Du patois des paysans de comédie.
Les poëtes comiques, Molière, Regnard, Dufresny, Dancourt, mettent dans
la bouche de leurs paysans un patois qu'on n'entend plus guère qu'au
théâtre. Ce n'est pas du tout, comme on serait tenté de le croire, un
langage de convention, inventé pour différencier sur la scène l'homme
bien élevé de l'homme rustique et sans éducation; c'est le véritable
langage d'autrefois, qui était dans l'origine celui de tout le monde,
qui s'est trouvé ensuite le langage des classes inférieures, parce que
celui des hautes classes s'était modifié, et qui, aujourd'hui, est
presque effacé même parmi le peuple, parce que le peuple finit toujours
par subir plus ou moins l'influence de la classe supérieure. Il résiste
longtemps; il ne cède que lentement et comme à regret; mais enfin le
contact journalier, l'instinct d'imitation de ce qui paraît meilleur,
produisent leur effet, et gagnent quelque chose sur l'habitude et sur la
fidélité aux traditions. Pour son langage comme pour son costume, le
peuple ne court pas à la mode; il y vient le dernier. Mais la mode une
fois adoptée, il ne s'en veut plus séparer. Nous ne huons aujourd'hui
sur les épaules du peuple que les parures de nos grands-pères.
Examinons, pour nous en convaincre, quelques traits de ce patois
consacré au théâtre.
Un des plus caractéristiques est l'alliance d'un verbe au pluriel avec
un pronom personnel au singulier: _Je sommes_ pour être mariés ensemble,
dit Pierrot à Charlotte (_D. Juan_); et Martine:
Ce n'est point à la femme à prescrire, et _je sommes_
Pour céder le dessus en toute chose aux hommes!
C'est ainsi qu'on parlait à la cour de Henri III. Henri Estienne note ce
solécisme comme éclos au Louvre de son temps:
Pensez à vous, ô courtisans,
Qui, lourdement barbarisants,
Toujours _j'allions_, _je venions_, dites...
«Ce sont les mieux parlants qui prononcent ainsi: _J'allons_, _je
venons_, _je disnons_, _je soupons_.»
(_Du Langage français italianisé._)
Mais Henri Estienne se trompe, au moins quant aux dates. Dans sa haine
contre Catherine de Médicis, haine où il entre beaucoup de fiel
religionnaire, comme de protestant à catholique ultramontain et ligueur,
Henri Estienne impute à la cour de Henri III tout ce qu'il peut lui
imputer, juste ou non; il fait arme de tout. Pour le dire en passant,
c'est là ce qui gâte ses _Dialogues du langage françois italianisé_, et
commande de ne s'y fier qu'avec grande réserve; car l'auteur, s'il n'est
de mauvaise foi, est mal instruit. Il va jusqu'à prétendre que François
Ier ne pouvait souffrir les courtisans qui italianisaient. Mais au
contraire: cette manie d'italianisme, que Henri Estienne fait naître
sous Henri III, remonte à François Ier. On en rencontre la trace dans
tous les écrits du temps, dans Marot, dans la reine de Navarre, dans les
correspondances des grands personnages; et, pour ne la point voir, il
faut tout le parti pris de Henri Estienne. Le roi, bien loin de s'en
plaindre, était le premier à en donner l'exemple. Toutes les fautes
signalées avec tant d'amertume par Henri Estienne, non-seulement
François Ier les commettait en parlant, mais il les écrivait même. La
substitution de l'_a_ à l'_e_, de la diphthongue _ou_ à l'_o_ simple:
N'estes vous pas de bien grans fous
De dire _chouse_ au lieu de _chose à_
De dire _j'ouse_ au lieu de _j'ose_?
Et pour _trois mois_, dire _troas moas_;
Pour _je fay_, _vay_, _je foas_, _je voas_?
En la fin vous direz _la guarre_,
Place _Maubart_, frère _Piarre_!
(Henri Estienne, _Du lang. fr. ital._)
Or, prenez la lettre de François Ier à M. de Montmorency, rapportée à la
suite des lettres de sa soeur Marguerite[80], vous y lirez:
[80] Lettres de la Reine de Navarre, tom. I, pag. 467.
«Le cerf nous a menés jusqu'au _tartre_ de Dumigny... _J'avons_
esperance qu'y fera beau temps, veu ce que disent les estoiles, que
_j'avons_ eu le loysir de voir... Perot s'en est _fouy_, qui ne s'est
_ousé_ trouver devant moy...»
Ne voilà-t-il pas de quoi autoriser le langage de Martine, de Charlotte
et de _Piarrot_:--«Par ma fi, _Piarrot_, il faut que j'aille voir un peu
ça.--Tu dis, _Piarrot_?...--Je me romps le cou à t'aller dénicher des
_marles_... etc.»
Nous commettons tous les jours cette faute de joindre un pluriel avec un
singulier, et personne n'y prend garde, tant l'habitude excuse toutes
choses. La seule différence est que nous avons retourné le solécisme de
François Ier: c'est aujourd'hui le pronom que nous mettons au pluriel,
avec le verbe au singulier. Le sentiment de la dignité personnelle est
dans ces derniers temps monté si haut, que personne ne parle plus de soi
qu'en disant avec emphase, _nous_, comme le roi. C'est une manière
d'éviter le _je_, qui est, dit-on, odieux; ce _nous_ solennel jusqu'au
ridicule est-il plus modeste? Mais comme il faut que la grammaire
retrouve toujours son compte, et qu'en définitive _nous_ ne sommes
qu'_un_, on laisse le participe au singulier. «Dans ce drame que _nous
donnons_ au public, _nous nous sommes efforcé_... _nous nous sommes
affranchi_[81]...»
[81] Une autre formule de modestie raffinée consiste à parler de soi
constamment à la troisième personne. Cela déguise et dissimule tout
à fait la première:--«_Celui qui écrit ces lignes... l'auteur de ce
drame_ ne serait pas digne de suivre de si grands exemples: IL se
taira, LUI, devant la critique... IL sent combien IL est peu de
chose, LUI... IL se sait responsable, et ne veut pas que la foule
puisse lui demander compte un jour de ce qu'IL lui aura enseigné...
IL fera toujours apparaître volontiers le cercueil dans la salle du
banquet...» Dans toutes ces phrases, le _je_ serait choquant; _il_
et _lui_ passent inaperçus.
Les poëtes comiques ne se bornent pas à marier le singulier et le
pluriel, ainsi qu'on faisait dans la docte cour du _Père des lettres_;
ils donnent à cette première personne du pluriel une forme qu'elle n'a
plus. Au lieu de _Nous avons_, _aurions_, _dirons_, c'est _Nous
avommes_, _auriomes_, _dirommes_.