ODE.

Les _histoeres_ sont pleines

De Corines, d'Héleines,

De Lucreces ancor.

Les poètes la _gloere_

Des fammes nous font _croere_,

La sonnant a grand cor... etc.

(_Opuscules_, p. 101.)

Observez que la prononciation que Pelletier prétend noter n'est pas

celle de sa province, mais celle de Paris et de la cour.

Que d'ailleurs cette prononciation fut la prononciation traditionnelle

du XIe siècle, l'orthographe constante du _livre des Rois_ ne permet pas

d'en douter. Le _livre des Rois_ écrit les imparfaits en _ois_, _oué_.

Je croyais, dit Naaman, qu'Élisée viendrait jusqu'ici, _putabam quod

egrederetur ad me_:--«Jo _quidoué_ que il en eisit e jesque a mei

venist.» (_Rois_, p. 362.)

Tant que l'enfant de Bethabée a vécu, j'espérais, dit David, que Dieu le

guérirait; c'est pourquoi je _jeûnais_ et _pleurais_:--«Tant cume li

enfes vesquid, _jo esperoué_ que Deu le guaresist, e pur ço _jeunowe_ e

_pluroué_.» (_Ibid._, p. 161.)

La raison alléguée par l'ancienne Académie pour repousser l'orthographe

de Voltaire, c'est que _oi_ était aussi propre que _ai_ pour noter la

finale de l'imparfait de l'indicatif. Ils posaient en principe cette

erreur, qu'on avait toujours prononcé cet imparfait comme on fait

aujourd'hui.

Voltaire ignorait que la prononciation eût changé considérablement;

mais, pour noter ce qu'il entendait, il prenait dans l'orthographe

contemporaine la notation à son avis correspondante au son, et il ne se

trompait pas. On a de tout temps écrit gramm_ai_re, pal_ai_s, le

M_ai_ne, retr_ai_t, m_ai_s, jam_ai_s, si ce n'est en Normandie, où ce

son était figuré par _ei_: Engl_ei_s, Franc_ei_s, pl_ei_dier, etc.

Ainsi, d'Olivet, d'Alembert, l'Académie, M. Nodier, et tous les

adversaires de Voltaire sur cette question, commettaient une erreur

double:

1º Ils attribuaient à la notation _oi_ une valeur qu'elle n'a jamais

eue;

2º Ils refusaient à la notation _ai_ la valeur qui lui a toujours été

propre depuis que notre langue possède des diphthongues; sans compter

l'erreur d'attribuer à Voltaire ce qui ne lui appartenait pas. Puisque,

selon eux, _oi_ équivalait si pleinement à _ai_, que n'écrivaient-ils la

province du M_oi_ne, un pal_oi_s, la gramm_oi_re, le verbe f_oi_re,

etc.? Pourquoi deux notations diverses du même son?

L'orthographe dite de Voltaire avait été proposée, en 1675, par un

avocat du Parlement de Rouen, nommé Bérain. Après des combats

opiniâtres, elle a fini par triompher en 1835: l'Académie franç_ai_se,

dans sa nouvelle édition de son dictionnaire, adopte enfin l'orthographe

de Voltaire. Dieu soit loué! Il a fallu cent soixante ans pour en

arriver là! Encore ni lui, ni elle, peut-être, n'ont-ils jamais bien su

combien cette mesure était au fond raisonnable et juste.

* * * * *

Voltaire écrivait et voulait qu'on écrivît _fesant_, _bienfesant_, et il

avait raison: la forme la plus ancienne n'est pas _faire_, mais _fere_.

Cela est attesté non-seulement par les manuscrits, mais encore par ces

formes, _je ferais_, _je ferai_, et par le prétérit _je féis_, contracté

maintenant en _je fis_. Il est impossible de tirer _je fis_ de la forme

_faire_.

Le _livre des Rois_ écrit toujours, en contractant, _je frai_, _tu

fras_, qui ne peuvent venir que de _fere_.

Pourquoi écrivons-nous, en effet, _je prendrai_ avec contraction, et _je

ferai_ sans contracter?

Théodore de Bèze est contre _fesant_, parce qu'il pose en principe que

l'infinitif est _faire_, et ne veut pas qu'_on change le spondée en

ïambe_. Ménage est pour; et sa raison est encore meilleure que celle de

Bèze: c'est que le peuple parisien prononce _fesant_: «Il faut donc dire

_fesant_.»

Le hasard a voulu que Ménage tirât ici d'une règle fausse une

conséquence juste. La prononciation populaire est une induction qu'il

faut vérifier, mais non pas une autorité absolue. Il est également

indigne d'un esprit critique d'admettre ou de rejeter par cette seule

considération: Le peuple dit ainsi. C'est pourtant la manière habituelle

de procéder de Ménage: il se détermine en faveur de _nentilles_ et

_castonade_, contre _lentilles_ et _cassonade_, parce que la première

prononciation est celle du peuple de Paris.

* * * * *

Enfin le troisième point de la réforme proposée par Voltaire porte sur

les pluriels en _ants_ ou _ents_, d'où Voltaire retranche le _t_.

J'ai fait voir (p. 77-81) combien cette suppression était logique et

conforme à l'usage primitif. Je ne reproduirai pas ici mon argument,

mais je citerai celui d'un élève de M. Nodier, par conséquent violent

antagoniste de Voltaire. L'école de M. Nodier reproche à Voltaire

d'avoir corrompu l'ancienne orthographe; c'est là le grand crime,

l'accusation terrible! On ne manque pas de la mettre en avant au sujet

des pluriels dépouillés de leur _t_.

«De sorte que si une dame leur écrit qu'elle a des _enfans charmans_,

ces étrangers, _moins sots que les grammairiens de l'école de Voltaire_,

répondront à cette dame qu'elle est aussi _charmane_ que ses _enfans_

sont _charmans_.»

(_Rem. sur la Lang. franç._, I, 454.)

Ce raisonnement a droit de surprendre dans la bouche d'un élève de

l'École des chartres, car il s'en suivrait rigoureusement que tous ceux

qui ont écrit depuis l'origine de la langue jusqu'à la fin du XVe

siècle, sont _des sots de l'école de Voltaire_. En effet, pas un ne met

le _t_ au pluriel, mais tous le changent en _s_: une caractéristique

remplace l'autre.

Prenons une phrase des _Cent Nouvelles_:--«Advint, certaine espace

après, que, par le conseil de plusieurs de ses _parens_, amis et

_bienvueillans_, monseigneur se maria.»

(I, 102, _édit. de M. Leroux de Lincy_[84].)

[84] Je la choisis comme la meilleure, et la plus fidèle aux

manuscrits.

Cette orthographe de Louis XI ou de son secrétaire autoriserait donc à

conclure que _parent_ fait au féminin _paranne_, et _bienveillant_,

_bienveillane_? Non; mais on en conclurait plus juste qu'il faut étudier

les règles quand on est étranger, et même quand on ne l'est pas; et, par

supplément, que si Voltaire est un sot, il l'est du moins en nombreuse

et respectable compagnie.

En résumé, je vois que sur la question des imparfaits, sur celle du

verbe _faire_ ou _fere_, sur celle des pluriels, Voltaire, conseillé

uniquement par le bon sens et par l'instinct, s'est rencontré avec les

créateurs de notre langue; tandis que l'école imposante de M. Nodier,

toute poudreuse et orgueilleuse de son moyen âge, s'est complétement

fourvoyée sur les trois points. Mais Voltaire, aux yeux de certaines

gens, peut-il avoir raison sur rien? Peut-il, ayant mal parlé de la

_Bible_, avoir bien parlé de l'orthographe? Ils se sont donc obstinés,

ils s'obstinent et s'obstineront, semblables à ces martyrs des

croisades,

Qui tombaient pieux et fidèles,

En combattant jusqu'au trépas

Pour des vérités éternelles

Qu'eux-mêmes ne comprenaient pas.

Voltaire a déjà gagné son procès sur la première question, je veux dire

sur l'orthographe des imparfaits. Il ne faut qu'avoir patience: il le

gagnera de même sur _fesant_ et _je fesais_, et sur les _enfans_ et les

_ignorans_.

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 116 / 227 题