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L'ANCIEN
FIGARO
ÉTUDES SATIRIQUES
BIGARRURES, COUPS DE LANCETTE, NOUVELLES A LA MAIN
EXTRAITS DU FIGARO DE LA RESTAURATION
AVEC UNE PRÉFACE ET UN COMMENTAIRE
PAR
ÉMILE GABORIAU
[Illustration: colofon]
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR,
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, 13, GALERIE D'ORLÉANS.
1861
L'ANCIEN FIGARO
Imprimé par Charles Noblet, rue Soufflot, 18.
DEUX MOTS
«Pardon, Messieurs, de prendre la parole, mais il s'agit d'une
très-courte explication et d'un fait personnel; d'ailleurs, je ne veux
dire que _deux mots_.»
Ainsi ne manquait de débuter l'honorable M. S..... de M...., toutes les
fois qu'il réussissait à prendre d'assaut la tribune de la Chambre des
députés. Sans doute il croyait rassurer ses collègues, qu'effrayait
beaucoup son éloquence parlementaire.
Que le lecteur me permette d'excuser ma préface par cette humble
formule.
Ce volume de l'ancien _Figaro_ n'est et ne veut être qu'une curiosité
littéraire, un recueil de documents pour servir à l'histoire de la
Restauration, presqu'un travail archéologique.
En effet, bien que trente ans à peine se soient écoulés depuis, telles
sont les préoccupations du jour et les anxiétés de l'avenir, qu'on n'a
pas le temps de regarder en arrière et qu'on a presque oublié des
événements qui se passaient hier.
On parle souvent encore du _Figaro_ de la Restauration, mais le nom est
tout ce qu'on en connaît; qui donc se souvient encore de sa polémique
ardente, de son esprit, de ses audaces?
Personne, en vérité; et les collections en sont devenues si rares que
celle même de la Bibliothèque impériale est incomplète.
Et pourtant, ce petit journal a un avantage immense, que n'ont pas
toujours ses confrères d'un grand format.
Il donne la note de l'esprit du temps, et il la donne juste.
Or, cette note vraie, on la chercherait vainement ailleurs, on ne la
trouverait pas, sauf peut-être dans tel chapitre d'un livre de Stendhal,
_le Rouge et le Noir_.
C'est dans ces pages étincelantes de verve, pétillantes de raillerie, de
l'ancien _Figaro_, que plus tard puisera l'histoire, dans quelque
cinquante ans; elles seront rares et précieuses, parce qu'elles sont
comme les mémoires au jour le jour de l'opinion, en un temps où
l'opinion était souveraine. Une méchanceté spirituelle, un _coup de
lancette_, une _bigarrure_, en disent plus, souvent, que quatre longues
colonnes, bien compactes et bien serrées.
Avec de semblables documents, on n'écrit pas l'histoire, mais on la
comprend, et surtout on reconstruit une société.
Jusqu'ici, cependant, tous les historiens sérieux de la Restauration
semblent avoir, à dessein, négligé ce petit journal. Peut-être le
trouvaient-ils trop au-dessous de leur gravité, peut-être pensaient-ils,
bien à tort, que les faits qu'il éclaire sont encore trop près de nous
pour avoir besoin de lumière. Le plus explicite de tous en fait à peine
mention dans deux circonstances: lors de la condamnation de son
directeur, et à propos des fameuses ordonnances, parce que la
protestation des journalistes portait les noms de Victor Bohain et de M.
Nestor Roqueplan, alors à la tête du _Figaro_.
J'ai voulu réparer cet oubli, et essayer de donner une idée de ce
qu'était le petit journal sous la Restauration. Il joua alors un grand
rôle. Il était chargé de la partie de flageolet dans cette immense
symphonie du journalisme, et il s'en acquittait merveilleusement.
J'avais à choisir entre le _Corsaire_, le _Miroir_, la _Pandore_ et bien
d'autres, je me suis décidé pour le _Figaro_, le plus connu et de
beaucoup le mieux fait.
Puisant, sans parti pris, presque au hasard, dans les quatre années de
1826 à 1830, j'ai recueilli un volume, la fleur du panier, à ce que je
crois.
Autant que possible j'ai écarté les articles trop violents, les
allusions blessantes, les à-propos dont le sel semblerait perdu, enfin
les personnalités de nature à choquer encore aujourd'hui certaines
susceptibilités.
Quant à la ligne politique suivie par le _Figaro_, je ne m'en suis
aucunement préoccupé. L'intérêt, à mon sens, n'était pas là.
Je me réservais, d'ailleurs, de déclarer qu'en tout ceci je prétends
n'engager en aucune façon ma responsabilité non plus que mes opinions.
* * * * *
Chatelain, l'ancien rédacteur en chef du _Courrier français_, un des
journalistes les plus distingués de la Restauration et des premières
années de la monarchie de Juillet, avouait à son lit de mort qu'il avait
passé vingt ans de sa vie politique à refaire tous les jours le même
article; un grand nombre de ses confrères n'ont pu s'empêcher de
confesser la même vérité.
Le lecteur reconnaîtra, en lisant ces pages empruntées à quatre années
du _Figaro_, que le petit journal ne fait pas tous les matins le même
article.
LE PETIT JOURNAL
Les régimes peuvent changer en France, les gouvernements absolus
remplacer les gouvernements parlementaires, les jours de liberté et de
licence succéder fatalement aux années d'esclavage et d'oppression, il
est un maître qu'aucun bouleversement ne saurait renverser, qui plante
son drapeau sur toutes les ruines, dont la souveraine puissance n'a
jamais été même contestée: ce maître, c'est l'esprit.
Pour nous, voilà le despote véritable, un despote adoré. Il s'impose et
nous ne sentons pas son joug, c'est en riant que nous nous inclinons
devant lui. Il tyrannise l'opinion, mais il séduit, mais il entraîne.
Nous sommes sans courage devant lui, nous ne savons rien lui refuser,
encore moins lui garder rancune. Quoi qu'il dise, qu'il inspire, qu'il
fasse, il trouvera grâce. Nous lui accordons trop, hélas! ou plutôt,
nous lui donnons tout.
Par bonheur, cet esprit français, héritage sacré de nos pères, s'est de
tout temps rangé sous les bannières des vaincus. Il poursuit un but
jusqu'au jour de la victoire. Le lendemain il déserte avec armes et
bagages et gagne au pied avec les fuyards. Il n'a jamais couché sur le
champ de bataille. Toujours il est allé s'asseoir à l'extrême gauche,
c'est lui qui crie aux bataillons trop lents à se mouvoir: En avant! en
avant! Il ne se donne à aucun parti, il est de l'opposition.
Les moeurs et la littérature subissent sa loi, et c'est justice; tous
les ridicules sont de son ressort, et il juge sans appel. On a vingt ans
pour maudire ce juge, mais presque toujours la postérité a confirmé les
arrêts de son tribunal.
Mais c'est en politique qu'il faut voir son influence: lui, si léger, si
subtil, si insaisissable, il finit toujours par faire pencher la balance
de son côté. En vain le barbare mettra son épée dans l'autre plateau, le
fer ne l'emportera que pour un instant. Il n'y a pas de _væ victis_ qui
tienne, les battus prendront leur revanche.
Ses interventions sont à ce point décisives, que la chronique de
l'esprit français serait un magnifique traité d'histoire et de
politique, dont l'exactitude et la véracité seraient les premiers mais
non les seuls mérites. Ce serait l'épopée des opprimés, tandis que tous
les livres qu'on nous fait étudier sur les bancs et que nous lisons au
sortir du collége, ne sont que le pompeux panégyrique des oppresseurs.
Après le triomphe, les vainqueurs, les forts, confisquent la vérité et
ne dédaignent pas de dicter l'histoire. Qui donc démêlerait le faux, si
la satire, arme du faible, n'apparaissait à son tour et ne restituait à
qui de droit ou la honte ou la gloire? Il faut rendre à César ce qui est
à César.
Peut-être une telle histoire tentera-t-elle le courage de quelque
érudit: il peut se mettre à l'oeuvre, les matériaux ne lui manqueront
pas. Du jour où les Gaulois forment un peuple, l'esprit apparaît. Du
premier oppresseur date la première épigramme.
Et à travers toutes les transformations, les révolutions, les luttes,
cette veine de gaîté gauloise, railleuse, satirique, se maintient et se
perpétue, précieusement léguée par les générations, comme un héritage de
famille, aux autres générations.
Pauvre Jacques Bonhomme, longtemps ton esprit fut ta seule arme, ton
unique consolation! Taillable et corvéable à merci, tu geignais, tu
payais, mais tu chantais. Lié, garrotté, abattu, tu répétais encore
entre tes dents le refrain gouailleur. Ton seigneur t'avait pris ta
dernière vache, il te fallait encore saluer ton seigneur et ne rien
dire, ou gare à la peau!
Au moins la satire te vengeait, non amère, haineuse enfiellée, mais
narquoise, spirituelle, pétillante de bon sens, cachant sa fine malice
sous un faux air de naïve bonhomie.
«Ils chantent, ils payeront,» disait le rusé Mazarin. Celui-là aimait
mieux une grêle d'épigrammes que des pierres dans ses vitres. Plus d'un
bon mot cependant fit pâlir de colère le cauteleux Italien. Ah! s'il
avait tenu l'auteur!
Sous sa main, comme sous un pressoir, Jacques Bonhomme suait son dernier
écu, mais il disait pis que pendre du successeur de Richelieu. Les
mazarinades couraient les rues et les ruelles, grivoises et
court-vêtues. Peuple et seigneurs faisaient cause commune contre
l'ennemi.
«Notre ennemi, c'est notre maître.»
Celui-là fut dur au pauvre monde et aussi au riche. Il y paraît aux
recueils de chansons du temps.
Mais il nous faut remonter bien des siècles avant Mazarin.
Au fond de la société de notre pays, à peine formée, aigrissait et
travaillait déjà un vieux ferment d'incrédulité, levain d'opposition
dont l'action, à peine sensible, n'en produisait pas moins une secousse,
sinon deux, par siècle.
Nous avons, nous avons toujours eu le sentiment impérieux de l'égalité.
Qu'on le froisse: endormi, il s'éveille. De ce moment l'esprit s'en
mêle, il lutte, et il triomphe. Avant d'attaquer en face le pouvoir
abhorré, on le fronde pour l'amoindrir. Il épouvante, on le ridiculise.
Les plus poltrons s'habituent à lui, comme les oiseaux à ces
épouvantails que le jardinier place dans les vergers, et au premier
signal ils marchent comme les autres. L'esprit commence l'oeuvre, le
nombre la mène à bonne fin.
Ainsi, bons mots, chansons, satires, fabliaux, sont l'expression de la
pensée libre, la forme n'y fait rien. L'esprit est l'auxiliaire des
rancunes, presque toujours il est du côté du droit. C'est lui qui le
premier a compté les masses et inspiré à Robert Wace le chant terrible
des _Paysans_, près duquel _la Marseillaise_ n'est qu'une pastorale.
Il y avait bien longtemps pourtant que ces paysans, tout à coup
exaspérés, subissaient le joug; on devait les y croire accoutumés, on
devait supposer leurs genoux corniflés à force de ramper, lorsque la
satire s'en mêla, répandue par la campagne, dans les bois et sous le
chaume, par quelques trouvères intrépides. D'un bond tout ce peuple
écrasé fut debout. Robert s'était mis à leur tête; il chantait:
Aidons-nous et nous défendons,
Et tous ensemble nous tenons;
Et s'ils veulent nous guerroyer
Nous avons, contre un chevalier,
Trente ou quarante paysans,
Robustes et bien combattants.
Entre les armures de fer les paysans révoltés furent broyés, mais
quelques-uns en réchappèrent, et Wace, pour les réconforter, leur
disait: «Croissez et multipliez; un jour, vos enfants, plus nombreux que
vous, vous vengeront.»
Mais déjà, à l'ombre du pouvoir royal, grandissent les communes, un
pouvoir nouveau, faible, encore timide. Le Tiers-État qui doit régénérer
la patrie se forme. Il va s'enhardir. Il cherche des alliés, il se
tasse, il se masse, il se serre pour mieux résister, comme un bataillon
de buffles sauvages qui de tous côtés, à l'heure du danger, présente les
cornes à l'ennemi.
Bientôt, à son tour, le Tiers-État va se compter. Il ne se défendra
plus, il attaquera. Il veut empiéter lui aussi. Aux mains de Jacques
Bonhomme, il prend l'arme terrible, la satire. Et comme ils la manient,
ces bourgeois naissants, à peine sûrs de leurs droits! Alors, tour à
tour, ils raillent toutes choses, et de cette arme terrible, l'ironie,
formidable baliste, ils battent en brèche avec une incroyable audace la
papauté, l'épiscopat, la chevalerie, le trône, la religion même, tout ce
qu'ils craignent, en un mot, tout ce qui leur fait ombre.
Ils luttent à leurs risques et périls. Mais avec le danger leur esprit
semble croître, et leur hardiesse. Nos fiers libres penseurs
d'aujourd'hui ne sont jamais allés aussi loin. Et pourtant une douce
prison comme Sainte-Pélagie n'ouvrait pas ses aimables cachots; il y
allait du bûcher.
Alors paraissent, enfantés par vingt auteurs divers, ces poëmes moraux,
ces ballades, ces épopées satiriques, ces romans étranges, compositions
frondeuses, hardies, où se retrouve, condensé, l'esprit d'opposition de
toute une époque.
Voici le _Roman de la Rose_, et le cycle entier du _Renart_, qui ne
comprend pas moins de cent vingt mille vers, rimés par une armée
d'auteurs. Voici les _Droits nouveaux_, contrat social du siècle; la
ballade des _Trois Moines rouges_ et _les Dicts du Villain_ et _les
Avisements au Roi_. Il faudrait un volume pour détailler seulement les
titres de toutes les oeuvres parvenues jusqu'à nous.
C'est le grand choeur satirique du moyen âge, qui s'avance à la
conquête de ses droits.
Et ne craignez pas que la veine de la raillerie s'épuise, il en restera
encore assez pour flétrir les débauches des derniers Valois, pour dire
les ignominies de la cour des _Hermaphrodites_, pour écrire la _Satire
Ménippée_.
L'imprimerie, cependant, était venue se mettre au service de l'esprit,
auxiliaire redoutable! La force brutale avait la poudre, l'esprit eut le
livre, plus fort que le canon. On encloue l'artillerie, la pensée est
impérissable. Guttemberg donna le vol à l'idée captive: elle allait
planer un instant sur le monde, puis le conquérir, sans que rien pût
l'arrêter jamais, ni la hache ni le bûcher, ni la Bastille du despote,
ni les cachots de l'Inquisition. Que d'entraves à sa marche, pourtant!
Que d'insensés essayèrent de la combattre, plus insensés que Xerxès
faisant fouetter la mer. Pour l'idée on dressa le pilori, mais le
tréteau infâme de la place publique fut comme son Sinaï d'où elle
rayonna sur le monde.
Alors l'esprit français ne pouvait suffire à nombrer ses soldats. Toute
une armée combattait sous ses drapeaux, guidée, commandée par des hommes
de génie, par Montaigne, par Rabelais, par d'autres encore dont
pourrait, au besoin, se réclamer le petit journal.
Nous sommes loin, ce semble, de ce petit journal, nous y touchons
cependant. Il fallait indiquer son passé, ses origines, pour faire
comprendre son succès dès son apparition, pour expliquer ses triomphes
et ses revers.
Il parut, et il fut acclamé.
C'est qu'il était et qu'il est encore le véritable représentant de notre
genre d'esprit; genre difficile, qui ne se comprend plus à un quart de
lieue des frontières de France, qu'on ne saisit pas toujours dans les
provinces un peu éloignées de la capitale.
Le petit journal est l'expression dernière de la satire; elle avait
revêtu toutes les formes, gros livre, feuille volante tour à tour,
aucune ne lui avait donné cette force, cette activité d'impulsion, cette
liberté d'action, cette publicité.
Et il est resté ce qu'il fut le premier jour, un pamphlet périodique,
une épigramme quotidienne. Vous pouvez l'ouvrir, il vous donnera le
dernier bon mot de la veille, la première méchanceté du lendemain.
Cependant le journal ne vint que bien longtemps après la découverte de
l'imprimerie; depuis 200 ans, on fondait des caractères mobiles
lorsqu'on eut la première idée d'un recueil périodique.
A Théophraste Renaudot revient l'honneur d'avoir réalisé en France cette
idée appliquée déjà en Angleterre et à Venise.
C'était un médecin, ce Renaudot; homme d'intelligence et d'initiative,
il avait réussi à se mettre fort bien en cour.
Même il avait des malades, et ce qui faisait endiabler les Purgon de son
temps, c'est qu'il les traitait par les distractions et le rire, et
qu'il les guérissait, paraît-il.
Avec privilége royal, il avait fondé un _bureau de rencontre_, sorte
d'office de publicité, comptoir des vingt-cinq mille adresses du temps,
où chaque jour se pressait une foule de gens en quête de renseignements.
Nombre d'oisifs s'y donnaient rendez-vous; les nouvellistes en titre,
coureurs de cancans, ne tardèrent pas à y venir aussi. On y causait.
Tous les bruits de la ville et de la cour y avaient leur écho.
Renaudot eut l'idée d'utiliser tous ces gens. Il n'avait qu'à écouter
pour être l'homme le mieux informé de Paris; il écouta. Puis, il nota
tout ce qu'il avait entendu, le rédigea, le fit recopier, et c'est ainsi
qu'il distribuait à ses malades des _nouvelles à la main_ qui chaque
jour les renseignaient au plus juste.
Les _Nouvelles_ bientôt firent fureur. C'était à qui serait malade pour
obtenir la faveur d'un exemplaire. Renaudot ne savait ou donner de la
lancette; quant à ses copistes, ils ne pouvaient suffire.
Il demanda l'autorisation d'imprimer ses nouvelles, l'obtint, et le 30
mai 1631, le premier de nos journaux paraissait sous le titre de
_Gazette_, nom emprunté à l'italien, de _gazza_, pie, oiseau bavard.
Le succès de Renaudot fut immense; il eut bientôt une nuée d'ennemis
acharnés; mais il avait bec et ongles, et une plume, et une presse, et
la protection du roi. Il se moquait des envieux.
Son exemple cependant ne fut pas suivi. Louis XIII se doutait-il du
tintouin que donnerait la presse à ses successeurs? Il n'y eut pas de
prime d'encouragement pour les journalistes, et dix-neuf ans le médecin
régna seul.
En 1650 seulement se fonda un autre journal, en vers celui-ci, la
_Gazette burlesque_ de Loret, le plus insipide de tous ceux qui jamais
ont tenu une plume, courtisan achevé, d'ailleurs, et chroniqueur utile
aujourd'hui.
En 1672 seulement parut le _Mercure galant_, fondé sur un plan excellent
par Doneau de Vizé, et qui, jusqu'à la Restauration, resta le premier de
tous les recueils périodiques.
Mais là n'était pas le petit journal.
Il existait, mais mystérieusement. Il paraissait manuscrit, ou «imprimé
à la campagne.» Le petit journal était alors la «nouvelle à la main» qui
se colportait jusque sous le manteau de marbre des cheminées de
Versailles. Plus d'un bon mot, plus d'une verte épigramme fit froncer le
royal sourcil du monarque-soleil, du divin Deodatus.
Le règne de Louis XIV fut un bon temps pour l'esprit, bien qu'il
combattît à la sourdine. Les ridicules foisonnaient; la cour amusait la
ville. Pour railler, il ne fallait que regarder autour de soi. La cour,
la finance, la magistrature, l'armée, la bourgeoisie, le clergé posaient
alors en plein soleil pour tout le monde, et aussi pour Molière qui les
a fait poser pour la postérité.
Mais l'esprit ne tarda pas à viser plus haut: l'audacieux s'attaqua au
roi. Oui, à l'auguste personne du roi, et aussi à la personne sacrée de
ses maîtresses. Jupiter indigné agita sa perruque, l'Olympe trembla.
Il faut le dire, Louis XIV détestait l'esprit. Ce prince, le plus
magnifique virtuose qu'ait produit le despotisme, ne croyait pas
l'esprit assez courtisan, il lui trouvait une odeur de fagot. Il
entreprit deux ou trois croisades contre lui, et même fit un édit qui le
défendait sur ses terres, c'est-à-dire en France. Le refrain de l'édit
était: Bastille! Bussy en sut quelque chose.
Il daigna cependant protéger quelques hommes de génie, sous la condition
qu'ils chanteraient ses louanges et lui feraient de la réclame pour la
postérité. Ils acceptèrent la mission.
Malheureusement ces grands hommes n'étaient pas toujours bien inspirés,
témoin Boileau et son passage du Rhin. Le doux Racine eût fait mieux,
mais il se cachait pour faire ses épigrammes; une pourtant lui valut du
bâton; les grands seigneurs payaient ainsi. Peu importe, le bois vert
est aujourd'hui brûlé, les railleries seront éternelles. Quant à
Molière, dans ses pièces _ad majorem Jovis gloriam_, et je parle des
meilleures, de celles après lesquelles il a dû se frotter les mains,
plus je les relis, plus il me semble à chaque instant découvrir sous le
velours de la louange l'épingle de l'ironie. Ne serait-ce pas un
admirable persiflage, une pilule merveilleusement dorée? Le grand génie
ne mit pas le roi sur son théâtre, peut-être se réservait-il de la jouer
en son particulier.
Déjà les philosophes donnaient la main à l'esprit français, ils
remuaient les pavés du raisonnement et préparaient les grosses pierres
que devait débiter l'ironie pour les lancer, en grêle de petits
cailloux, dans les jardins royaux, Louis XIV détestait aussi les
philosophes.
A bien prendre, il n'aimait que les savants en _us_, pédants hirsutus
roulés dans le grec comme les goujons dans la farine.
Hélas! le roi-soleil ne se doutait guère qu'à ses côtés, dans son propre
palais, des gens à lui rédigeaient le petit journal de son règne pour
nous le léguer. Et que sont les Mémoires, sinon un petit journal?
Sous la Régence, l'esprit s'installa au Palais-Royal. Ce fut un
débordement de satires, un feu roulant d'épigrammes. Par malheur, à la
fin, la gaîté grivoise tourne à l'obscène, le gros sel n'est plus que du
sel de cuisine. En butte à tous les traits, le régent riait. Il
s'efforçait d'être à l'unisson.
Ce fut bien autre chose vraiment sous Louis XV. Avec Philippe, la
liberté était trop grande, il fallait un peu de gêne. On l'eut, grâce au
Bien-Aimé.
Fut-il jamais roi plus chansonné, plus raillé, plus criblé! Le petit
journal s'en donnait à coeur joie; traqué en France, il s'imprimait en
Hollande, en Angleterre. Comment entrait-il? on ne sait, mais il
entrait. Dans les cas pressants, quand l'ironie, comme un dîner, eût
perdu à trop attendre, on imprimait dans les caves.
M. de Sartines usait une armée d'agents à courir après d'invisibles
pamphlets. Lui-même trouvait des complaintes jusque dans ses poches.
Pour un recueil clandestin qu'il étranglait, dix renaissaient.
Puis les philosophes avaient sérieusement engagé la partie. Il eût fallu
prendre des bourreaux à la journée et couper les bois du clergé pour
brûler les libelles qui chaque jour prenaient leur vol, Dieu sait d'où.
Le trône chancelait, les coups redoublaient, plus pressés, plus
violents.
Et la rage de philosopher, qui tournait toutes les têtes! Les grands
seigneurs ne se disputaient-ils pas l'auteur du _Contrat social_?
Voltaire, le génie fatal, Voltaire menait le branle. Partout où il
trouvait un joint, il lançait un livre, une satire, un conte, un mot,
qui éclataient comme un obus et faisaient brèche. D'une plume
infatigable, il démolissait, démolissait, démolissait, aujourd'hui
philosophe, demain petit journaliste, spirituel toujours, excepté dans
ses tragédies, où pourtant encore il poursuivait son idée. Ah! qu'il
savait bien son pays et son siècle, lui qui de l'ironie fit le levier
dont il renversa une société croulante.
Louis XV avait compris le danger; mais comment l'éviter?
--Bast! dit-il, tout cela durera probablement autant que moi.
Parfois cependant, il n'était pas sans crainte; reconnaissant cette
influence énorme de l'esprit, il avait fini par le prendre en horreur,
lui qui tout le premier riait jadis des épigrammes qui l'égratignaient.
Sous Louis XVI, la mousquetade continue, dominée toutefois par les
roulements de l'orage, qui se rapproche. Les événements se précipitent,
les masses, depuis longtemps agitées, préparées, se dressent menaçantes.
Le droit, cette fois, est du côté de la force.
Ah! si Louis XVI avait eu quatre hommes encore comme Rivarol, il
retardait la catastrophe. Or, qu'était Rivarol, sinon le petit journal
vivant.
Mais la cour avait Champfort contre elle, et aussi Beaumarchais. Quelle
faute! Il fallait se l'attacher à tout prix, celui-là! lui lier pieds et
poings avec des cordons bleus, l'étouffer d'honneurs. Il se serait
laissé faire. A ce filet perfide de la cour on eût pu prendre aussi
Voltaire et même Rousseau. On ne le voulut pas, et pour un mot,
peut-être:--Trajan est-il content?
Beaumarchais pris, Figaro ne naissait pas, et Figaro, c'est l'esprit
français révolutionnaire, le triomphe de la raison et du bon sens.
Lié à la cour, l'auteur de _la Folle Journée_, journée des dupes pour la
monarchie, jetait à pleines mains le ridicule sur les penseurs et sur
les philosophes. Il donnait le beau rôle à Basile, et Figaro, tombé dans
le sac de Scapin, était rossé par Basile. Il trouvait sa galère au port.
Les idées nouvelles se brisaient contre la réaction, ou plutôt contre
l'immobilité, car alors l'action n'existait pas.
Et le barbier était rossé; bravo, Basile!
Beaumarchais aurait-il réussi? On peut se le demander. Il ne dirigeait
pas le mouvement par droit de conquête, mais bien par droit d'héritage.
Il était le fils aîné de Voltaire.
Le vieux décrépit de Ferney, le jour où, ruine peu vénérable, il mourait
et s'enterrait sous des ruines, l'ami de Frédéric de Prusse léguait à
Beaumarchais sa pioche de démolisseur, c'est-à-dire sa plume. Le
légataire fut digne du testateur, il dépassa son attente.
Et croule donc, vieille société, sous les boulets du ridicule, battue en
brèche par les canons de l'esprit!
Il faut viser haut, pour atteindre plus bas, on tire au ciel. C'est à
Dieu qu'on s'attaque, les rois suivront Dieu en exil. Et, par ma foi!
Dieu fut forcé d'émigrer, et aussi ses ministres, et aussi les rois, et
aussi les nobles. Et l'esprit français dansa la carmagnole sur
l'emplacement de la Bastille.
Nous sommes en pleine révolution, mais la Terreur n'a pas fait taire
l'esprit. Il naît de la révolte, et Dieu sait si on se révoltait alors!
Ceux même qui avaient poussé à la roue essayèrent d'enrayer alors, trop
tard.--«Sois mon frère, ou je te tue,» s'écria Champfort. Il préféra se
tuer lui-même.
Cependant les victimes apprenaient à mourir avec grâce, elles faisaient
des mots sur la charrette et presque sous le couteau. Et quels mots!
Samson lui-même, le royaliste, en riait sur sa machine.
Or la machine elle-même était une idée nouvelle, une innovation. On
réformait tout, même le supplice. Mourir par la potence, fi donc! Il
fallait mieux.
L'excellent docteur Guillotin se trouva là fort à propos; grâce à lui,
on put _éternuer dans le sac_.
Les faubouriens baptisèrent la machine, non avec l'eau du Jourdain,
hélas! mais avec du sang, et l'esprit français, devenu féroce, fut le
parrain. La hideuse machine s'appela guillotine.
Il y avait eu, disons-le, un instant d'hésitation. Quelques-uns avaient
voulu lui donner le nom de Mirabelle. Le jour où courut cette
plaisanterie, Mirabeau devint plus laid encore de colère. Mirabelle!!!
encore un peu, il se ralliait sans pot-de-vin.
Le nom du docteur Guillotin prévalut. Il était dans les destinées de ce
brave homme d'être le parrain de quelque institution; il faillit l'être
de la vaccine, c'eût été un grand bonheur pour lui. On ne dirait pas
aujourd'hui: J'ai été vacciné, mais bien: J'ai été guillotiné. Le verbe
se conjuguerait au passé, ce qui est maintenant impossible.
Le mot de Mirabelle, qui exaspéra le tribun, avait été mis en avant par
un petit journal d'aristocrates, _les Actes des apôtres_. C'est que, du
jour où ils avaient été à leur tour opprimés, les nobles s'étaient mis à
avoir de l'esprit; il leur était venu avec le danger, comme
toujours:--«Honnêtes républicains, avaient-ils dit, embrassons-nous,
nous allons ôter nos culottes.»
Le petit journal eut encore un beau moment sous le Directoire, mais ce
ne fut qu'un moment. L'Empire était venu.
Adieu l'esprit, me direz-vous. Napoléon le Grand ne l'aimait pas. Eh!
qu'importe, l'esprit comprimé n'a que plus de force, comme la balle
forcée du pistolet. D'ailleurs le petit journal s'était réfugié à
l'armée; c'est lui qui, sous la tente, donnait au vainqueur de l'Italie
les noms de Petit Caporal et de Petit Tondu, qui ont plus fait pour sa
popularité que son Code et ses victoires.
A ce moment, unique dans notre histoire, tout était héroïque. On ne
songeait pas à plaisanter, le chauvinisme exaltait les têtes, on avait
le coeur pris. Un homme de la force de Rivarol eut un mot
superbe:--«On écrit l'histoire à coups de canon,» dit-il en riant. Le
mot fut pris au sérieux. On trouvait sublime «d'écrire l'histoire à
coups de canon, avec le sang de deux millions d'hommes en guise d'encre,
et l'Europe pour page blanche.» Les mères pleuraient, et aussi les
jeunes filles; mais on riait à l'armée. Tout le monde voulait être
colonel à vingt-huit ans; on se faisait soldat et on partait.
Et quels troupiers! A la Moskowa, les pieds gelés, le ventre vide, ils
riaient encore.
Un soir, Ney et sa petite troupe décimée avaient campé dans la neige à
cinq cents mètres des Cosaques.
--Si les mangeurs de chandelle nous découvrent, avait-il dit, nous
sommes f...lambés. Donc, silence dans les rangs.
Eh bien! toute la nuit on causa. Quelques-uns riaient. Ney, qui ne
dormait pas, parce qu'il avait six mille hommes à sauver, Ney fut tiré
de ses méditations par les éclats d'une gaîté bruyante.
--Tonnerre d. D.! cria-t-il, vous tairez-vous, vous allez nous faire
prendre.
A la chute de l'Empire, le petit journal retient sa voix. Non qu'il
manque de faits à enregistrer, mais il lui répugne de les enregistrer.
La batte d'Arlequin, le fouet de la raillerie ne lui suffiraient pas. Il
voudrait un knout, non pour fustiger, mais pour battre au sang ses
imbéciles concitoyens.
Paris affolé, Paris entier criait à s'enrouer: Vivent les alliés!!...
Ce qui prouve-bien, entre nous, que les cris et les vivats ne signifient
absolument rien. Paris crie et acclame ce qu'on veut, à un moment donné,
pourvu que le tambour batte et qu'il y ait de la musique.
Avec la seconde Restauration, le petit journal ressaisit le sceptre. Il
monte sur le trône. Il est arrivé alors à son apogée. Il a juste assez
de liberté et d'entraves pour faire briller en même temps son esprit et
son courage.
Aussi, pendant ces quinze années, rayonna-t-il d'un éclat qu'il n'a que
bien rarement et pour peu de jours retrouvé depuis, aussi son rôle
fut-il d'une importance extrême[1]. D'un mot spirituel il résumait
l'opinion, et ce mot faisait fortune, parce que tous l'avaient pensé.
Enfant perdu de la presse, il marchait en éclaireur. Comme les
compagnies de francs-tireurs devant Sébastopol, il guidait et assurait
la marche. Leste, railleur, adroit, insaisissable, il se logeait dans
les moindres replis de la légalité, s'embusquait derrière les moindres
anfractuosités du Code. Avait-il eu la plume trop longue, il savait
encore faire tourner ses défaites en triomphes.
Ainsi il allait à la conquête du droit, donnant la main à la chanson et
au pamphlet, entre Béranger et Paul-Louis Courier, l'ancien canonnier à
cheval, vigneron de la Chavonière.
Que seraient, dites-moi, devenues les longues tartines du libéralisme,
et même les ardentes polémiques des chefs illustres de l'opposition,
sans la satire, la chanson et le petit journal?
La grande presse inquiétait les ministres; mais les refrains de Béranger
les poursuivaient comme des huées, mais les lettres d'un vigneron
rembourraient leur chevet d'épines, mais les épigrammes du petit journal
les harcelaient comme une nuée de taons. M. X., alors ministre,
paraissait à la tribune; il avait préparé un beau discours, bien long,
bien lourd... mais on se rappelait le bon mot de la veille, on riait;
autant de bonnes raisons perdues.
Avant tout, il fallait de l'esprit, en un temps où les plus graves
politiques ne dédaignaient pas d'écrire des _Lettres à la girafe_ (M. de
Salvandy).
Malheureusement pour le petit journal, les causes de sa vogue sont aussi
celles de sa décadence. Un jour il ne donne plus juste la note de
l'opinion, de ce moment il est perdu.
Lui, si fort pour démolir, il est impuissant à édifier. L'essaie-t-il,
il devient grotesque, ridicule lui-même.
Il brille dans l'opposition; mais qu'il passe au pouvoir, il s'éteint et
meurt. Il a les mêmes hommes, cependant, le même état-major, le même
esprit; peu importe, il n'est plus dans son élément. Il justifie ainsi
ce mot d'un ministre qui perdit, en gagnant le portefeuille, la verve
incisive qui lui avait valu le pouvoir.
--Ah çà! sommes-nous donc des imbéciles? Je ne vois d'esprit que chez
nos adversaires.
Allié utile aux jours de lutte, le petit journal devient souvent
dangereux. Il est changeant, hélas! comme l'opinion, comme la
popularité.
Puis, il ne peut être impartial, car il lui faut une victime. Après
avoir tiré sur les ennemis, lorsque rien plus ne lui résiste, il tire
sur ses propres troupes. Vous vous croyez son ami, il vous étranglera
impitoyablement pour un bon mot. Vous êtes bien tranquillement assis à
la galerie, vous vous tenez les côtes à voir mitrailler ceux que vous
détestez... Paf! un pétard vous part entre les jambes, un lardon met le
feu à votre perruque, et c'est vous, spectateur, qui donnez à rire aux
acteurs.
Il faut dire le mal comme le bien:
Hélas! le petit journal, comme la satire, comme la chanson, a eu ses
injustices et ses excès. Parfois il s'est trompé, il a bafoué le génie
et berné le sage. Il faut le lui pardonner.
Il faut le lui pardonner, parce que souvent il a été l'arme dernière, la
suprême ressource du faible. Avocat du droit, du bon sens et de la
vérité, il a tenu à honneur de combattre toutes les tyrannies, il a été
pour beaucoup dans toutes les conquêtes. On doit lui pardonner enfin,
parce qu'il est «la puissance invincible ennemie du présent et complice
de l'avenir.»
LE FIGARO ET VICTOR BOHAIN
C'est au plus fort de la lutte des partis, lorsque de toutes parts se
soulevait l'opinion contre le gouvernement des Bourbons, que fut fondé
le _Figaro_, par Lepoitevin-Saint-Alme, que toute la génération
littéraire a connu rédacteur en chef du _Corsaire-Satan_ en 1846 et de
la _Liberté_ en 1848.
Saint-Alme avait créé ce nouveau journal avec le concours de MM. Nestor
Roqueplan et Maurice Alhoy, et d'un jeune homme qui débutait alors sous
le nom de Horace de Saint-Aubin, et qui devait être notre illustre
Balzac.
A ce journal, M. Michel Masson remplissait les importantes fonctions de
_cuisinier_ et de caissier. Ce dernier poste n'était pas une sinécure.
L'instant était admirablement choisi pour fonder une feuille satirique,
aussi un très-grand succès accueillit-il tout d'abord le _Figaro_.
Saint-Alme cependant ne garda pas longtemps son journal; moins de six
mois après l'avoir fondé, il le céda, par l'intermédiaire de M. Nestor
Roqueplan, à Victor Bohain, qui devait lui imprimer une impulsion
nouvelle.
De ce moment le _Figaro_ prit hardiment place à l'avant-garde de
l'opposition, et il resta fidèle au poste, toujours sur la brèche,
jusqu'au jour où ses deux rédacteurs en chef, Victor Bohain et M. Nestor
Roqueplan, signèrent la fameuse protestation contre les ordonnances. Le
lendemain, la révolution était faite.
De 1826 à 1830, le _Figaro_ fut rédigé par l'élite de tous les jeunes
esprits de la fin de la Restauration. Mais aucun nom n'était connu.
L'incognito était, on le comprenait alors, une des conditions
indispensables du succès, de la liberté d'esprit, de la puissance d'un
journal satirique. Aussi Bohain était-il, à cet égard, d'une discrétion
à toute épreuve. Quelles séductions, quels subterfuges M. Dupin et tant
d'autres n'ont-ils pas employés pour connaître l'auteur de la série
d'articles mordants et révélateurs qui se publiaient sous le titre
d'_Esquisses de la Chambre des députés_! Tout fut inutile. Bohain
répondait invariablement que ces articles se trouvaient dans la boîte du
journal. Néanmoins, lorsque M. Laffitte, loué dans un de ces articles,
après avoir tenté vainement de savoir qui il en devait remercier, fit
remettre à Bohain un magnifique service de thé, celui-ci s'empressa
d'envoyer le cadeau à l'auteur.
Il serait facile aujourd'hui de violer cet incognito si scrupuleusement
gardé, mais ce secret est devenu celui de la comédie littéraire, si bien
qu'il n'offre plus guère d'intérêt. Il est, je crois, plus utile et plus
juste d'esquisser la vie de celui qui personnifia le _Figaro_ aux jours
de ses plus grands succès.
Ces quelques détails, je les emprunte à M. Julien Lemer, un des hommes
les mieux informés des choses littéraires de ce temps-ci; ils furent
publiés dans la _Gazette de Paris_ à la mort de Victor Bohain, en 1856,
et ce fut même un des rares, très-rares articles consacrés à cet homme
qui avait rendu tant de services, je ne dirai pas à la littérature, mais
aux gens de lettres.
Donc, je copie:
«Quels beaux commencements que ceux de Victor Bohain! Je ne parle pas du
temps de son enfance; ceci n'est point une notice biographique, c'est
une simple esquisse composée principalement de souvenirs personnels.
«J'ai vu Bohain pour la première fois en 1828. Si j'en crois ses amis,
il devait avoir alors vingt-cinq ans. Il était rédacteur en chef du
_Figaro_, qui, en ce temps-là, était une des feuilles politiques
quotidiennes les plus importantes de Paris, une de celles qui devaient
jouer un des rôles les plus considérables sous la Restauration, et
laisser dans l'histoire de cette époque une trace des plus brillantes.
Adolphe Blanqui, le plus spirituel de nos économistes, chez qui j'étais
en pension pour faire mes études, me chargeait quelquefois, en allant au
collége Bourbon, de remettre sa copie[2] à Bohain, qui habitait une
charmante maison à l'italienne dans la cité Bergère, au nº 12, je crois.
Ces jours-là étaient pour moi des jours de fête, car Bohain ne me
laissait jamais partir sans me donner quelque billet de spectacle; aussi
m'apparaissait-il comme le grand dispensateur des plaisirs parisiens.
J'eus occasion de voir alors dans son cabinet ou dans ses bureaux
presque tous les hommes devenus célèbres depuis.
«A la fin de 1829, Bohain, âgé tout au plus de vingt-six ans, possédait
une fortune magnifique pour le temps. On l'évaluait à plus de quatre
millions. Outre la propriété du _Figaro_, il avait le théâtre des
Nouveautés, situé place de la Bourse, là où est aujourd'hui le
Vaudeville, une part considérable dans le Vaudeville de la rue de
Chartres et dans les Variétés, où il fit jouer une des pièces les plus
audacieuses, sous le rapport de la verve satirique et de la licence
aristophanesque, qu'on ait jamais représentées sur aucun théâtre. Cette
pièce, intitulée _les Immortels_, Bohain n'en était pas l'auteur, mais
je crois bien qu'il en avait conçu l'idée et qu'il avait appelé à
concourir à la collaboration, non-seulement les rédacteurs de son
journal, mais encore les vaudevillistes les plus spirituels de ce
temps-là, où florissaient les Dumersan, les Théaulon, les Duvert, les
Varin, les Rochefort, les Rougemont et tant d'autres, alors animés du
feu de la jeunesse et de la passion politique. Cette témérité en
couplets, qui montrait au public le roi Charles X personnifié par
Brunet, et divers ministres incarnés dans la peau de Vernet, d'Odry, de
Cazot et de quelques autres comiques, fut interdite après un certain
nombre de représentations.
«Peu de temps après la révolution de 1830, Bohain se mariait et était
nommé préfet de la Charente. Les dames de la halle vinrent en corps le
féliciter et lui apporter des bouquets. Ce fait donne la mesure de
l'importance du personnage.
«Mais au bout de quelques mois, les entreprises dramatiques étant
«tombées dans le marasme, comme dit Bilboquet,» la fortune de Bohain
déclina rapidement. En même temps, l'ancien directeur du _Figaro_ crut
devoir, pour représenter dignement l'Etat dans la Charente, mener une
vie de prince, et appliquer toute son expérience de savoir bien et
largement vivre. Nul ne possédait mieux que lui l'art de donner à dîner,
d'organiser des bals et des fêtes; il en donna tant de preuves, qu'il
vit bientôt la fin de ce qui lui restait de sa fortune, de la vente du
_Figaro_ et de ses parts dans les divers théâtres. Un beau jour il se
trouva complétement ruiné; il est même probable que son passif dépassa
de beaucoup son actif.
«C'est vers 1832 que Bohain fit jouer à l'Odéon son fameux _Mirabeau_,
en douze ou quatorze tableaux, où Frédérick Lemaître fut magnifique. Le
tableau des Jacobins fit un tel effet, qu'on fut obligé de le supprimer
à la seconde représentation. Tous les jours, l'auteur envoyait aux
acteurs un panier de vin de Champagne, afin de les mettre à même de
jouer dignement l'acte du banquet.
«Depuis 1834, Bohain se dépensa lui-même en commencements d'entreprises
pour la plupart fort ingénieuses, organisées soit à Paris, soit à
Londres, où il a fondé un journal français: le _Courrier de l'Europe_,
qui, je crois, existe encore.
«La première tentative qu'il fit à Paris pour relever sa fortune,
rappelle une des publications littéraires les plus importantes et les
mieux conçues dont on ait doté les lettres françaises: c'était l'_Europe
littéraire_, un grand, un immense journal quotidien, auquel
collaboraient toutes les sommités littéraires du moment. Les frais de
rédaction, qui étaient énormes, absorbèrent bientôt le prix des
abonnements et le capital de fondation. La rédaction y fut payée
jusqu'au prix de UN franc la ligne.--A combien de lignes dînons-nous
aujourd'hui? disait Henri Heine.--A vingt lignes par tête, répondait
Bohain.
«Ce fut Bohain qui organisa la mise en actions de l'imprimerie Everat,
dont il voulait faire une imprimerie modèle. Une partie du montant des
actions devait être consacrée à former des lots très-importants pour une
loterie à laquelle prenaient part tous les actionnaires. Cette
combinaison, qui avait facilité le placement immédiat de toutes les
actions, ne fut pas goûtée du gouvernement, qui s'opposa au tirage. Mais
la Ville de Paris et, depuis, le Crédit foncier, lui empruntèrent le
système du tirage des primes d'obligations.
«Bohain inventa encore Napoléon Landais, à qui il fit une célébrité qui
ne l'a pas préservé de la pauvreté, et la Société des Dictionnaires:
_Dictionnaire de médecine usuelle_, _Dictionnaire de législation
usuelle_, etc.
«C'est lui qui, le premier, a imaginé les trains de plaisir sur les
chemins de fer.
«Pendant quelques mois de convalescence qu'il passait chez le docteur
Ley, aux Champs-Élysées, il eut l'idée du journal _la Semaine_ et de la
presse colossale, qui reste encore aujourd'hui la plus grande presse
connue, entreprise très-bien conçue, qui certes aurait eu un grand
succès, si Bohain n'avait pas été forcé, comme toujours, par un besoin
d'argent, de vendre sa part et de se retirer.
«Je vois encore dans le jardin de la maison de santé ce petit homme, au
buste rond, à la figure pleine, à l'oeil gris, vif et intelligent,
ombragé de cils longs et épais, donnant audience à tout ce que Paris
comptait d'écrivains connus, d'hommes politiques importants. Son
infirmité (une jambe trop courte), qui l'obligeait à s'appuyer sur une
canne, lui donnait une sorte de physionomie de diable boiteux. Et, en
effet, on peut bien dire qu'il fut l'Asmodée du monde littéraire, du
monde des affaires, et peut-être aussi du monde politique de ce
temps-ci.
«Oh! qu'il connaissait bien les hommes, et qu'il savait bien les prendre
par leur vanité, leur ambition, leurs passions et leurs faiblesses!
«Un autre jour, il concevait et exécutait à lui seul une chose inouïe.
Il soufflait à un homme politique, qui n'y songeait pas, la pensée de
devenir journaliste; il suggérait au directeur d'un grand journal, à qui
cette idée ne serait jamais venue, le dessein de céder sa position; il
servait d'intermédiaire à ces deux hommes.--Puis, quand, ainsi qu'il
l'avait prévu, le premier était bien convaincu de son inaptitude à ses
nouvelles fonctions, quand le second était dans la nécessité de rompre
le marché, par suite de l'opposition de ses co-intéressés, Bohain se
trouvait encore là pour faciliter à l'un la rétrocession, à l'autre la
réacquisition de la position et de la part primitivement vendues.
«Pour en finir avec les journaux, c'est Bohain encore qui a fondé
l'_Époque_ et inventé tous les moyens de publicité qui avaient fait à ce
journal un si rapide mais si éphémère succès.
«C'est lui de même qui, en 1850 et 1851, créa le _Moniteur du dimanche_.
Dieu sait ce qu'il dépensa de ressources ingénieuses, ce qu'il imagina
de combinaisons pour faire vivre ce journal impossible!
«A la passion du papier imprimé, Bohain joignait le fanatisme des
fleurs. Dans les dernières années, il avait entrepris à Palaiseau une
culture de rosiers et de dahlias, et il obtenait, disent les
connaisseurs, des variétés très-curieuses.
«Aussi, ne faut-il pas être surpris de lui voir inventer le _Jardin
d'hiver_. Le _Château des fleurs_ est encore une de ses idées; c'est à
lui qu'on doit la première conception et le premier dessin de ce jardin,
dont les frères Mabille ont su tirer meilleur parti que lui.»
Il y aurait encore bien des choses à dire; mais si Bohain a eu une part
plus ou moins active dans d'autres conceptions et dans d'autres
créations contemporaines, c'est dans l'histoire, c'est dans les mémoires
du temps que plus tard on le lira. Quels mémoires il aurait pu laisser
lui-même!
Victor Bohain est mort aux Batignolles, le samedi 19 juillet 1856, à
l'âge de cinquante-trois ans, après avoir conçu et remué plus d'idées,
fondé plus d'entreprises, mis en mouvement plus de choses et plus
d'hommes qu'aucun spéculateur millionnaire, qu'aucun homme d'État de ce
temps-ci.
L'ANCIEN FIGARO
1826
COUPS DE LANCETTE
Une sentinelle a douze mots d'ordre différents, selon
l'occasion.
* * * * *
Etes-vous jésuite, certain avocat vous défendra. Etes-vous
constitutionnel, il vous défendra encore.--Sa conscience est donc bien
flexible! Mais son opinion, à lui?--Son opinion?... Il aime l'argent.
* * * * *
Brunet, se trouvant à l'Opéra, s'est écrié comme Jocrisse, à la vue
d'une cantatrice: Il faut frémir, _frémons_.
* * * * *
Parfois, j'entends crier: Cailleau, Guiraud, Briffaut:
Quels sont ces chiens de noms? Sont-ce des noms de chiens?
--Du tout, vous êtes en défaut,
Ce sont des noms d'académiciens.
* * * * *
«Les maladroits!» disait M. Bénab... en apprenant que la tentative
d'assassinat des janissaires avait échoué, «que n'en chargeaient-ils un
jésuite!»
* * * * *
A chaque instant, le _Figaro_, comme tous les journaux de la
Restauration, revient sur les jésuites; il ne faut point s'étonner de
cet acharnement, il y aurait même, je crois, injustice à le blâmer.
«En ce temps-là, disait, dans l'_Univers_, M. Veuillot, les Siècle et
les _Constitutionnel_ mangeaient tous les matins un jésuite à la croque
au sel.»
N'en déplaise à M. Veuillot, on ne faisait que se défendre. Les jésuites
et les congréganistes ont ouvert l'abîme sous les pas de Charles X, il y
est tombé, précipité par eux. Alors on fit tout pour le clergé, mais il
voulait encore davantage. Il fut insatiable.
Les journaux, témoins des envahissements, des empiétements quotidiens,
cherchaient à y mettre une digue. Il y avait tout à craindre de gens
dont les passions politiques ont été de tout temps furibondes. Un pays
voisin, d'ailleurs, donnait idée de ce que pouvait être la réaction.
En 1826, un _auto-da-fé_ annoncé depuis longtemps attira à Valence une
foule fanatisée. Le 31 juillet 1826, un pauvre israélite, revêtu du _san
benito_, espèce de blouse couverte de peintures représentant des flammes
et des diables, fut conduit au bûcher. Il était condamné à être _brûlé
vif_; son crime était l'HÉRÉSIE. Il marcha au supplice entre une haie de
dominicains, qui lui dépeignaient en chemin les délices dont il allait
jouir dans l'autre vie pour prix de son supplice; ils l'appelaient
_frère infortuné_. Tant que dura le supplice de la victime, les moines
hurlèrent des hymnes dont le chant formidable devait étouffer les cris
de l'infortuné.
Je laisse à penser l'épouvante de l'Europe, en apprenant que les feux de
l'Inquisition se rallumaient en Espagne; son horreur, lorsque les
journaux lui racontèrent ce sacrifice humain, nouvelle insulte à la
religion du Christ.
Et c'est à nos armes, pourtant, que le fanatisme devait cette puissance.
Qu'on s'étonne encore des attaques des journaux!
* * * * *
Quand la mode des auto-da-fé viendra, la _Sentinelle de la Religion_ se
mettra en éclaireur.
* * * * *