Qui n'a regretté le manquement à une visée sublime de l'écrit en
prose le plus riche et le plus agréable, travesti naguère comme
par nous métamorphosé? Voile mis, pour les mieux faire
apparaître, sur des abstractions politiques ou morales que les
mousselines de l'Inde au XVIIIme siècle, quand régna le CONTE
ORIENTAL; et, maintenant, selon la science, un tel genre suscite
de la cendre authentique de l'histoire les cités avec les hommes,
éternisé par le _Roman de la Momie_ et _Salammbo_. Sauf en la
_Tentation de saint Antoine_, un idéal mêlant époques et races
dans une prodigieuse fête, comme l'éclair de l'Orient expiré,
cherchez! sur des bouquins hors de mode; aux feuillets desquels
ne demeure de toute synthèse qu'effacement et anachronisme,
flotte la nuée de parfums qui n'a pas tonné. La cause: mainte
dissertation et au bout je crains le hasard. Peut-être qu'un
songe serein et par notre fantaisie fait en vue de soi seule,
atteint aux poèmes: leur rythme le transportera au delà des
jardins, des royaumes, des salles; là où l'aile de péris et de
djinns fondue en le climat ne laisse de tout évanouissement voir
que pureté éparse et diamant, comme les étoiles à midi.
Un livre qui en plus d'un cas, son ironie d'abord peu dissimulée,
tient à l'ancien ton et, par le sentiment et le spectacle vrais
au roman évocatoire moderne, m'a quelquefois contenté; en tant
que bien la transition ou comme produit original. Le manque de
maint effort vers le type tout à l'heure entrevu ne m'obsède pas
à la lecture de ces cent et quelques pages; dont plus d'une,
outre la préoccupation double de parler avec esprit et sur tout à
bon escient, révèle chez qui l'écrivit un besoin de satisfaire
l'imagination d'objets rares ou grandioses. Le millésime, tantôt
séculaire, placé sous le titre reste à ce compte, pour l'érudit,
une date; mais je voudrais auparavant séduire le rêveur.
L'histoire du Calife Vathek commence au faîte d'une tour d'où se
lit le firmament, pour finir bas dans un souterain enchanté; tout
le laps de tableaux graves ou riants et de prodiges séparant ces
extrêmes. Architecture magistrale de la fable et son concept non
moins beau! Quelque chose de fatal ou comme d'inhérent à une loi
hâte du pouvoir aux enfers la descente faite par un prince,
accompagné de son royaume; seul, au bord du précipice: il a voulu
nier la religion d'Etat à laquelle se lasse l'omnipotence d'être
conjointe du fait de l'universelle génuflexion, pour des
pratiques de magie, alliées au désir insatiable. L'aventure des
antiques dominations tient dans ce drame, où agissent trois
personnages qui sont une mère perverse et chaste, proie
d'ambitions et de rites, et une nubile amante; en sa singularité
seul digne de s'opposer au despote, hélas! un languide, précoce
mari, lié par de joueuses fiançailles. Ainsi répartie et entre
de délicieux nains dévots, des goules puis d'autres figurants
qu'elle accorde avec le décor mystique ou terrestre, de la
fiction sort un appareil insolite: oui, les moyens méconnus
autrefois de l'art de peindre, tels qu'accumulation d'étrangetés
produite simplement pour leur caractère unique ou de laideur, une
bouffonnerie irrésistible et ample, montant en un crescendo quasi
lyrique, la silhouette des passions ou de cérémonials et que
n'ajouter pas? A peine si la crainte de s'attarder à de ces
détails, y perdant de vue le dessin de tel grand songe surgi à la
pensée du narrateur, le fait par trop abréger; il donne une
allure cursive à ce que le développement eût accusé. Tant de
nouveauté et la _couleur locale_, sur quoi se jette au passage le
moderne goût pour faire comme, avec, une orgie, seraient peu, en
raison de la grandeur des visions ouvertes par le sujet; où cent
impressions, plus captivantes même que des procédés, se dévoilent
à leur tour. Les isoler par formules distinctes et brèves, le
faut-il? et j'ai peur de ne rien dire en énonçant _la tristesse
de perspectives monumentales très-vastes_, jointe _au mal d'un
destin supérieur_; enfin _l'effroi_ causé par _des arcanes_ et
_le vertige_ par _l'exagération orientale des nombres; le
remords_ qui s'installe _de crimes vagues ou inconnus; les
langueurs virginales de l'innocence et de la prière; le
blasphème, la méchanceté, la foule_[*].. Une poésie (que
l'origine n'en soit ailleurs ni l'habitude chez nous) bien
inoubliablement liée au livre apparaît dans quelque étrange
juxtaposition d'innocence quasi idyllique avec les solennités
énormes ou vaines de la magie: alors se teint et s'avive, comme
des vibrations noires d'un astre, la fraîcheur de scènes
naturelles, jusqu'au malaise; mais non sans rendre à cette
approche du rêve quelque chose de plus simple et de plus
extraordinaire.
[*] Citations.