Le fort Walla-Walla.--Les Chimneys-Rocks.--L’Etat de
Washington.--Topographie et productions.--Colonisation.--La
Chaîne-Cascade.--De Portland à San-Francisco.--Une affaire
d’honneur.--Les voleurs californiens.--Arrivée à San-Francisco.
Le fort Walla-Walla, situé au confluent des deux branches sud et nord de
la Columbia et des rivières Yakima et Walla-Walla, est placé dans une
magnifique position. D’un côté il domine les immenses plaines de
l’Orégon, de l’autre les vastes plateaux de l’Etat de Washington.
Aux environs du fort, la nature est d’une admirable richesse, et surtout
d’une originalité que je n’ai point rencontrée ailleurs en Amérique. La
Columbia, fleuve large et profond, tantôt répand au loin ses ondes
tranquilles, tantôt roule impétueuse à travers de gigantesques rochers.
Nous restâmes six jours au fort, et tandis que nos compagnons
s’occupaient de nivellements et de topographie, je fis, avec Hartwood et
M. de Cissey, quelques excursions, notamment jusqu’aux Chimneys-Rocks.
La plus curieuse de ces roches bizarres, qui dominent la Columbia,
représente assez bien un pain de sucre, au sommet duquel se dresse un
monolithe dont la forme hexagone assez régulière semblerait presque
résulter du travail de l’homme, plutôt que d’un jeu de la nature. Mais
la puissance humaine n’a jamais pu manier une semblable masse, qui, dans
l’antiquité même, aurait défié les efforts des races Pélasgiques.
A partir du fort Walla-Walla, la rivière Columbia coule vers l’Océan
pacifique; monté sur l’un des sommets voisins des Chimneys-Rocks,
j’apercevais devant moi le grand fleuve roulant ses eaux vers
l’occident, au milieu de cette nature grandiose et sauvage, tandis que
le mont Hood, le point le plus élevé de la chaîne Cascade, étincelait
sous ses neiges éternelles.
L’Etat de Washington, dont j’ai visité seulement l’extrémité sud, le
long du cours principal de la Columbia, est, avec le nouveau Mexique et
l’Utah, le moins connu des territoires récemment annexés aux Etats-Unis.
Lors de notre passage dans ces contrées, la découverte des riches mines
de la rivière Frazer et de la Thompson-River, dans la Colombie anglaise,
commençait à attirer l’attention sur cette partie du continent
américain. Lorsque nous arrivâmes au fort Walla-Walla, avides d’avoir
des nouvelles de France et du monde civilisé, nous demandâmes les
journaux qu’apporte, chaque semaine, le courrier de Portland; voici ce
que disait une feuille de New-York, sur l’avenir et la topographie de
ces contrées à peine connues en Europe:
«Puisque tous les regards sont tournés vers le nord, du côté des
Nouvelles-Mines, le moment est favorable pour jeter, en passant, un
coup-d’œil sur le territoire de Washington, appelé à figurer un jour
parmi les Etats de l’Union. Nous avons dû nous occuper, tout d’abord, de
fournir aux intéressés, soit directement, soit indirectement, les
documents relatifs aux placers situés sur les possessions britanniques.
En admettant que les prochaines nouvelles confirment le bruit répandu
sur leur richesse, plusieurs chercheront à se rendre sur les lieux par
la voie d’eau, en suivant la mer, le détroit du Puget et le golfe de
Georgie, jusqu’au Bellingham-Bay; d’autres préféreront peut-être la voie
de terre, à partir de l’Orégon. Pour ceux-là et pour tous en général,
quelques notions sur le territoire peu connu de Washington seront lues
avec intérêt.
»Les ressources de ce territoire sont nombreuses. Il possède d’immenses
forêts de cèdres, de sapins et de pins, qui s’élèvent à des hauteurs
prodigieuses. Son sol est riche et capable de produire d’excellentes
récoltes. Sa population est d’environ dix mille âmes. Olympia est la
ville principale. Elle est assise à l’extrémité sud de Puget-Sound, à
deux cent milles de l’Océan. Sa situation est admirable, et chaque jour
voit s’accroître son importance. Elle possède plusieurs moulins à
farine, des scieries mécaniques hydrauliques et à vapeur, et fait un
grand commerce de bois de construction. Des établissements de quelque
importance ont commencé à s’y former en 1844. Avant cette époque, toute
cette partie du territoire était possédée par la Compagnie d’Hudson-Bay.
Le voisinage des Indiens a été le principal obstacle à l’agglomération
plus rapide de sa population. Des communications faciles existent entre
cette place et Cathlamette, située à l’embouchure de la rivière
Columbia.
»Puget-Sound est l’un des détroits les plus heureusement situés du
monde. Il est coupé d’îles et de presqu’îles qui contournent dans toutes
les directions, et créent de nombreux ports dont chacun aura un jour son
importance. Sa largeur varie de six à quarante milles; sa conformation
révèle visiblement une origine volcanique. Plusieurs de ces îles offrent
à l’agriculture les ressources d’une excellente terre végétale. Les eaux
du détroit sont très-poissonneuses. On y trouve notamment en abondance,
du saumon, de la morue, des huîtres, des clams, et une multitude
d’autres coquillages.
»Steilacoom n’est encore qu’un village. Sa situation est pittoresque et
des plus agréables. Il s’étend au pied d’une haute montagne, au-dessous
d’Olympia. Il s’y est établi plusieurs usines qui prospèrent. Une
compagnie y expédie des espars pour les îles Sandwich, pour
San-Francisco, l’Australie et la Chine.
»Seattle se trouve à soixante milles environ, au-dessous du principal
détroit. Tout près de là est une mine de charbon fort étendue. On y
compte environ deux mille âmes. Cette petite ville possède des moulins,
des magasins; ses affaires sont en voie de progrès. Il faut citer encore
les ports Orchard, Gamble et Ludlow. La douane est établie à
Port-Townsend, ville éloignée d’environ cent milles de la capitale.
»Bellingham-Bay se distingue par de nombreux établissements. On y a
établi un poste militaire. Un grand nombre de navires y prennent leur
chargement. On y exploite de très-importantes veines de charbon, dont la
qualité commence à être appréciée à San-Francisco. Ses gisements sont
considérés comme inépuisables.
»L’île de Vancouver est séparée par le golfe de Géorgie de l’île
San-Juan. Le droit à sa possession est l’objet d’une contestation entre
les gouvernements anglais et américain. Elle est à cent soixante milles
environ d’Olympia. Sa longueur est de quatre-vingt-dix milles, sa
largeur de quatre-vingts milles. Une grande partie de ses terres est
naturellement propre à la culture. Victoria en est le point habité le
plus important. C’est aussi le centre des opérations de la compagnie
d’Hudson-Bay. Sa population est de deux mille âmes. De cette ville
s’expédient tous les ans, pour l’Angleterre, des fourrures pour une
valeur qui dépasse un million de dollars.
»Il ne peut pas être douteux qu’avant peu d’années l’émigration envahira
ce territoire réellement remarquable. Son climat est pur et salubre. Les
terres y sont encore sans valeur, mais d’une qualité qui les fera
certainement rechercher, et elles obtiendront un bon prix à mesure que
la population s’y accroîtra.»
_2 Octobre._--Nous sommes depuis hier à San-Francisco, en pleine
civilisation californienne. Nous étions partis à une trentaine de
Jefferson-City: huit d’entre nous arrivent seulement dans la capitale de
la Californie. Depuis le Lac-Salé, nous avons semé nos compagnons sur la
route: sept d’entre eux sont restés dans la cité des Mormons, où ils
vont goûter les loisirs qu’Adam Smith a fait à ses élus; cinq autres ont
gagné les Montagnes-Bleues, dans l’Orégon, où ils s’établiront pour une
saison de chasse. Le reste nous a quitté à Portland, à Salem, à
Marysville, à Sacramento. Nous nous sommes presque toujours séparés à
regret; sans espérance de nous rencontrer jamais. Le hasard nous avait
réunis sur le vaste continent américain; nous avions dormi sous les
mêmes étoiles, couru les mêmes dangers, c’était assez pour former entre
nous ces liens dont on ne connaît la force que lorsqu’on les brise.
Il était temps que nous arrivassions. Nos pauvres chevaux succombent à
la fatigue. Nos vêtements de peau sont usés et durcis par le soleil,
l’air, la pluie, la chaleur ou le froid. Quant à moi, cette nourriture
presque exclusivement composée de viandes, à laquelle nous sommes
astreints depuis quatre mois, m’a causé un échauffement du sang, qui se
traduit par des démangeaisons insupportables sur la surface du corps. Je
me reposerai, pendant la saison d’hiver, en visitant San-Francisco et
ses environs, et en prenant, si les requins me le permettent, quelques
bains sur les tièdes plages du Pacifique.
Je reviens à notre départ du fort Walla-Walla.
Nous quittâmes cet établissement le 22 août, et nous marchâmes pendant
six jours sur la rive droite de la Columbia, ayant devant nous les
sommets neigeux de la Chaîne-Cascade, à notre droite le mont Adam, à
notre gauche le mont Hood, le premier dans le Washington, le dernier
dans l’Orégon. Le septième jour, nous atteignîmes les premiers
contreforts de la chaîne, et nous entrâmes vers le soir à Cascade-City,
la seule agglomération un peu importante, si l’on excepte la cité du
grand Lac-Salé, que nous ayons rencontrée depuis notre départ de
Jefferson.
Le lendemain, nous traversions la chaîne principale, en suivant la
vallée de la Columbia. Dans ce parcours, le fleuve franchit plusieurs
rapides, qui ont donné le nom de Cascades à ces montagnes. La route
côtoie la chute principale, à une lieue de distance, et quoique éloignés
nous entendions le mugissement des eaux, qui se précipitent à travers
d’énormes rochers d’origine volcanique.
Dans cette vallée, la température était fort basse; le 3 septembre, à
midi, le thermomètre marquait seulement 9° centigrades au-dessus de
zéro. A trois heures de l’après-midi, Hartwood m’apprit que nous
descendions alors vers le Pacifique, dont nous n’étions plus éloignés
que de vingt-cinq lieues environ. J’approchais donc enfin des rivages de
cette mer, que j’appelais de mes vœux depuis quatre mois. Notre route,
par certains endroits, était tellement déclive, que nous étions obligés
de descendre de nos chevaux pour les soutenir, et d’enrayer les
charriots. La végétation devenait plus abondante. Enfin, le soir, après
avoir franchi un des détours du chemin, nous aperçûmes tout-à-coup les
toits et les églises de Portland, qui étincelaient sous les rayons d’un
admirable soleil couchant. Déjà la température était plus douce, l’air
chaud et chargé de senteurs. On eût dit que nous venions de franchir la
limite de deux mondes. Une heure après, nous entrions à Portland, et
nous nous trouvions jetés tout-à-coup au milieu du mouvement et du
tumulte d’une grande cité.
Nous séjournâmes vingt-quatre heures dans cette ville. Une journée et
demie de marche nous conduisit ensuite à Salem, la ville capitale de
l’Etat d’Orégon. Nous descendions alors droit au sud, nous dirigeant
vers San-Francisco, par la belle vallée comprise entre le Pacifique et
la côte ouest de la Chaîne-Cascade. Nous apercevions au pied des
montagnes de magnifiques prairies, plus haut s’étalaient de sombres
forêts, çà et là tachetées de neiges qui recouvrent ces hautes cimes que
la superstition des Indiens a peuplées de mauvais esprits.
Le 10 septembre, nous aperçûmes les monts Langhlin et Pitt, les deux
plus hauts pics au sud de la Chaîne-Cascade. Le 17, nous franchissions,
dans la partie montagneuse, les limites de l’Etat de Californie, et nous
descendions dans la vallée du Sacramento. Jamais peut-être, dans tout le
cours de mon voyage, mes yeux n’avaient été frappés d’un spectacle plus
grandiose.
Devant nous, presqu’à nos pieds, s’étendait la belle vallée de
Sacramento, avec son soleil brillant, son ciel bleu foncé, ses brises
chaudes et parfumées, ses magnifiques forêts, ses prairies toujours
vertes. Derrière nous le mont Pitt et la Chaîne-Cascade; à notre droite
toute la partie de ces montagnes qui court vers le Pacifique; à notre
gauche, le mont Bashtl; puis à l’horizon, à soixante lieues de distance,
étincelaient les premières cimes de la Sierra-Nevada. Nous couchâmes à
Yreka, bourgade située au pied des montagnes.
A mesure que nous approchions de San-Francisco, il était facile de
reconnaître que nous foulions la terre de l’or. Une activité plus grande
éclatait autour de nous; à chaque instant nous rencontrions des
voyageurs à pied ou à cheval, et de nombreux convois de mules ou de
charriots. Les villes se multipliaient; ce n’était plus le désert, avec
ses horizons sans bornes, où l’on est seul avec la nature et Dieu.
J’avais quitté la civilisation sur les bords de l’Atlantique, je la
retrouvais jeune, emportée, ardente, sur les bords de l’Océan pacifique.
Le 26, nous entrâmes à Marysville. A quelque distance de la cité, nous
aperçûmes sur notre gauche un rassemblement assez nombreux. Je me
détachai de notre convoi, avec MM. Wyde et de Cissey, pour connaître
quelle en était la cause. Nous apprîmes alors qu’une affaire d’honneur
avait amené sur le terrain deux courtois terrassiers d’origine indienne,
qui allaient vider leur différend les armes à la main, et selon les
règles les plus rigoureuses du code du duel. Les deux champions avaient
dédaigné l’usage du rifle à quarante pas. Le revolver à douze pas, avec
facilité de marcher l’un sur l’autre et de tirer à volonté ne leur avait
pas souri davantage. Se souvenant qu’ils appartenaient à une lignée de
guerriers, ils donnaient la préférence à l’arc et aux flèches; ce qui
leur paraissait moins meurtrier. Ils étaient accompagnés de leurs
témoins, bons amis de la bouteille.
Curieux d’assister à cette scène de mœurs, nous contemplâmes le combat
du haut de notre selle. Les deux gentlemen échangèrent quelques flèches,
et furent légèrement blessés. Les témoins déclarèrent alors satisfaites
les exigences du point d’honneur et emmenèrent les adversaires au
cabaret. Là, comme de vrais chevaliers, oubliant leur rancune après le
combat, ils échangèrent de cordiales poignées de main, et cimentèrent
leur réconciliation à l’aide d’un déjeûner convenablement arrosé de
tafia.
Le 27, nous entrâmes à Sacramento-City. Quelque temps avant notre
passage, les environs de Sacramento et de Marysville étaient exploités
par une bande de brigands, dont le chef se nommait Tom Bell, et qui
semaient dans cette contrée le vol et le meurtre. Tom Bell fut enfin
pris et pendu. Le sherif Henson, du comté de Placer, dont je fis la
connaissance à Sacramento, me donna les détails suivants sur cette
capture, à laquelle il avait pris la part la plus active; c’est là un
des côtés les plus pittoresques de la vie du magistrat en Californie:
«Ayant reçu l’avis officiel que Tom Bell et une partie de sa bande
étaient sur la route, dans le voisinage de Franklin-House, je formai un
poste à Auburn et partis pour aller les arrêter. Il était tard lorsque
la convocation eut lieu, et ce ne fut pas avant minuit que les
volontaires arrivèrent au lieu indiqué. A cette heure, une partie de mes
hommes s’approcha de Tom Bell, Ned-Conway, et un autre appelé Texas,
près de Franklin-House, les reconnut et leur ordonna de se rendre. Les
voleurs tirèrent leurs pistolets, mais le député sherif Moore, qui
conduisait le détachement, les prévenant, fit feu, et atteignit Ned
Conway, qu’il traversa d’une balle. Son cheval l’entraîna quelques pas
plus loin dans les broussailles, et il tomba mort.
Bell et Texas ripostèrent au feu des assaillants, et une vingtaine de
coups environ furent échangés; l’un d’eux atteignit un des chevaux des
hommes du sherif. Les voleurs se retirèrent alors avec rapidité sur la
route. Accompagné du député sherif Bartlett, je me portai à leur
rencontre; nous étions tous deux armés de fusils à deux coups. Nous
dirigeâmes alors nos armes vers les brigands; mais nos deux premiers
coups ratèrent; nous visâmes alors une seconde fois, et nous vîmes Tom
Bell et Texas tomber de leurs chevaux, après nos coups de feu, et se
traîner dans les broussailles. Nous cherchâmes avec soin dans les
environs, mais nous ne les découvrîmes point et on ne put s’emparer que
des chevaux. Quelques jours après, Tom Bell fut fait prisonnier, et
pendu le même jour, à cinq heures du soir.»
Le 1er octobre, nous tournâmes le Monte-Diabolo; et San-Francisco, sa
magnifique baie et ses mille vaisseaux apparurent à nos regards, tandis
qu’au loin, la mer Pacifique roulait ses lames d’or.