Le prétérit fut transporté du latin sans changement: _Je fui_ ou _je
fuid_, avec le _d_ euphonique, comme l'écrit toujours le _livre des
Rois_, saint Bernard et la _chanson de Roland_. J'ai montré plus haut
(p. 168 et suiv.) comment _ui_ sonnait _u_; il n'est donc pas étonnant
qu'on ait fini par écrire _je fus_.
Il a existé aussi une seconde forme de prétérit; celle-ci, dérivée de
_stare_: _J'estu_, tu _estus_, il _estut_, mais avec le sens exclusif de
_steti_, _stetisti_, _stetit_. Au troisième _livre des Rois_, le
Seigneur demande qui veut aller tromper Achab; un esprit se présente, et
dit: Je le tromperai.
«Uns vint avant e _estud_ devant notre Seigneur, si dist: Jol'
decivrai.» (_Rois_, p. 337.)
Comme l'on voit, le verbe _être_ était originairement beaucoup moins
irrégulier qu'il n'est aujourd'hui.
Voici un curieux exemple où l'on voit rapprochés l'infinitif _ester_,
dans le sens _esse_, et le participé _estant_, dans le sens de _stando_.
C'est dans la _chanson de Roland_; le poëte fait une peinture pitoyable
de la nuit qui suivit la défaite de Roncevaux: les hommes étaient
étendus morts ou mourants, il n'y avait pas un cheval qui pût se tenir
debout; celui qui voulait de l'herbe, la prenait étant couché:
Ni ad cheval qui puisse _ester en estant_:
Ki herbe voelt, si la prent en gisant.
(_Roland_, st. 180.)
Il est clair que, dans ce passage, il faut prononcer _estre_, quoiqu'il
y ait écrit, conformément à l'étymologie, _ester_.