Je le veux,
Et croy que pas je ne _faindray_.
(_Les Langues esmouluës._)
Cette acception du verbe _feindre_ était encore en pleine vigueur à la
fin du XVIIe siècle. Molière en présente de fréquents exemples:
«CLÉANTE.--_Nous feignions_ à vous aborder, de peur de vous
interrompre.»
(_L'Avare_, acte I, sc. 5.)
Et dans _Don Juan_: «_Je ne feindrai_ point de vous dire que l'offense
que nous cherchons à venger est une soeur séduite et enlevée d'un
couvent.»
(Act. III, sc. 4.)
_Feindre_ exprimait moins que _craindre_ et plus qu'_hésiter_; notre
langue s'est appauvrie de cette délicatesse, mais le peuple l'a retenue.
_Un feignant_ est un homme qui ne craint pas le travail au point
d'avouer sa paresse et d'oser le refuser; il l'accepte, mais il fait peu
et de mauvaise besogne: il hésite, il tourne, il _feint_ de travailler.
Les beaux parleurs se moquent de la prononciation du peuple, persuadés
qu'en disant _un feignant_ il veut dire _un fainéant_. _Un fainéant_ ne
fait rien; _un feignant_ fait quelque chose. Qui des deux est le
ridicule, celui qui est raillé sans raison, ou celui qui le raille sans
comprendre ce qu'il raille?
Avec _faindre_ et _faignant_, nous avons perdu leur substantif
_faintise_:
Chascuns d'eux a sa lance prise:
Proaice anemie a _faintise_
Les a fait tost esperonner.
(_Coucy_, v. 1415.)
Chascuns a sa lanche reprise
Apertement et sans _faintise_.
(_Ibid._, v. 1683.)
_Faintise_ a été mal remplacé par _fainéantise_. Encore une fois, la
_fainéantise_ s'abstient de tout travail; la _faintise_ feint de
travailler.
On disait aussi, avec la forme réfléchie, _se faindre_. Un homme donne
son anneau à un ermite: Présentez-le à ma femme; dites-lui, de ma part,
qu'elle vous traite comme elle ferait moi-même, et qu'elle ne s'y
épargne pas:
Que de vous face en bone foi
Autant comme el feroit de moi,
Si qu'ele mie ne _se faigne_.
(_Du Provost d'Aquilée._)