De tout temps on a dit, en bon français, _de la fleur d'orange_.
Malherbe écrit à son ami Peiresc:
«Selon ma coutume, je vous importune: je vous prie de me faire le bien
de m'envoyer une bouteille d'huile de _fleur d'orange_.»
(_Lettres_, p. 24.)
«Et, à propos de cela, souvenez-vous _de la fleur d'orange_, je vous en
supplie, monsieur.»
(_Ibid._, p. 30.)
Cette expression revient encore cinq ou six fois.
La cour de Louis XIV, qui passe pour avoir su le français, disait _de la
fleur d'orange_.
«J'aime nos Bretons: ils sentent un peu le vin, mais votre _fleur
d'orange_ ne cache pas de si bons coeurs.»
(_Mad. de Sévigné_, lett. 179.)
Voltaire dit _fleur d'orange_:--«Je crois, ma foi, être dans la boutique
d'un parfumeur; je suis empuanté d'odeur _d'eau de fleur d'orange_.»
(_Les Originaux_, act. II, sc. 8.)
C'est de nos jours seulement qu'on s'est avisé de raffiner sur cette
expression, et d'y vouloir substituer _fleur d'oranger_. _Fleur
d'orange_, sans égard pour les autorités qui le protégeaient, a été
déclaré ridicule, absurde, à l'usage des sots. «Quiconque, dit
spirituellement l'auteur des _Nouvelles remarques sur la langue
française_, quiconque a trouvé des fleurs sur une orange, a le droit de
parler de _fleur d'orange_. Mais on ne rencontre guère de pareilles
fleurs qu'au _jardin des Olives_. On rencontre probablement aussi en ce
lieu des _fleurs de poires_, des _fleurs d'abricots_; mais partout
ailleurs ce sont les oliviers, les poiriers et les abricotiers qui
portent des fleurs.»
(T. II, p. 239.)
La raillerie est vive et impitoyable, comme d'un homme dix fois sûr de
son fait. On croirait entendre M. Nodier en personne.
Quoique je n'aie jamais cueilli de fleurs sur une orange, je ne
laisserai pas de continuer à dire de la fleur d'orange, et même
j'essayerai de défendre cette expression. Je n'hésite point à me ranger
du parti le plus faible contre le plus fort, c'est-à-dire, avec les
anciens contre les modernes; avec Malherbe, Voltaire et madame de
Sévigné, contre M. Francis Wey.
Avant tout, je prendrai la liberté de faire observer à nos savants
critiques que, dans cette locution _fleur d'orange_, il ne s'agit pas de
_la_ fleur, mais _du_ fleur; que _fleur_ ici ne traduit pas _florem_,
mais _odorem_.
«Les loups reconnoissant _au fleur_ celui qui les a supplantez, tous
d'un commun accord le devorent.»
(PASQUIER, _Recherches_, VIII, chap. 15.)
_Flairer_, c'est aspirer une odeur; _fleurer_, c'est au contraire
l'exhaler: témoin, dans _le Malade_, M. Fleurant, apothicaire.
L'article féminin _la_ ne s'unit pas à _fleur_; il représente le mot
_eau_, supprimé par ellipse. De _la_ fleur d'orange, c'est de _l'eau_ de
fleur ou de senteur d'orange.
Voilà nos motifs pour maintenir _la fleur d'orange_. A quoi j'ose
ajouter qu'il faut toujours y regarder à deux fois avant de condamner
avec cette hauteur une locution qui a pour elle un long et universel
usage, et tous les écrivains du XVIIe siècle.
On courrait beaucoup moins de risque à soutenir que _fleur d'oranger_
est dû au purisme affecté et mal instruit du XIXe, et qu'il faut laisser
l'exactitude de cette expression aux pharmaciens, qui distillent
effectivement des fleurs d'oranger. Leur pensée se reporte à ce qu'ils
mettent dans leur alambic, et la nôtre, au fleur de ce qui en sort.
Nos pères, en général, connaissaient mieux que nous la propriété des
mots; ils savaient très-bien dire _fleur d'oranger_ où cela était
nécessaire; par exemple, dans ce passage de Rabelais: «Les truyes, en
leur gesine, ne sont nourries que de _fleurs d'orangiers_.»
(_Pantagruel_, IV, 7.)
Il serait trop singulier qu'il eût fallu attendre jusqu'en 1845 à
s'apercevoir que les oranges ne portent point de fleurs!
L'Académie ne donne point le substantif masculin _fleur_. Elle autorise
_de la fleur d'orange_, et même _bouquet de fleur d'orange_; en quoi
elle ne paraît pas avoir autant de raison, car ici _fleur_ signifie
nécessairement _florem_. Ce qui aura déterminé l'Académie, c'est
apparemment cet endroit de Corneille:
Le cinquième (_bateau_) était grand, tapissé tout exprès
De rameaux enlacés pour conserver le frais,
Dont chaque extrémité portait un doux mélange
_De bouquets_ de jasmin, de grenade _et d'orange_.
(_Le Menteur_, I, 5.)
Corneille a cru qu'il pouvait dire un bouquet _d'orange_, comme un
bouquet _de grenade_, et non _de grenadier_; de jasmin, et non _de
jasminier_. En effet, l'analogie l'excuse.
Je ne vois pas ce qu'a de choquant _jardin des Olives_. Il paraît aussi
loisible de désigner un jardin par le nom des fruits ou des fleurs que
par celui des arbres à fleurs ou fruits. _Jardin des roses_ est aussi
bien et même mieux dit que _jardin des rosiers_.
Mais, outre cette raison, il en existe une autre; c'est que le mot
_olivier_ est récent, et qu'autrefois _olive_ était le nom commun à
l'arbre et à son fruit:
En Saragoze est Marsile li ber;
Soz _une olive_ se sist por deporter.
(_Roncisvalle_, introd. du _Roland_, p. XLVII.)
«Le roi Marsile le brave est à Saragosse; il est assis sous un olivier
pour se rafraîchir.»
Blancandrin lui conseille d'envoyer à Charlemagne, au siége de Cordes,
des ambassadeurs portant des branches d'olivier:
El seje a Cordes porrez Kallon trover;
_Branches d'olive_ devez o vos porter.
(_Ibid._, XLVIII.)
_Branches d'olives_ en vos mains porterez.
(_Roland_, st. 5.)
Ces exemples doivent suffire pour apaiser les scrupules de ceux
qu'alarmerait la censure de M. F. W. _Jardin des Olives_ est aussi bon
que _fleur d'orange_. Il est possible même qu'_oranger_ soit moderne
comme _olivier_, et qu'_orange_ ait servi, comme _olive_, à nommer
l'arbre. Cela justifierait jusqu'aux _bouquets d'orange_ de Corneille et
de l'Académie.
Enfin, l'auteur des _Observations_ blâme l'Académie d'avoir expliqué
_fleurer_ par _répandre une odeur_; M. F. W. trouve la définition
incomplète, et veut _répandre une bonne odeur_. Il oublie que s'il y a
des fleurs qui sentent bon, il y en a qui sentent mauvais; tout n'est
pas rose, violette ou tubéreuse, témoin la couronne impériale, l'assa
foetida et le géranium puant.
La réserve de l'Académie est donc tout à fait louable; M. W. a contre
son opinion Molière et Regnier: Molière, dans le nom de ce M. Fleurant;
Regnier, dans le portrait du pédant, si admiré de Boileau:
Ainsy ce personnage en magnifique arroy,
Marchant _pedetentim_, s'en vint jusques à moy,
Qui sentis, à son nez et ses levres descloses,
_Qu'il fleuroit bien plus fort mais non pas mieux que roses_.
(Sat. X.)
Il ne faut pas imputer à l'Académie des torts imaginaires.