LE CONVOI DU DUC DE GUISE (1563).

_Sur un air noté._

Qui veut ouïr chanson?

C'est du grand duc de Guise;

Et bon, bon, bon, dan di, dan don,

C'est du grand duc de Guise,

Qui est mort et enterré.

Aux quatre coins du poêle,

Et bon, bon, bon, etc.

Aux quatre coins du poêle

Quatr' gentilshomm's y avoit,

Quatr' gentilshomm's y avoit,

Dont l'un portoit son casque,

Et bon, bon, bon, etc.

Et l'autre ses pistolets,

Et l'autre ses pistolets,

Et l'autre son épée,

Et bon, bon, bon, etc.

Qui tant d'hugu'nots a tués,

Qui tant d'hugu'nots a tués.

Venoit le quatrieme,

Et bon, bon, bon, etc.

Qu'estoit le plus dolent,

Qu'estoit le plus dolent.

Après venoient les pages,

Et bon, bon, bon, etc.

Et les valets de pied,

Et les valets de pied,

Avecque de grands crespes,

Et bon, bon, bon, etc.

Et des souliers cirés,

Et des souliers cirés,

Et des beaux bas d'estame,

Et bon, bon, bon, etc.

Et des culottes de piau,

Et des culottes de piau.

La ceremonie faite,

Et bon, bon, bon, etc.

Chacun s'alla coucher,

Chacun s'alla coucher;

Les uns avec leur femme,

Et bon, bon, bon, etc.

Et les autres tout seuls[123].

[123] Laplace, _Pièces intéressantes_, III, p. 239.

Laplace, qui a recueilli cette platitude historique, se demande laquelle

des deux chansons est l'aînée. Il n'est pas malaisé de s'en apercevoir:

le _Convoi du duc de Guise_ n'est évidemment qu'une fade et grossière

parodie de quelque antique romance, encore populaire au XVIe siècle,

oubliée au XVIIIe siècle, et que la bonne madame Poitrine apporta du

fond de sa province dans le Louvre des rois de France. Le _Convoi du duc

de Guise_ affecte de ne point rimer, parce que la chanson de Malbrou ne

rime pas; je veux dire qu'elle semble ne pas rimer pour ceux qui

ignorent les règles de la poésie au moyen âge.

La chanson de Malbrou est en vers de douze syllabes et en couplets

monorimes, comme les chansons _de Geste_ du XIIe et du XIIIe siècle.

Chaque vers se partageait alors en deux hémistiches bien marqués, dont

le premier jouit du privilége aujourd'hui réservé à la finale du vers

féminin, c'est-à-dire que l'_e_ muet n'y compte pas. Par exemple:

Chy fine le mat_ere_ de Regnaut le baron,

Qui tant jour guerroya l'empereour Karlon.

Oncques plus vaillant prince ne viesti haubergon,

Que fu li bers Regnaut, tant il estoit preudom.

(_Les quatre fils Aymon._)

«Ici finit l'histoire du baron Renaud (de Montauban), qui guerroya si

longtemps l'empereur Charlemagne. Jamais ne vêtit l'haubergeon plus

vaillant prince que ne fut le baron Renaud, tant il était brave homme.»

Il est sûr que ces vers paraîtront dépourvus de la moitié de leurs

rimes, si on les dispose ainsi:

Chy fine le matere

De Regnaut le baron,

Qui tant jour guerroya

L'empereour Karlon.

Oncques plus vaillant prince

Ne vestit haubergon

Que fu li bers Regnaut,

Tant il estoit preudon.

Le même inconvénient se produit pour les alexandrins modernes mis en

musique, parce que la phrase musicale ne peut s'étendre assez pour

enfermer douze syllabes. Le musicien est réduit à partager le vers.

Ainsi Guillard a écrit, dans _OEdipe à Colone_:

Elle m'a prodigué sa tendresse et ses soins;

Son zèle dans mes maux m'a fait trouver des charmes.

Elle les partageait, elle essuyait mes larmes;

Son amour attentif prévenait mes besoins.

Sacchini a chanté:

Elle m'a prodigué

Son amour et ses soins;

Son zèle dans mes maux

M'a fait trouver des charmes.

Elle les partageait,

Elle essuyait mes larmes;

Son amour attentif

Prévenait mes besoins.

Voilà huit vers qui ne riment que deux fois, et la première rime

n'arrive qu'au sixième vers. Cependant l'oreille est satisfaite.

Cette expérience justifie pleinement le système de versification de nos

aïeux, qui, sauf le droit de la rime, ne se seraient pas fait faute de

disposer les hémistiches de la manière suivante:

Elle m'a prodigué

Son amour et ses soins. Son zèle dans mes maux

M'a fait trouver des charm_es_; elle les partageait,

Elle essuyait mes larm_es_. Son amour attentif

Prévenait mes besoins.

L'abbé de la Rue va jusqu'à prétendre que primitivement les rimes

étaient placées à l'hémistiche dans l'intérieur des vers, et non à la

fin. Je crois qu'il est tout à fait dans l'erreur. Au surplus, ce ne

serait là qu'une question de copiste et non une question d'art, comme il

paraît le croire. La différence n'existerait que sur le papier, et

s'évanouirait à la récitation.

Revenons à la chanson de Malbrou. La voici comme on doit l'écrire, avec

les consonnes euphoniques intercalaires[124].

[124] J'omets le refrain, qui ne fait point partie de la chanson, et

pourrait cependant servir à constater l'origine de l'air. On a

prétendu que _Mironton ton ton mirontaine_ était une altération

(fort grave) de _Massourah! Massourah!_ C'est une conjecture un peu

hardie. Après tout, on voit des faits aussi extraordinaires.

Malbrou s'en va_t_ en guerre, ne sais quand reviendra.

Il reviendra_t_ à Pasques ou_s_ à la Trinité.

La Trinité se passe, Malbrou ne revient pas.

Madame à sa tour monte, si haut qu'el peut monter;

El voit venir son page tout de noir habillé:

--Beau page, mon beau page, quel nouvelle apportez?

--Aux nouvelles que j'apporte, vos beaux yeux vont pleurer:

* Monsieur d'Malbrouck est mort, est mort et enterré.

L'ai vu porter en terre par quatres officiers;

L'un portait sa cuirasse, l'autre son bouclier.

A l'entour de sa tombe romarin fut planté.

Sur la plus haute branche le rossignol chanta.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ici commençait sans doute un couplet monorime en _a_, dont la suite est

perdue.

Remarquons tout de suite, dans le premier couplet, un vers manifestement

et grossièrement refait en 1783:

Monsieur d'Malbrouck est mort, est mort et enterré.

Le second hémistiche est pillé mot à mot du _Convoi du duc de Guise_; le

premier ne va pas sur l'air, parce que seul il ne se termine pas par un

_e_ muet. Regardez tous les autres: _guerre_, _Pasques_, _passe_,

_monte_, _page_, _apporte_, _terre_, _cuirasse_, _tombe_, _branche_; il

n'en est pas un qui se dérobe à cette uniformité; et cette syllabe, qui

ferait boiter le vers dans notre système moderne, est indispensable pour

le rendre régulier musicalement; si bien que le vers interpolé, juste

d'après les lois de la prosodie actuelle, est faux pour le chant, et

qu'on est obligé de chanter: «Monsieur Malbrouck est mor_e_.» Les

contrefacteurs n'ont pas pris garde à ce détail, si soigneusement

observé par le vieux poëte. La particule nobiliaire mise au devant du

nom de Malbrouck est une plaisanterie inepte qui trahit encore le

faussaire. Les autres vers présentent tous les caractères de la

versification du XIIIe siècle; ils ressemblent à ceux qu'on faisait sous

saint Louis et sous Philippe-Auguste[125].

[125] Voyez _Des priviléges de l'ancienne versification_, p. 237.

Les hiatus dont nous paraît fourmiller la poésie de ces temps reculés

n'existaient pas même en prose. Ils étaient prévenus par des consonnes

euphoniques qui s'intercalaient dans le langage, mais souvent omises

dans l'écriture, surtout à mesure que la date des manuscrits se

rapproche de nous. La tradition orale les a maintenues parmi le peuple.

Les plus anciens monuments de notre langue, _le livre des Rois_, les

sermons de saint Bernard, _la chanson de Roland_, et quelques autres, ne

permettent aucun doute à cet égard:

«Achitofel parla_d_ à Absalon.--Atalie entra_d_ el temple (_livre des

Rois_).--Tu as dous anemins: lo pechie_t_ et la mort.--Chier frere, nos

est mestier ke la charitei_t_ aiens. (_Saint Bernard._)»

Luisent cis elmes ki a_d_ or sunt gemmés...

L'escus li fraint ki est à flurs et a_d_ or...

(_Roland_, _passim_.)

«Ces casques brillent qui sont émaillés d'or...» (a_t_ or).

«Il lui brise son écu, orné de fleurs et d'or...»

Le participe passé passif prenait toujours à la fin un _d_ ou un _t_

euphonique, comme les substantifs en _é_, beaute_t_, vanite_t_,

nativite_t_; comme les troisièmes personnes en _a_, il a_t_, il va_t_:

Un grant mouton cornu_t_ ocis.

(_Dolopathos_, p. 255.)

Apres iço i est Neimes venu_d_,

E dit al rei: Ben l'avez entendu_d_!

Guenes li quens ço vus a_d_ respondu_d_...

(_Roland_, st. 16.)

«Après cela y est venu Naime (le duc de Bavière), et dit au roi: Bien

l'avez entendu! le comte Ganelon vous a répondu cela.»

Ce _t_ final euphonique est l'origine de la double forme _bénie_ et

_bénite_, le masculin étant, selon l'occasion, _béni_ ou _bénit_, avec

ou sans _t_[126].

[126] Voyez le chapitre _Des consonnes euphoniques_, p. 89.

Ainsi, «Malbrou s'en va_t_ en guerre.--Il reviendra_t_ à Pasques,» sont

parfaitement légitimes. Un académicien attendant son confrère pour

condamner ces _cuirs_, comme on appelle arrogamment les archaïsmes du

peuple, demande: Va_t_ il bientôt venir? A_t_ il oublié l'heure de la

séance? Peut-être dîne_t_ il en ville?

L'_s_ euphonique n'est pas plus extraordinaire à la fin de _ou_ qu'à la

fin de _quatre_; et puisque l'ancienneté de cet usage, autrefois

général, a contraint l'Académie elle-même d'autoriser _quatreS yeux_, je

ne vois pas pourquoi l'on ferait plus de difficulté pour _quatreS

officiers_. _Deux_, qui vient de _Duo_, n'a pas plus de droit à l'_s_

finale: ou dit pourtant _deuX hommes_; la première forme était _dous

hommes_. Pourquoi _deux_ a-t-il gardé seul sa finale euphonique? En

vertu de quelle logique accorde-t-on à _deux_ ce qu'on refuse à

_quatre_? Ils étaient jadis sur le même pied. L'histoire des mots

ressemble à celle des hommes, égaux en naissant, inégaux par les hasards

de la fortune.

Le pronom masculin sonnait _i_:--_i_ viendra,... _i_ dira... qu'_i_

dit...

Le pronom féminin, entre _é_ fermé et _ai_:--_é_ sait... _é_ fait... _é_

va... Madame à sa tour monte si haut qu'_é_ peut monter.

Mais devant une voyelle, l'_l_ euphonique reparaissait: _il_ ira... _el_

aura.

Puis l'usage de faire constamment sonner cette _l_ s'est établi dans les

classes soi-disant lettrées: _ile_ va... _ile_ dort. Il en est résulté

que le pronom féminin _el_ s'est allongé d'une syllabe sur le papier:

_elle_ part, _elle_ donne. Le bon sens, l'analogie auraient voulu qu'on

modifiât de même l'autre, et qu'on écrivît _ille_, puisqu'on le prononce

maintenant ainsi. Point! _il_ est resté monosyllabe à l'oeil, tandis

qu'il a deux syllabes pour l'oreille.

Mais enfin, si nous manquons de logique, nos pères n'en sont pas cause;

et vraiment ce serait pousser trop loin la fatuité de l'ignorance que de

les blâmer d'avoir écrit: _El_ voit venir son page... si haut qu'_el_

peut monter.

_Quel_ nouvelle... et non _quelle_ nouvelle. _Quel_, _tel_, étaient

invariables pour le genre. Tout adjectif était dans ce cas, venant d'un

adjectif latin en _is_, et n'ayant par conséquent qu'une seule

terminaison pour le masculin et pour le féminin. De là vient que

_mortel_, _royal_, _grand_, etc., n'avaient qu'une forme pour les deux

genres: c'est qu'ils dérivent de _mortalis_, _regalis_, _grandis_.

Cela vous démontre en passant l'absurdité d'écrire avec une apostrophe,

_grand'route_, _grand'messe_, comme s'il y avait une élision de l'_e_

sur une consonne. Cet _e_ n'a jamais existé.

Cela vous explique aussi cette locution demeurée technique au palais,

_lettres royaux_. M. Chicaneau, dans _les Plaideurs_:

J'obtiens _lettres royaux_, et je m'inscris en faux.

Ne sais _quel_ chose traïnoient.

(_Dolopathos._)

Ayez soin surtout de bien prononcer _queu chose_, _queu nouvelle_, comme

vous prononcez _queu diable!_ pour _quel diable!_ Vous sentez en effet

qu'en faisant sonner l'_l_, vous introduiriez un _e_ muet qui romprait

la mesure. Nos aïeux étaient bien autrement que nous attentifs à

l'euphonie! ils avaient l'oreille bien autrement délicate que la nôtre

par rapport à la musique du langage! Le XIIIe siècle était, à cet égard,

incomparablement plus avancé que le XIXe. Cela blesse un peu notre

vanité et la doctrine du progrès: j'en suis fâché; mais la vérité est ce

qu'elle peut.

Nous avons, je crois, passé en revue toutes les fautes de français,

c'est-à-dire, tous les vénérables archaïsmes de la chanson de Malbrou.

Passons de la forme au fond.

Comment a-t-on pu trouver le mot pour rire dans cette romance naïve?

Relisez-la donc, dégagé de vos préjugés et de vos habitudes d'enfance,

et dites de bonne foi si vous connaissez rien de plus touchant que ces

détails empreints de tout le charme et de toute la simplicité antiques?

Il n'en est pas un qui ne respire la poésie des temps chevaleresques et

ne nous reporte en plein moyen âge. Si madame à sa tour monte, et même

_si haut qu'el peut monter_, autant en fait la pauvre femme de

Barbe-Bleue, autant en fait Bramidone, la femme du roi Marsile, pour

assister à la déconfiture des Sarrasins par l'armée de Charlemagne:

En sum la tour est muntee Bramidonie;

Ensemble od li ses clers e si canonie.

(_Roland_, st. 266.)

«Au sommet de la tour est montée Bramidone; ensemble avec elle ses

clercs et ses chanoines.»

Entendez que ce sont chanoines et clercs de la cathédrale de Mahomet,

car le roi Marsile et la reine Bramidone étaient païens. Il faudrait,

pour ignorer cela, n'avoir pas lu le vingt-sixième chapitre de la

seconde partie de _Don Quichotte_.

Et ce page tout de noir habillé, ce dialogue si rapide et si douloureux,

ce guerrier tombé sur le champ de bataille, cette tombe entourée de

romarin, ce rossignol qui chante sur la plus haute branche: comme toute

cette poésie mélancolique convient bien au XVIIIe siècle, et s'adapte

merveilleusement à ce vieux Curchill de Marlborough, mort à 72 ans, dans

son lit, par suite d'une apoplexie qui l'avait rendu fou! N'est-ce pas

là effectivement une agréable et piquante satire? et combien doit-on

admirer le jugement de ceux qui, les premiers, ont interprété dans ce

sens le chant de Malbrou!

Leur bon goût et leur intelligence éclate surtout dans les couplets

qu'ils ont ajoutés au fragment de la nourrice:

Chacun mit ventre à terre, et puis se releva

Pour chanter les victoires que Malbrough remporta.

* La ceremonie faite, chacun s'en fut coucher,

* Les uns avec leurs femmes et les autres tout seuls[127].

Ce n'est pas qu'il en manque, car j'en connois beaucoup

Des blondes et des brunes, et des chataignes aussi.

J'n'en dis pas davantage, car en voilà z'assez.

[127] Pillé du _Convoi du duc de Guise_.

Cela n'a pas plus de raison que de rime. Les continuateurs n'ont pas

même soupçonné l'ordonnance de ce qu'ils prétendaient finir. On voit

qu'ils ont pillé la parodie de 1563, et n'ont réussi en définitive qu'à

être, quand ils se croyaient réjouissants, bêtement plats ou platement

bêtes. Aussi le peuple s'est-il bien gardé de consacrer leurs prétendus

vers. La première moitié de Malbrou est dans toutes les mémoires;

personne ne connaît ou n'a retenu la seconde. L'instinct populaire est

infaillible à discerner le faux du vrai; et son arrêt lui seul, sans

autre indication, suffirait pour mettre sur la trace de l'imposture.

Mais enfin, dira-t-on, si la chanson de Malbrou date du moyen âge, et

si, comme il paraît, elle n'a nul rapport à Curchill de Marlborough, qui

donc en est le héros? Ah! voilà le grand problème! Ici, nous nous

engageons dans des landes inconnues, sur des sables mouvants. Avançons

avec précaution.

Si nous possédions une leçon authentique du fragment chanté par madame

Poitrine; si seulement nous avions le vers qu'on a remplacé par

_Monsieur d'Malbrouck est mort_, cela nous aiderait beaucoup et

peut-être nous mettrait tout soudain hors de peine; car certainement il

y avait un nom dans ce fragment, et il y a dix mille à parier contre un

que ce nom n'était pas _Malbrouck_. Mais on peut supposer que c'était

quelque nom approchant, et que la ressemblance a conduit à la

substitution, surtout si le personnage dépossédé était inconnu à

Marie-Antoinette et à ses courtisans. Or, s'agissant d'un héros du XIIe

ou du XIIIe siècle, le fait est assez vraisemblable.

Je trouve, dans le _Romancero_ de Duran, une très-jolie pièce que je

regrette de ne pas voir traduite dans l'excellent recueil de M.

Damas-Hinard. A la vérité, don E. de Ochoa, qui a réimprimé à Paris le

travail de Duran, ne donne cette pièce qu'en note, et avec la date du

XVIIIe siècle. M. Ochoa s'est laissé abuser aussi par la ressemblance

d'un nom propre; il a partagé l'erreur commune relativement à la

personne de Malbrou, et, sans y regarder de plus près, il a rapporté au

temps des guerres de la succession un morceau beaucoup plus ancien. Il

donne positivement comme une imitation d'après Juan de Rivera ce qui

peut-être a servi à Juan de Rivera de point de départ et de modèle[128].

[128] Voyez, dans le _Tesoro_, la romance _Caballero de lejas

tierras_; et dans le _Romancero_ de M. Damas-Hinard, la page 265 du

tome second.

Les acteurs de ce petit drame sont une épouse inquiète comme celle de la

chanson de Malbrou, et un soldat, apparemment un croisé, qui revient de

la guerre, et qui a le visage couvert par la visière de son casque.

* * * * *

--«Écoute, écoute, bon soldat, si tu es tel que tu me sembles: as-tu

jamais rencontré mon mari à l'armée?

--«Je ne sais, madame. Donnez-m'en quelque signalement.

--«Mon époux est bon gentilhomme, bon gentilhomme et très-courtois, et

monté sur un poulain blanc, plus léger qu'un cheval anglais. Il porte à

l'arçon de sa selle les armoiries de notre roi, et son épée est

suspendue avec ceinturon de Morlaix[129].

[129] De toile de Morlaix, en Bretagne.

--«L'homme que vous dites, madame, depuis un bon mois il est mort, et

par testament vous ordonne de vous marier avec moi.

--«Ne permette le Dieu du ciel, ni feu ma sainte mère Ignès, que femme

de notre lignage se marie plus d'une fois! De ses trois filles qu'il me

laisse, la première je marierai, la seconde prendra le voile; la

troisième je garderai, qui me guide et qui m'accompagne, et qui me

prépare à manger, et qui par la main me conduise dans la maison du

colonel.

--«Ne vous affligez pas, madame; dame, ne vous affligez pas. (_Il lève

sa visière._) Tenez, regardez mon visage, pour voir si vous me

connaissez?

--«Ah! vous êtes mon cher _Mambrou_! vous êtes mon mari, mon maître!

vous...» Elle chut évanouie dans les bras de son cher trésor, la pauvre

dame, défaillante de sentiment et de plaisir.

«Puis étant à soi revenue, tous deux s'en furent chez le roi, qui les

reçut entre ses bras comme ils se jetaient à ses pieds.

«Voilà, messeigneurs, le _Mambrou_ que tout le monde défigure[130], et

qu'une Égyptienne chante sur la grand'place d'Aranjuez.»

[130]

Este es el _Manbrù_ senores

Que se canta _del revez_.

Ce second vers est obscur, parce que l'expression est impropre,

l'auteur ayant été contraint sans doute par la rime d'_Aranjuez_.

J'ai choisi le sens qui m'a semblé le seul raisonnable: la gitana

accuse d'inexactitude toute version autre que la sienne, et donne

son adresse aux amateurs de la véritable complainte de Mambrou.

Il est clair qu'au temps où fut composée cette romance, le sujet en

était populaire ainsi que le héros. Cette expression _le Mambrou_ le

fait assez entendre. _Le Mambrou_ appartenait à tout le monde, mais tout

le monde n'en savait pas l'histoire exactement; chacun l'accommodait à

sa guise, d'où vient que notre poëte accuse ses rivaux d'infidélité et

de chanter _le Mambrou_ tout de travers, _del revez_. Effectivement, on

peut voir une de ces versions dans le romancero de M. Damas-Hinard (II,

265). Dans cette dernière, Mambrou n'est point nommé; le récit est

visiblement tronqué; il n'est question ni du testament du défunt, ni de

ses trois filles, ni de la visite de la veuve au colonel de son mari, ni

de la visite au roi. La dame annonce le dessein de se faire religieuse;

le soldat lui répond: «Ne vous mettez pas en religion, madame, car votre

mari bien-aimé, vous l'avez devant vous;» et tout finit là. De la

première narration à cette copie sèche et décharnée, il y a la même

distance qu'entre la chanson de Malbrou et celle du duc de Guise; et,

par une conformité de destinée vraiment bizarre, dans l'une comme dans

l'autre, on a pris, selon moi, l'original pour la copie, et la copie

pour l'original. Ce malheureux nom de Malbrou en est la cause; il a tout

brouillé.

Mais peut-être je saisis un héros de hasard pour étayer une hypothèse

caduque? Nullement. Les témoignages sur _Mambrou_ ne sont pas nombreux,

mais ils suffisent pour qu'on ne puisse nier et son existence et son

antique célébrité. L'auteur d'un livre allemand intitulé _Deux ans chez

les Mores_, ou _le Renégat par contrainte_, parlant du goût de ses hôtes

pour la musique, dit: «Ces braves gens, dans leur ignorance, se

passionnaient pour toute espèce de chant; dans leur répertoire, ils

donnaient le premier rôle à la vieille chanson de Malbrough, ou de

_Mambrun_, comme on l'appelle en Espagne[131];» et il ajoute en note:

«Ce nom de _Mambrun_ a passé dans la légende espagnole; toute pierre

monumentale dont on ignore l'origine, on dit aux étrangers que c'est le

tombeau de _Mambrun_.» Il cite à cette occasion le premier vers de la

chanson de _Mambrun_:

[131] Zwei Jahre unter den Mohren, p. 34.

_Mambrun_ se fué a la guerra...

Par malheur, il s'en tient là, ne supposant pas que le moindre intérêt

puisse s'attacher à ce qu'il regarde comme une traduction d'une chanson

des rues du XVIIIe siècle, tandis que cette chanson de _Mambrun_ ou de

_Mambrou_, car c'est tout un, est peut-être l'original de notre

_Malbrou_. Si elle n'en est l'original, elle peut du moins en être

contemporaine. Ce qui tendrait à le faire croire, c'est qu'une tradition

bien connue, et que M. de Chateaubriand n'a pas jugée indigne d'être

recueillie, attribue à l'air de Malbrou une origine arabe. Les soldats

de saint Louis l'auraient rapporté d'Afrique; ce serait l'air d'une

complainte composée par les Sarrasins sur leur défaite à la Massoure. La

complainte des vaincus aura passé dans le camp des vainqueurs; et comme

le peuple ne retient guère un air qu'à la faveur des paroles, tout porte

à croire qu'une chanson française aura été composée sur la mélodie

arabe; cette chanson célébrait l'aventure de _Mambrou_, apparemment un

des croisés, et même un croisé français. Quiconque a jeté les yeux sur

les chansons de geste de ce temps-là, sait que rien n'y est plus

fréquent que l'épithète de _membré_ ou de _membru_, accolée au nom du

héros:

Non ferai, sire, dit Rolant _li membré_.

(_Gerard de Viane_, v. 3260.)

Li grans barnages est encontre venus:

Mille de Puille et Harnaus _li membrus_.

(_Ibid._, v. 3180.)

_Le membrou_, c'est-à-dire, le vigoureux, l'homme aux formes

athlétiques.

Il est important d'observer que le roi de France et le roi d'Aragon

partirent l'un et l'autre pour la terre sainte en 1269. Les Espagnols et

les Français étaient réunis dans la même cause, en sorte que le chant de

_Mambrou_ dut être rapporté en Espagne par les soldats de Jayme Ier, en

même temps qu'il arrivait en France par les soldats de Louis IX. Cette

circonstance explique la simultanéité de la tradition dans les deux

pays.

Sur le caractère oriental de la mélodie de Malbrou, nous avons encore le

témoignage de l'auteur allemand déjà cité, d'autant moins suspect que

cet auteur rapporte un fait en passant, sans y soupçonner aucune

conséquence historique:

«Au surplus, il ne faut pas s'étonner que cet air plaise tant au peuple

espagnol, précisément à cause de sa simplicité, qui le rapproche du

style de la musique moresque.»

L'air de Malbrou est répandu dans tout l'Orient. Un de mes amis m'a

assuré l'avoir entendu en Égypte. Pendant quelques jours il fut dérouté

par la manière de chanter particulière au pays. Il se disait, Je connais

cela! mais il faisait de vains efforts pour saisir et fixer ce souvenir

fugitif. A la fin, il reconnut, à sa grande surprise, que cet air dont

on lui rebattait les oreilles n'était que l'air de Malbrou. Il y a

là-dessous un autre héros que le Curchill de 1722. Ce n'est pas au

XVIIIe siècle que se sont formées les légendes et les traditions

populaires; la mémoire du vainqueur de Malplaquet n'aurait pas

subitement poussé de si profondes racines en France, en Afrique, et dans

le Levant[132].

[132] Ce n'est pas que nous ayons manqué en France de chansonner le

duc Curchill de Marlborough. Le recueil manuscrit des chansons

historiques en trente et un volumes, qui a passé du cabinet de M. de

Maurepas à la Bibliothèque royale, contient vingt-sept chansons sur

Marlborough; mais celle qui seule a survécu, et qui devrait par

conséquent avoir été la plus célèbre, ne s'y trouve pas; et, parmi

les vingt-sept qui s'y trouvent, aucune n'offre le moindre rapport

de détail avec la chanson de Malbrou, aucune n'est sur l'air de

Malbrou, aucune enfin ne présente le nom de Marlborough autrement

qu'en trois syllabes, et écrit ainsi, _Malboroug_.

En 1783, il y avait longtemps qu'on ne composait plus de chansons

sur Marlborough, mais on se souvenait encore de celles qui avaient

été composées. Voilà pourquoi ce nom célèbre a été si leste à se

glisser dans une chanson dont le héros était inconnu.

Voilà beaucoup de circonstances qui se réunissent en faveur de notre

thèse. Mais à moins qu'un bienheureux hasard ne vienne répandre sur

cette question un supplément de lumières dont j'avoue qu'elle aurait

grand besoin, il ne me paraît pas possible de déterminer avec certitude

qui était le héros de notre chanson de Malbrou. Peut-être cette chanson

avait-elle, comme dans l'espagnol, un dénoûment heureux et inattendu;

peut-être le héros dont on annonce la mort au commencement,

reparaissait-il à la fin. Nous saurions sans doute à quoi nous en tenir,

si les seigneurs qui entouraient Marie-Antoinette se fussent trouvés

aussi zélés archéologues qu'ils étaient empressés courtisans. Plût à

Dieu que la chanson de madame Poitrine fût tombée dans quelque oreille,

je ne dis pas savante, mais du moins intelligente et attentive, dont le

propriétaire eût pris soin de transmettre à ses petits-fils ce singulier

morceau de poésie! Par malheur, le seul homme capable de ce procédé, le

marquis de Paulmy, terminait alors sa carrière. Il était né précisément

en 1722, l'année de la mort de Marlborough; il mourut au moment où

Marlborough ressuscitait. En arrivant dans l'autre monde, il aura appris

le secret de Malbrou, dont il faut nous passer en celui-ci, au moins

jusqu'à nouvel ordre.

Toutefois, un point semble mis hors de litige, savoir, que la chanson de

Malbrou appartient au moyen âge et aux premières époques de la

littérature française. La chanson de Malbrou est peut-être un fragment

vivace de quelque vieille chanson de geste; avant de courir les rues,

elle a peut-être été chantée dans les castels et dans les palais, devant

les hauts barons et les nobles châtelaines, à la table des seigneurs et

des rois. C'est une beauté qui a trop longtemps vécu, et que dans sa

décrépitude personne ne reconnaît. C'est l'histoire de Marion Delorme,

en son printemps maîtresse du cardinal de Richelieu, puis disparue tout

à coup de la société, et si oubliée pendant un demi-siècle, que,

lorsqu'elle mourut de misère à cent trente-quatre ans, on l'enterra sans

se douter qui elle était. Accident bizarre! quand la littérature du

moyen âge est morte depuis si longtemps, quand la prononciation de cette

langue de Louis IX est devenue par les érudits une espèce d'énigme,

l'objet d'une étude presque désespérée, nous avons là, au milieu de

nous, une voix mystérieuse, une voix infatigable qui chante encore et

retentit obstinément du fond du XIIIe siècle! tout le monde l'entend, et

personne n'y prend garde; et les doctes se bouchent les oreilles avec

mépris et indignation, pour n'être pas dérangés dans leurs recherches

grammaticales. La réalité qu'ils poursuivent dans les nuages, ils la

foulent aux pieds sans s'en apercevoir: c'est une grâce d'état.

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 182 / 227 题