Est-il Anglais?--Est-ce un héros moderne?
[121] Ce morceau a été publié dans une _Revue_. En le réimprimant on
n'a pas cru devoir retrancher l'exposition sommaire de quelques
points de théorie traités avec plus de développements dans diverses
parties de cet ouvrage, auxquelles ce chapitre peut servir de
résumé.
Un autre personnage parmi le peuple, aussi célèbre qu'Arlequin, c'est
_monsieur d' Malbrou_. L'immortalité est un quine à la loterie du temps;
il ne faut pas une grosse mise pour y faire fortune: Saint-Aulaire gagna
la sienne avec un quatrain, et tous les titres de monsieur de Malbrou
sont une chanson.
Cette chanson, dont la vogue fut prodigieuse, n'était pas connue du beau
monde avant 1783; mais vers cette époque elle fit tout à coup explosion;
c'est le mot. Sa fortune, depuis fixée à un cran un peu plus bas, n'a
plus varié, et, selon toute apparence, ne variera plus. Monsieur de
Malbrou restera populaire jusqu'à la fin du monde; car il est solidement
établi, non-seulement en France, mais dans l'Europe entière et par delà:
on le chante en Afrique et en Égypte. Je ne serais pas surpris
d'apprendre qu'il a pénétré à la suite des jésuites jusqu'à la Chine et
aux Indes; le nouveau monde en fait ses délices comme l'ancien. Quelle
catastrophe serait donc capable d'anéantir cette chanson? Je ne vois que
le jugement dernier: _Si fractus illabatur orbis_.
Voici, en peu de mots, l'histoire de sa naissance, ou plutôt de sa
renaissance; comme j'espère le faire voir tout à l'heure.
Le Dauphin, fils de Louis XVI, avait une nourrice appelée madame
Poitrine; qui, vu la convenance de son nom et de son emploi, risque bien
d'être prise pour un mythe par les Niebuhrs des siècles à venir. Cette
bonne dame, un jour qu'elle berçait le petit prince en chantant pour
l'endormir, reçut la visite inopinée de la reine. Or, madame Poitrine
chantait justement Malbrou. Marie-Antoinette, excellente musicienne,
élève de Gluck, prit en gré cette chanson, et mit à la mode Malbrou,
comme un an plus tard elle y mit les _Quesaco_. La cour, à l'exemple de
la reine, se passionna pour Malbrou; la ville se modela sur la cour.
Malbrou se trouva dans toutes les bouches, sur les écrans, sur les
éventails; on en fit des tableaux, des dessus de porte, jusqu'à des
poëmes[122]. Les voitures, les habits, les perruques, tout fut à la
Malbrou: c'était un engouement universel. Mais vous observerez que tout
ce monde allait à gauche, en prenant la chanson de Malbrou au burlesque.
Elle n'offre absolument de ridicule que les couplets ajoutés par les
courtisans beaux esprits. Le seul Beaumarchais eut le tact assez fin
pour sentir que l'air est une des mélodies les plus sentimentales: aussi
l'employa-t-il pour la romance que chante Chérubin aux pieds de la belle
comtesse. Ce trait d'un homme de goût ne détrompa point le public, le
sot public, comme l'appelle Jean-Jacques; et la chanson de Malbrou est
restée un type convenu de folle plaisanterie. Et pourquoi? parce qu'on y
trouve le nom d'un général anglais qui battit une fois les troupes
françaises. Il est clair qu'on ne pouvait chanter la mort de Marlborough
que pour s'en moquer.
[122] L'anecdote, d'ailleurs bien connue, de madame Poitrine et de la
reine, est attestée par un détestable poëme burlesque de
_Malbrough_, que Beffroy de Regny publia en 1783, c'est-à-dire, le
lendemain du fait.
Mais si, par hasard, dans cette pièce le nom de Marlborough était un nom
substitué? A quel nom? direz-vous. C'est ce qu'il s'agit de déterminer,
et la chose n'est pas facile; toutefois, on peut l'essayer.
Il est hors de doute que la chanson de Malbrou n'a pas été composée sur
le duc de Marlborough, mort en 1722; car déjà, à la mort du duc de
Guise, assassiné par Poltrot le 15 février 1563, les huguenots
répandirent une chanson visiblement calquée sur celle qui porte
aujourd'hui le nom de Malbrou; or, la copie ne saurait avoir précédé
l'original. Mais sur quoi jugez-vous que Malbrou est l'original, plutôt
que la complainte du duc de Guise? Je vous le dirai tout à l'heure.
Voici, en attendant, pour constater la ressemblance, cette complainte du
duc de Guise. Ce morceau est devenu rare.