INFINITIFS.--L'étude du vieux français, celle de toutes les langues, je
pense, mène à reconnaître ce phénomène étrange, qu'une langue, à son
origine, est régulière, logique dans toutes ses parties, et, à son point
de perfection, pleine d'inconséquences et d'irrégularités. Comment cela
se peut-il? Comment des barbares si éloignés de la civilisation qu'ils
n'en ont pas même le premier instrument, une langue à eux, ces barbares
composant leur langage à la hâte, au hasard, des débris d'un autre
langage vieilli et corrompu; comment ces gens-là auraient-ils pu
observer l'ordre, la déduction, l'analogie, toutes ces lois
philosophiques qu'une méthode rigoureuse, fortifiée d'un long exercice,
a tant de peine encore à maintenir? Au contraire, lorsque la société
s'est organisée, lorsque les arts sont cultivés en paix, lorsqu'une
lente et savante analyse remplace de tous côtés une synthèse brutale et
précipitée; en un mot, lorsque fleurissent les académies, c'est alors
que nous allons voir le triomphe de la logique! Toutes choses vont être
épluchées, rectifiées au compas de la géométrie, classées dans un bel
ordre et un enchaînement régulier, qui permettra d'en admirer l'ensemble
et d'en comprendre la suite d'un coup d'oeil.
Nous sommes, grâce à Dieu, dans cette dernière période. Nous jouissons
non pas d'une, mais de cinq académies, sans compter les sociétés
savantes, grammaticales ou autres. Approchez: que voyez-vous? Le plus
effroyable chaos dans la langue; l'impossibilité démontrée, ou peu s'en
faut, d'avoir une grammaire et un dictionnaire. Passe encore pour la
grammaire, direz-vous; mais le dictionnaire! C'est la besogne de six
greffiers. Oui, sans doute. Et c'est justement pour s'obstiner à
comprendre et à exécuter ainsi la chose, que l'Académie n'en est pas
venue et n'en viendra jamais à bout.
Au contraire, nos aïeux, sans doctrine et sans académiciens, s'étaient
arrangé une langue si régulière, qu'à une énorme distance, et à travers
le brouillard des âges, un oeil attentif en saisit encore les
principales dispositions. Un pareil concert est incompréhensible.
L'expliquera qui pourra; ce n'est pas moi qui l'essayerai. Je
m'estimerai assez heureux si j'arrive à le faire reconnaître.
Il semble qu'on eût arrêté d'économiser sur chaque infinitif latin au
moins une syllabe: c'était en entrant dans notre langue comme un péage,
un droit d'admission. _Audire_ fit _ouïr_; _separare_, _sevrer_;
_movere_, _mouvoir_; _amare_, _aimer_; _plangere_, _dolere_, _plaindre_
et _se douloir_; _parolare_, _parler_; _rotolare_, _rouler_[58];
_ingenerare_, _engendrer_, etc. _Mourir_ n'a que deux syllabes, comme en
latin; mais d'abord _mori_, à titre de verbe déponent, peut être mis
dans une classe exceptionnelle; ensuite le primitif est réellement
_moriri_, qui se trouve dans Plaute et même dans Ovide.
[58] Roland fut ainsi nommé, parce qu'en venant au monde il _roula_
jusqu'au bord de la caverne où sa mère Berthe, soeur de Charlemagne,
lui donna le jour. Son père Milon rend compte à Berthe du motif de
ce nom: «La prima volta ch'io lo vidi, si lo vidi io che il
_rotolava_, e in franzoso è a dire rotolare, _roorlare_... Io voglio
per rimemoranza che l' habbia nome _Roorlando_.» (_I Reali di
Franza_, liv. VI, c. 55.)
«La première fois que je le vis, je le vis qui _rotolait_, et le mot
italien _rotolar_, c'est en français _rouler_... Je veux qu'en
commémoration il s'appelle _Roulant_.»
C'est donc _Roulant_, et non _Roland_, qu'il faudrait dire. Tout le
moyen, âge a prononcé _Rouland_, conformément à la valeur de
l'orthographe exposée page 57. Le hasard fait que, dans un manuscrit
anglo-normand cité par M. Fr. Michel, ce nom se trouve écrit à la
moderne, _Roulant_:
De Roulant u de Oliver
Orrium mult plus volenters
Ke ne frium, si cum jo quit,
La passiun de Jesus Christ.
(_Chans. de Roland_, p. 208.)
«Nous sommes, dit le bon trouvère, si _feinz_ (si _feignants_), que
nous entendrions, je pense, plus volontiers chanter les exploits de
_Rouland_, d'Olivier et des douze pairs, que la passion de
Jésus-Christ.»
C'est cette condition inflexible de la syncope qui paraît avoir
déterminé les finales diverses de nos infinitifs. Le latin n'en a
qu'une: _re_[59]. Apparemment le français n'en aurait pas eu davantage,
et tous nos infinitifs auraient été faits comme _lire_, _mettre_,
_courre_, sans les convenances de l'euphonie, qui venait après la
syncope, mais non moins exigeante.
[59] L'allemand n'en a qu'une non plus, _en_.
Enlevez la syllabe du milieu d'_amare_, _inflare_, _probare_: ce qui
reste ne peut s'articuler _amre_, _enflre_, _prouvre_. On a retourné la
position des lettres, ou, si vous l'aimez mieux, on a supprimé l'_e_
final, et, par la métamorphose habituelle de l'_a_ en _e_, on a eu
_aimer_, _enfler_, _prouver_.
Les infinitifs qui, après avoir subi l'opération de la syncope, se
trouvaient toujours d'accord avec l'euphonie, sont demeurés en _re_:
_boire_, _clore_, _lire_, _faire_, _croire_, _feindre_, etc.
Quelques verbes, se trouvant sur la limite de l'une et de l'autre
situation, avaient les deux terminaisons à la fois. Par exemple,
_ardere_ avait fait _ardre_ ou _arder_. Ce n'était pas, comme on
pourrait le croire, une différence de dialecte; on employait
indifféremment l'un et l'autre:
--«E li reis tut fist _ardre_ defors Jerusalem el val de Cedron, e en
Betel la puldre porter.» (_Rois_, 426.)
--«... E le curre ki faid fud en la reverence al soleil fist _ardeir_.»
(P. 427.)
Il n'est peut-être pas inutile d'observer que _ardre_ se trouve ici dans
le corps d'une phrase, et _ardeir_ à la fin. Le premier fait mieux
couler le discours, le second l'arrête plus net.
* * * * *
Quant aux terminaisons en _ir_ et en _oir_, quel principe en décidait
l'emploi plutôt que celui de _er_? Il y en avait un certainement. On se
réglait apparemment sur la voyelle du latin; car il ne faut pas
s'imaginer que ces substitutions de voyelles se fissent au hasard; tout
était prévu, et ce qui confond de la part de ces prétendus barbares,
c'est de les trouver observateurs si ponctuels de lois si minutieuses.
_A_ se traduisait généralement par _e_:--_Amare_, _aimer_;--_laudare_,
_louer_.
_E_, par _i_:--_Implere_, _emplir_;--_fallere_, _faillir_;--_jacere_,
_gésir_;--_quærere_, _querir_;--_legere_, _lire_;--_dire_, _fleurir_,
etc.
Ou bien par _oi_:--_sapere_, _savoir_;--_cadere_, _chaoir_;--_sedere_,
_seoir_;--_vedere_, _veoir_;--_recevoir_, _mouvoir_.
L'_i_ long de l'infinitif latin demeurait _i_ en français. _Salire_,
_mentiri_, _sentire_, _audire_, _ferire_, etc.; _saillir_, _mentir_,
_sentir_, _ouir_, _férir_, _venir_.
Cette dernière disposition est remarquable en ce que, par une loi
précisément contraire, hors des verbes, l'_i_ latin se change en _e_
français: _mihi_, _sibi_, _tibi_, _me_, _te_, _se_;--_si_ dubitatif,
_se_;--_nisi_, _nes_;--_ubi_, _ove_ (première forme de _où_);--_illic_,
_illec_;--_in_, _en_;--_inter_, _entre_, etc.; d'où l'on peut tirer une
indication utile pour reconnaître l'âge des mots composés. Dans les mots
formés à une bonne époque, _in_, _inter_, sont toujours traduits _en_,
_entre_: _engager_, _enhardir_, _emmancher_, _engendrer_, _entretenir_,
_entreprendre_, ont été faits par des gens qui savaient la règle, ou du
moins en conservaient la tradition; mais _inventer_, _introduire_,
_inspirer_, _instruire_, _imprimer_, _interdire_, _intervenir_,
_intéresser_, etc., portent le cachet moderne.
Cette règle de discernement s'applique également aux substantifs.
* * * * *
IMPARFAITS.--La forme de l'imparfait de l'indicatif, telle que nous
l'employons aujourd'hui, est une forme syncopée. La forme primitive,
calquée plus exactement sur le latin, reproduisait la terminaison _bam_,
_bas_, _bat_: _j'ameveis_, _tu ameveis_, _il ameveit_. Saint Bernard, le
_Commentaire sur Job_, n'en connaissent pas d'autre.
--«En ceste terre _habondaveit_ et si _sorhabondeveit_.» (_Saint
Bernard_, p. 553.) _Abundabat_ et _superabundabat_.
--«Et ke fesoit li fil quant il por luy a vengier veoit si esmeut le
peires k'il a nule creature n'en _espargneveit_?» (_Ibid._, 523.)--«Et
que faisait le fils voyant son père si ému à le venger qu'il n'épargnait
nulle créature?»
--«Et s'il donkes ne _veskivet_ jai mie selonc la char.»--Et s'il ne
vivait (_véquivait_, _vivebat_) déjà plus selon la chair.» (_Ibid._, p.
554.)
--«... Et la chambriere ki portiere _eret_ et le frument _purgievet_,
dormit.» (_Job_, p. 444.) _Et purgabat frumentum._
Remarquez _eret_, _erat_; preuve que la forme _ert_ était dès lors une
forme syncopée.
--«Dunkes li sainz hom _proievet_ ke li jors perisset.» Priait que le
jour pérît. (_Ibid._, 445.)
--«Et por offrir les sacrefices soi _levevet_ main.» (_Ibid._ 492.)
Ces deux textes, Job et saint Bernard, ne manquent jamais cette forme
complète, qui ne se rencontre pas dans le _livre des Rois_. Celui-ci
écrit partout _se giseit_, _se dormeit_, dans la forme moderne; est-ce à
dire que le _livre des Rois_ soit d'une rédaction postérieure à celle
des deux autres, ou que, du temps de l'auteur, la forme syncopée de
l'imparfait fût déjà en usage? Je ne le pense pas; la différence vient
sans doute des copistes, dont les uns auront marqué le _v_ euphonique,
l'autre au contraire l'aura négligé partout, laissant à ses lecteurs à
le suppléer. Nous voyons par là clairement comment on a été amené à la
forme contracte. Effectivement, _levevait_, _avevait_, _poursuivevait_,
choquaient trop l'euphonie pour être longtemps maintenus: on les
contracta promptement en _avait_, _levait_, _poursuivait_. Mais il est
précieux d'avoir la certitude qu'ils ont existé sous la forme complète.
* * * * *
PRÉTÉRITS.--Nos pères écrivaient avec une _s_ la troisième personne du
singulier du parfait de l'indicatif: _il dist_, _il fist_. Cette _s_
témoigne d'une contraction, comme si l'on avait dit: _il disit_, _il
fesit_.
Au XVIe siècle, cette _s_ fut réservée comme caractéristique à
l'imparfait du subjonctif: je voudrais _qu'il aimast_, _fist_, _dist_.
Nous l'avons totalement abolie au prétérit, et remplacée à l'imparfait
du subjonctif présent par l'accent circonflexe.
* * * * *
FUTURS.--Le futur de nos verbes a été formé d'après la terminaison du
futur latin _ero_. On ajustait cette terminaison française _erai_, sans
s'inquiéter si l'infinitif était en _er_, comme _aimer_, ou en _re_,
comme _mettre_; tous deux faisaient _j'aimerai_, je _metterai_.
_ESTRE_, _j'esserai_; _AVOIR_, _j'averai_, puis, par syncope, _j'aurai_
ou _j'arai_; _RECEVOIR_, _je receverai_, par syncope _recevrai_;
_APPERCEVOIR_, _j'apperceverai_, _j'appercevrai_; _VALOIR_, _je
vauderai_, _vaudrai_; _AIMER_, _j'aimerai_; _LOUER_, _je louerai_, ou
_je lourai_, pour la facilité de la versification.
Le portefaix jetant dans la rivière le second bossu, qu'il croit avoir
déjà noyé tout à l'heure:
Va-t'en, dit il, au vif Maufé[60].
Tant _t'averai_ hui apporté!...
(_Des trois Bossus._)
[60] Au diable vivant.
Le médecin malgré lui ayant guéri la fille du roi, se voit contraint par
le bâton de guérir aussi tous les malades de la ville: il les rassemble
dans une salle, où il a fait allumer un grand feu: Je vais, dit-il,
brûler le plus malade d'entre vous; les autres boiront de sa cendre, et
seront guéris. A ce mot ils le sont tous, et en se retirant rendent
témoignage au roi de la science du faux médecin:
Moult a grand chose a vous garir,
Je n'en poroie a chief venir.
Le plus malade en eslirai
Et en cel feu le _meterai_;
Si l'_arderai_ en icel feu,
Et tuit li autre en aront preu[61],
Car cil qui la poudre _bevront_
Tout maintenant gari seront.
(_Du Vilain Mire._)
[61] Profit.
Le poëte aurait pu dire _beveront_, comme il a dit
_metterai_.--Ailleurs, _je la garrai_, pour je la _garirai_.
Les poëtes du XIIIe siècle employaient la forme primitive et complète du
futur, ou la forme syncopée, selon l'exigence du mètre. Voici un passage
où l'on trouve ces deux formes réunies. Il est tiré d'un fabliau que
j'aime à citer, car c'est un des plus spirituels de notre vieille
littérature, le fabliau d'_Aubérée_. On jugera si ma prédilection est
mal fondée, et si l'auteur, qui doit avoir été enfant de Compiègne ou de
Saint-Quentin, manquait de verve et de comique.
Il faut savoir que l'adroite Aubérée a excité la jalousie d'un mari, en
cachant dans le lit nuptial un vêtement masculin, un surcot. L'époux,
brutal de sa nature, sans autre forme de procès, a jeté sa femme à la
porte; la charitable et dévote Aubérée l'a recueillie. Tout cela était
calculé avec un amant caché chez dame Aubérée. Le lendemain, il s'agit
de calmer les soupçons du _borgois_. Aubérée se place sur le chemin de
cet homme, et commence une lamentation désespérée: on lui avait confié
un surcot à raccommoder; elle l'a emporté en ville, l'a oublié, perdu
quelque part; bref, on lui réclame ou le surcot ou sa valeur, trente
sous:
Elle s'escrie a haute voix!
«--Trente sols! la veraie croix!
Trente sols! dolente chaitive;
Trente sols! lasse! que ferai?
Trente sols! et où les _prendrai_?
Diex! je suis trop malhéureuse!
Trente sols! lasse! dolereuse!
Or m'est il trop mésavenu!
Estes-vous[62] le borgois venu;
Dame Aubérée veu l'a,
Si crie encor et ça et la:
Trente sols! lasse! trente sols!
Or viendra Çaiens le prevoz,
Si _prendera_ ce pou que j'ai.
C'est le songe que je songeai!
[62] Voici.
Cela n'est-il pas digne de Regnier, voire de Molière?
_Il gerra_, _il parra_, _je lairai_, _nous emmenrons_, pour _il gésira_,
_il paraîtra_, _je laisserai_, _nous emmenerons_, etc.
Ja ne _gerra_ mais delez moi
Li vilains qui tel hernois porte.
(_Du Vilain à la C. N._, Barb., II, 129.)
«Jamais ne couchera près de moi le vilain, etc.»
Le Jongleur n'ose pas risquer au jeu les âmes à lui confiées par Satan:
Dist saint Pierre: Qui li dira?
Ja pour vingt ames n'y _parra_.
(_De S. Pierre et du Jongleor._)
Que _donras_ tu a mon seignor,
Se je te faz estre deslivres?
--Sire, je li _donrai_ vingt livres.
(_De Constant Duhamel._)
Dans _le Chevalier qui fist sa femme confesse_ (_le Mari confesseur_, de
la Fontaine), le chevalier emprunte le costume de son ami le prieur:
Se vos dras noirs me presterez,
Ains mienuit toz les raurez,
Et vos grans bottes chaucerai,
Et je ma robe vous _lerrai_.
Ceens avez mon palefroi,
Et le vostre _menrai_ o moi[63].
Le moine tout li otria.
[63] _Avec moi._ Prononcez l'_i_ comme _j_: _meneraije o moi_.
§ III