COMPARATIFS EN _or_.
Avant de recourir, pour marquer les degrés de comparaison, à la
périphrase et aux mots _plus_, _très_, on se servait, comme en latin,
d'une terminaison de rechange.
* * * * *
_Grand_ faisait GREIGNOUR (grandior);--_petit_, MENOUR (minor), qui vit
encore aujourd'hui sous la forme de _moindre_. Nous avons gardé _pire_,
de _pejor_.
Grant fu li duel, onques _greignor_ ne vi.
(_Garin_, I, p. 109.)
«Grand fut le deuil; je n'en vis jamais de plus grand.»
. . . . . . . . . . . . . .
Et mon desconfort _greignour_,
Dont je mourrai sans detour,
Si par vous ne sont menour.
(_Ch. de Coucy_, dans le roman, v. 403.)
«Et mon déconfort plus grand, dont sans faute je mourrai si vous ne les
rendez moindres.»
* * * * *
PIOR. Du latin _melior_, _pejor_, on avait fait, sans y rien changer,
_mellor_, _peor_ ou _pior_, d'où nous avons _meilleur_, _pire_:
Car cis aime miex les _mellors_,
Et tient bas soz piez les _piors_.
(_Partonop._, v. 4330.)
Empirier ne porroient il;
Coment amenderoient il,
Qu'il n'ont vergoigne ne peor (_ni peur_),
Qu'il ne pueent estre _pior_.
(_Bible Guiot_, v. 107.)
De _greignor_ s'est formé le verbe _rengréger_, comme _empirer_ de
_pire_:
Ma douleur se _rengrége_, et mon cruel martyre
S'augmente et devient pire.
(Regnier.)
Chacun fit son devoir de dire à l'affligée
Que tout a sa mesure, et que de tels regrets
Pourraient pécher par leur excès.
Chacun rendit par là sa douleur _rengrégée_.
(La Fontaine, _la Matrone d'Éphèse_.)
_Rengréger_ manque tout à fait à la langue moderne, où rien ne le
supplée. Il faut en poursuivre le rétablissement.
SUPERLATIFS EN _issime_.
Le père Bouhours, dans ses _Entretiens d'Ariste et d'Eugène_, disserte
très-longuement de la langue française, dont il prétend marquer les
traits essentiels, l'esprit et le caractère. Mais le bon père ne connaît
que la langue de son temps, et ne paraît pas soupçonner que la langue
française ait jamais été faite autrement qu'en 1708; il conclut toujours
intrépidement du fait particulier au droit général.
Par exemple, il écrit:
«Notre langue n'aime point les exagérations, parce qu'elles altèrent la
vérité. Et c'est pour cela, sans doute, qu'elle n'a point de ces termes
qu'on appelle _superlatifs_, non plus que la langue hébraïque. Car
_grandissime_, _bellissime_, _habilissime_, dont les provinciaux et même
quelques gens de cour se servent, ne sont pas français. Et pour
_illustrissime_, _sérénissime_, _révérendissime_, _généralissime_, ce
sont des termes établis pour marquer les qualités des personnes, et non
pour exagérer les choses.»
(_Ariste et Eugène_, IIe entretien.)
Là distinction de Bouhours sur _illustrissime_ et _révérendissime_ est
trop visiblement jésuitique. Ces mots sont pour marquer des qualités, et
non pour exagérer. Belle finesse! Cela sent sa casuistique de Loyola,
qui, à tout prix, tourne les choses au point de vue dont elle a besoin.
Ces mots _illustrissime_, _révérendissime_, sont-ils des superlatifs,
oui ou non? Voilà toute la question, et la réponse n'est pas douteuse.
Si le père Bouhours avait lu les anciens auteurs du moyen âge, il aurait
su qu'au contraire ces superlatifs sont tout à fait dans le génie de
notre langue; que pendant plusieurs siècles on s'en servit
continuellement, et sans scrupule. Ce sont les beaux esprits, les
raffinés en habit brodé ou en soutane, qui, au XVIIe siècle seulement,
s'avisèrent de les proscrire. Jusque-là, on trouve les superlatifs en
_issime_ ou en _isme_, par contraction.
Roland, blessé à mort dans les vallons de Roncevaux, à l'heure
d'expirer, apostrophe d'une manière touchante son épée Durandal:
O Durandal! cume es bele et _saintisme_!
(_Roland_, st. 170.)
«Comme tu es belle et _santissime_!»
* * * * *
BONISME, pour _bonissime_, est très-curieux, car il n'a pu être
transporté directement du latin, qui dit _optimus_; il a donc fallu le
former du français _bon_, en imitant le procédé latin; preuve que ce
procédé n'est pas si antipathique au génie de notre langue.
«E _bonisme_ vassals (_pugnatores validi_) ki furent venuz o le rei
David de Geth, alerent devant lui.»
(_Rois_, p. 174.)
«Assemblerent sei _bonismes_ vassals»--(surrexerunt autem omnes viri
fortissimi.)
(_Rois_, p. 119.)
* * * * *
GRANDISSIME se contractait en GRANDISME, comme _bonissime_ en _bonisme_.
--«Jo vus batrai de _grandismes_ balains.»
(_Rois_, p. 282.)
Le texte dit: _Cædam vos scorpionibus_.
* * * * *
De _pessimus_ on fit PESSIME, et de _pessime_, PESME:
--«Mais ses maris fu dur e _pesmes_ et malicius.»
(_Rois_, p. 96.)
Bataille auerum, et aduree e _pesme_.
(_Roland_, st. 239.)
Par la même tendance à contracter, on avait fait de _proximus_,
PROUSSIME, et enfin PRUSME:
--«Si huem peched vers sun _prusme_...»
(_Rois_, III, p. 262.)
Si l'on pèche vers son prochain.
* * * * *
De _cher_, _cherissime_, on fit, par contraction, CHERISME:
_Cherismes_ dus, noble, vassal...
(Benoît de Sainte-More, II, p. 570.)
«Très-cher duc, noble brave,» disent au duc de Normandie ses sujets, qui
s'efforcent de le retenir à la veille d'une expédition.
* * * * *
ALTISME ou HALTISME (_altissimus_).
Puis sont munteis sus el paleis _altisme_.
(_Roland_, st. 191.)
«Il est vrayment li fils del _haltisme_, selonc le temoignaige Gabriel;
e por ceu, si est il ewalment (également, égaument) _haltisme_ al
peire.»
(_Saint Bernard_, p. 522.)
On trouve même fréquemment les deux formes du superlatif
accumulées:--«Senz lo _tres haltisme_ conseil de la sainte Triniteit.»
(_Ibid._)
Au XVIIe siècle, les gens qui avaient le plus et le mieux étudié la
langue, et qui en conservaient la tradition la moins défigurée, par
exemple, Malherbe, employaient les superlatifs en _issime_. Malherbe
raconte à Peiresc l'apparition d'un météore, qui fut interprété par
Henri IV à présage de victoire:
«La nuit d'entre le jeudi et le vendredi ensuivant, il fut vu par les
gardes un certain feu en forme d'oiseau, qui s'éleva du jardin des
Canaux, passa par dessus la cour du cheval et par-dessus le château,
alla crever en la cour du donjon, à l'endroit de l'horloge, avec _un
grandissime bruit_; on dit comme d'un pétard.»
(_Lettre du 26 avril 1607._)
DE, après le comparatif.
Les Italiens après le comparatif mettent le génitif: _Maggior di me_,
_peggior di te_. Notre vieille langue en usait de même:
_Meillor_ vassal _de lui_ onc ne connue-je mie.
(_Garin_, t. I, p. 60.)
Mes barons a le nez _plus noir_
_De_ fer.
(_Du Vilain à la C. N._, Barb., III, 131.)
Mais si mes bons me consentez,
Grans biens vous en vendra encor;
Et si arez mon anel d'or,
Qui vaut _mieux de_ quatre bezans.
(_De Gombers et des deux Clercs._)
Nul _meillor_ mes _de moi_ n'i a.
(_Du Chevalier qui fist sa femme confesse._)
«Il n'y a pas de messager meilleur que moi.»
Le mari qui trouve un surcot (vêtement d'homme) sur le lit de sa femme:
Helas! fait il, je suis trahiz!
. . . . . . . . . . . . . . . .
Maintenant a le sercot pris,
Car jalousie l'a espris,
Qui est _pire de mal de denz_.
(_D'Auberée la vieille Maquerelle._)
«... Cil furent avant appelez saiges qui sembloient mielx valoir _des_
autres en aucune manière de vie loable...»
(_Jean de Meung, trad. inéd. d'Abeilard._)
Dans le _roman des sept Sages_, un enfant explique à son père un présage
tiré des cris obstinés de deux corneilles: Cela signifie, dit-il, que je
monterai et me verrai un jour fort au-dessus de vous. Le père, à ces
mots, s'irrite: «Voire, dit-il, si monteroiz _plus haut de moi_! (P.
98.)» Vraiment! vous monterez plus haut que moi! Et comme ils sont en
bateau, il le saisit et le lance à la mer, ce qui conduit le fils à
devenir empereur.
Les Grecs mettaient aussi après un comparatif le génitif du nom. La
tournure par _que_ est empruntée aux Latins: _Major quam tu_; _Paulus
est doctior quam Petrus_; et c'est aussi la plus anciennement employée
en français. Dans le _livre des Rois_, fort antérieur à tout ce que je
viens de citer:
«_Greignure_ est assez ta sapience _que_ la nuvele qu'en ai oie.»
(_Rois_, p. 272.)
«Ta sagesse est beaucoup plus grande que la nouvelle que j'en ai ouïe.»
Ainsi nous surprenons des traces de l'influence italienne sur le
français dès le règne de saint Louis.
DIABLE A QUATRE (Faire le).
Quand notre théâtre prit naissance, vers le XVe siècle, on jouait des
_mystères_ dévots; on jouait aussi des _diableries_; dans les
_mystères_, les héros du drame étaient des saints; dans les
_diableries_, des diables. Il y avait les petites diableries, où il ne
paraissait que deux diables, et les grandes diableries, où il en
paraissait quatre, épouvantablement déguisés et menant le plus grand
bruit possible. De là cette locution proverbiale: faire le diable à
quatre.
Comme toutes les choses vont en se perfectionnant, on introduisit
bientôt dans les _diableries_ un nombre illimité de diables. Il y en
avait certainement plus de quatre dans la troupe qui, sous la conduite
de Villon, joua ce tour abominable raconté au 13e chapitre de
_Pantagruel_. Il en coûta la vie au pauvre frère Étienne Tappecoue,
sacristain des cordeliers, pour avoir refusé à ces garnements une chape
dont ils voulaient habiller un vieux paysan qui faisait Dieu le père.
Villon fut averti un certain samedi que frère Tappecoue, monté sur la
poutre du couvent (c'est une jument non saillie)[91], s'en allait à la
quête. Après avoir montré la diablerie par la ville et le marché, ils
s'allèrent embusquer sur la route, et firent si grand'peur à la monture
du sacristain, qu'elle prit le mords aux dents, jeta bas son cavalier,
le traîna _à écorche-cul_, avec force ruades, en sorte qu'elle rentra au
couvent ne rapportant de frère Tappecoue que le pied droit, avec le
soulier entortillé dans les cordes qui lui servaient d'étrier. Le reste
était demeuré en lambeaux par les chemins. On jugera s'il y avait de
quoi faire cabrer un cheval: «Ses diables estoient tout caparassonés de
peaulx de loups, de veaulx et de beliers, passementées de testes de
moutons, de cornes de boeufs et de grands havets de cuisine[92], ceints
de grosses courrayes esquelles pendoient grosses cymbales de vaches et
sonnettes de mulets, à bruit horrifique; tenoient en main aulcuns
bastons noirs pleins de fusées; aultres portoient longs tisons allumez,
sus lesquels à chascun carrefour jettoient pleines poignées de porasine
(poix résine) en pouldre, dont sortoit feu et fumée terrible!...
Tappecoue arrivé au lieu, tous sortirent au chemin au devant de luy, en
grand effroy, jetant feu de tous costez sus luy et sa poultre, sonnans
de leurs cymbales et hurlans en diables: Hho! hho! hho! hho! brrrourrrs!
rrrourrrs! rrrourrrs! hou! hou! hho! hho! Frere Estienne, faisons nous
pas bien les diables?»
[91] _Pullus_, _pulla_, _pullitra_, poultre.
[92] _Havet_, _crochet_. Havet de cuisine, crochet avec lequel on
tirait la viande du pot.
L'hostel est seur, mais on le clouë.
Pour enseigne y mis ung havet.
(_Villon._)
Voilà ce que c'était que faire _le diable à quatre_.
Il s'établit dans quelques villes des _diableries_ à poste fixe, comme
il s'y établit aujourd'hui une troupe de comédie, de tragédie, de
vaudeville ou d'opéra. La diablerie de Saumur, celle d'Angers, celle de
Doué et celle de Montmorillon, étaient célèbres. Rabelais les cite avec
plusieurs autres dans ce 13e chapitre de _Pantagruel_.
Et au chapitre 3, livre III, où _Panurge loue les debteurs et
emprunteurs_, peignant la satisfaction qu'il éprouve aux révérences de
ses créanciers, chaque matin assemblés à son lever:--«Il m'est advis,
dit-il, que je joue encore le Dieu de la passion de Saumur, accompagné
de ses anges et chérubins.»
Il continue: Si l'on cessait de prêter, l'univers serait
bouleversé.--«De cettui monde rien ne prestant, ne sera qu'une
chiennerie, qu'une brigue plus anormale que celle du recteur de Paris,
_qu'une diablerie plus confuse que celle des jeux de Doué_.»