieur chinois, j’en
ai trouvé les habitants se livrant à ces distractions favorites.