SYNCOPE DANS LES NOMS.

Une tendance constante à resserrer les mots, combinée avec un soin

scrupuleux de l'euphonie, voilà les deux caractères essentiels du génie

de notre langue, et sous l'influence desquels elle s'est développée.

Voltaire avait reconnu le premier: «C'est, dit-il, une propriété des

barbares d'abréger tous les mots.» Je lui en demande pardon, mais je

crois l'épithète injuste. En toute chose, la simplicité est le dernier

terme de l'art. Considérez les langues des sauvages ou celles qui se

sont arrêtées à l'état primitif, comme le basque: quels mots

incommensurables! quelle complication de temps et de cas! Ce n'est pas

trop de la vie entière d'un homme pour apprendre à parler. Voilà le vrai

caractère de la barbarie. La civilisation, au contraire, économise le

temps; elle simplifie l'instrument, pour avoir le loisir d'exercer

l'art. Ennius et ses contemporains disaient _induperator_, _avispicium_,

_dedecoramentum_, _indupetrare_, _extera_, _supera_, qui, sous Auguste,

étaient resserrés en _imperator_, _auspicium_, _dedecus_, _impetrare_,

_extra_, _supra_. Au compte de Voltaire, Horace, Virgile et Cicéron,

seraient les barbares; Ennius, Pacuvius et Lucile, les hommes plus

civilisés.

Autre chose est d'abréger les mots, autre chose de les estropier. S'il

est démontré qu'une abréviation conserve les caractères natifs,

essentiels du mot, et s'allie en même temps avec la douceur et la

facilité du langage, il est incontestable que c'est un perfectionnement.

Nous aussi nous avons commencé par des formes développées, que nous

avons resserrées à mesure que nous avancions.

C'est un fait singulier, et qui n'a pas encore été remarqué, que la

plupart de nos substantifs tirés du latin ne sont pas calqués sur le

nominatif, mais sur l'accusatif. Apparemment nos pères regardaient

l'accusatif comme la forme du mot la plus complète. _Vierge_, _image_,

_multitude_, _ordre_, etc., dérivent de _virginem_, _imaginem_,

_mutitudinem_, _ordinem_; la forme primitive était _virgine_, _imagine_,

_multitudine_, _ordene_.

--«Chier frère, ceste génération ki raconterat? li angeles l'anonzat...

_li virgine_ croit; de foit conzoit _virgine_; _virgine_ enfantet, e

_virgine_ parmaint!»

(_Saint Bernard_, p. 531.)

Le livre de _Job_ traduit ces parole: _imago coram oculis meis_, «une

_ymagene_ devant mes oez.» (P. 486.)

--«Li fils si est la _imagene_ del pere.» (_Ibid._)

L'amiral Baligant fait un voeu à ses divinités Apollon et Mahomet, de

leur élever des statues d'or fin:

Mi damne Deu, je vuz ai mult servit!

Tes _ymagenes_ ferai tutes d'or fin.

(_Roland_, st. 255.)

Li amirals mult par est riches hom.

De devant sei fait porter sun dragon,

E l'estandart Tarvagan e Mahum,

E un _ymagene_ Apolin le felun.

(_Ibid._, st. 237.)

«L'amiral est un homme très-riche: il fait porter devant soi son dragon,

l'étendart de Tarvagant et de Mahomet, et une image d'Apollon le félon.»

APOLIN est abrégé d'_Apollinem_, comme _fontaine_, de _fontem_.

_Origine_ ne représente pas _origo_, mais _originem_. On disait par

syncope _orine_:

Cil pautonier ki sont de pute _orine_.

(_Rom. de Guillaume d'Orange._)

«Cette canaille de sale origine.»

MULTITUDE est par syncope de _multitudine_, qui est dans les _Rois_ et

dans saint Bernard:

--«E avez grant _multitudine_ de gens e veels de or.»

(_Rois_, III, 398.)

GUASTINE ou _wastine_ était formé pareillement de _vastitudinem_.

--«Uns huem mest en la _guastine_ de maon.» (_Rois_, I, 96.)--«Ki est

encontre la _wastine_ al chemin[55].»

(_Ibid._, 103.)

[55] Il est singulier de voir, deux lignes plus haut, le mot _désert_

employé pour désigner la même chose: «E Saul vint al _desert_ de

Ciph.»

ORDENE (_ordinem_), _ordre_.

Saladin pressant Hugues de Tabarie afin d'être par lui fait chevalier,

Hugues s'y refuse net:

Biau sire, fait il, non ferai.

Porquoi? et je le vous dirai:

Sainte _ordene_ de chevalrie

Seroit en vous mal emploiiee,

Car vous estes de male loi

Se n'avez batesme ne foi.

(_L'Ordene de chevalerie_, v. 81.)

--«Me semblet ke les trois de ces quatre fontaines apartignent

proprement a trois _ordenes_ de sainte Eglise: une chacune fontaine a un

chascun _ordene_.»

(_Saint Bernard_, p. 539.)

ORGENES (d'_organa_), aujourd'hui _orgues_:

--«E David sunout une manière de _orgenes_ ki esteient si aturné ke l'om

les liout as espaldes celi ki 's sunout.» (_Rois_, p. 141.)--«Et David

jouait d'une espèce d'orgues qu'on liait aux épaules de celui qui en

jouait.»

* * * * *

La syncope ne tarda pas à resserrer tous ces mots. Le _livre des Rois_

dit partout _aneme_ (_animam_); la _chanson de Roland_ écrit déjà

_anme_. Roland à l'agonie se recommande à Dieu:

Guaris de mei l'_anme_ de tuz perils...

Mors est Rollans, Deu en a l'_anme_ es cels.

(St. 173.).

ENGELE, dans _les Rois_ et dans saint Bernard:

--«Glore soit a Deu en haltismes, ce dient li _engele_.» (P.

543.)--«Jacob vit les _engeles_ montanz et «descendanz.»

(_Job_, p. 480.)

Dans le _Roland_, c'est déjà _angle_:

Ço sent Rollans que la mort li est pres,

Par les oreilles fors se ist la cervel:

De ses pers priet Deu que 's apelt

E poi de lui al _angle_ Gabriel.

(_Roland_, st. 155.)

«Roland sent que sa mort approche. La cervelle lui sort par les

oreilles. Il prie Dieu de se souvenir des autres pairs de France, et se

recommande lui-même à l'ange Gabriel.»

Charlemagne arrive sur le champ de bataille de Roncevaux après la

défaite accomplie. La nuit arrive, et l'armée française dort parmi les

débris:

Karles se dort cume hume traveilliet.

Seint Gabriel li ad Deus enveiet,

L'empereur li cumande a guarder:

Li _Angles_ est tute noit a sun chef.

(_Ibid._, st. 280.)

«Charlemagne repose comme un homme agité d'inquiétude. Dieu lui a envoyé

saint Gabriel, avec ordre de garder l'empereur. L'ange se tient toute la

nuit à son chevet.»

CHAIR ne dérive pas de _caro_, mais de _carnem_; d'où vient que dans les

plus vieux textes il n'est jamais écrit autrement que _carn_, _karn_,

_charn_. L'_n_ reparaît encore aujourd'hui dans _charnel_, _décharner_,

_carnassier_.

RÈRE-GUARDE, ANS-GARDE ou _engarde_, pour _arrière-garde_,

_avant-garde_, se trouvent à chaque page de la _chanson de Roland_:

Se en _rere guarde_ troevet le cors Rollant.

(St. 46.)

--«S'il trouve Roland à l'arrière-garde.»

Qu'en _rere guarde_ trover le poüsum.

(St. 47.)

--«Que nous le pussions trouver à l'arrière-garde.»

E ki sera devant mei en l'_ansgarde_?

(St. 57.)

«--Et qui sera devant moi à l'avant-garde?»

MAIN, par syncope de _matin_.

On se tromperait de croire que _main_ vient directement de _mane_, et a

précédé _matin_. Premièrement, on abrége un mot racine, mais on ne

l'allonge pas; cela est contraire au génie des langues en général, et à

celui de la nôtre en particulier; ensuite le fait est une preuve

irrécusable: le _livre des Rois_, celui de Job, saint Bernard, emploient

toujours _matin_, et non pas _main_:--«_Le matin_ a vus vendrum, e en

vostre merci nus metrum.»

(_Rois_, I, p. 37.)

La femme d'Aloul va se promener au point du jour dans son verger; ils

avaient pour voisin un prêtre:

Et li prestres en icele eure

Estoit levez par un _matin_.

Il erent si tres pres voisin...

Dame, fait il, bon jour aiez.

Por qu'estes si _matin_ levee?

--Sire, dist elle, la rousee

Est bone et saine en icest tans...

--Dame, dist il, ce cuit je bien,

Car par _matin_ fait bon lever.

(_Le Fabel d'Aloul_; Barb., II, 256.)

La dame a son seignor a dit:

Sire, vous levastes _matin_,

Foi que vous devez saint Martin,

Venez vous delez moi gesir.

(_Du Chevalier à la robe vermeille_, Barb., II, 175.)

_Matin_ est par syncope de _matutinè_, qu'on trouve dans Pline, Diomède

et Priscien, auteurs plus connus au moyen âge que Virgile et Cicéron. On

rencontre, dès le XIIIe siècle, les deux formes employées concurremment:

En petit d'eure Diex labeure,

Tel rit au _main_ qui le soir pleure;

Et tels est au soir couroucies

Qui au _main_ est joians et lies.

(_Estula_, Barb., III, p. 67.)

Oiez, seigneur, un bon fabel;

Uns clers le fist por un anel

Que trois dames un _main_ troverent.

(_Des trois Dames_, Barb., III, p. 66.)

_Main_ subsiste encore dans _demain_, qui signifie _de matin_, et dans

_l'endemain_, dont nous avons fait avec deux articles, _le lendemain_.

_Le lendemain_ est aussi ridicule que pourrait être _le lapropos_. Les

anciens auteurs n'ont jamais dit autrement que _l'endemain_:

--«De ce pristrent li message jour de respondre _à l'endemain_... _à

l'endemain_ manda li dus son grant conseil...»

(_Villehardouin_, § 15.)

_A l'endemain_ quant il li plout.

(_Du Chevalier qui fist sa femme confesse._)

Tant que ce vint _a l'endemain_

Qui li borjois leva bien main.

(_La Bourse pleine de sens._)

_L'endemain_ si compaignon vindrent,

Et lor parlement a li tindrent.

(_Une femme pour cent hommes._)

Cil qui fame viaut justiser

Chascun jor la puet contrister,

Et _l'endemain_ r'est tote saine

Por resuffrir autre tel paine.

(Rutebeuf, _De la Dame qui fist trois tours_.)

Je remarquerai tout de suite que cette faute d'un mot contrefait par la

réduplication de l'article, a été commise plus d'une fois. Ainsi le mot

_lierre_ présente le même cas que _l'endemain_. Du latin _hedera_, on

avait fait _hiere_, _l'hierre_, ou, sans _h_, _l'ierre_:

Jehans li Galois d'Aubepierre

Nous dist si com la fuelle _d'yerre_

Se tient fresche, novelle et vert...

(_La Bourse pleine de sens_, v. 418.)

Insensiblement l'article fit corps avec son substantif, auquel on en

rendit un autre; et nous disons aujourd'hui _le lierre_.

De _medecina_, MEDECINE, et par syncope MECINE:

Apres apris tote _mecine_

Quanqu'est en erbe et en racine.

(_Partonopeus_, v. 4585.)

--Suer ce li respont la roïne:

Mes duels ne puet avoir _mecine_.

(_Ibid._, v. 4933.)

«Mon deuil ne peut avoir de remède.»

--«Ensi fait maintes foiz la _mecine_ dele soveraine pieteit.»

(_Job_, p. 489.)

La femme du _vilain mire_ (_le Médecin malgré lui_) vante les

connaissances de son mari à ceux qui cherchent un habile praticien:

Certes il sait plus de _mecine_

Et de vrais jugemens d'orine

Que ne sot onques Ypocras.

(Barbaz., I, p. 9, v. 155.)

Saint Bernard dit toujours _saint_ ESTEVENE (_S. Stephanus_).--«Nos

avons en saint _Estevene_ l'oyvre et la volunteit ensemble del martre.»

(P. 542.)

_Estevene_ a fait par syncope _Estene_, ainsi qu'il est toujours écrit

dans _la Court de Paradis_; d'où la forme _Estève_.

On aura remarqué, dans la citation qui précède, _martre_ pour _martyre_.

Cette syncope se maintient dans _Montmartre_ (_mons Martyrum_).

De _prosperitas_ on avait fait PROSPÉRITÉ, par syncope _prospreté_:

--«Lors assemblad li reis Achab de ses prophetes quatre cenz, e enquist

se il a _prosperitez_ ireit Ramoth de Galaad assegier.»

(_Rois_, p. 335.)

--«Tuit li prophete a une voiz annuncient al rei tute _prospreté_.»

(_Ibid._, p. 336.)

Et même _prosprement_, adverbe, pour _prosperement_:

--«E tuit cil prophete diseient ensement: Va en Ramoth de Galaad;

_prosprement_ i iras, e la cited prendras.»

(_Ibid._)

De même VERTÉ (_vreté_), pour _vérité_;--FERTÉ (_freté_) pour

_fermeté_.--MESTIER, de _ministerium_; comme MOUSTIER, de _monasterium_.

De l'italien _medesino_ on fit MEISME, en trois syllabes, aujourd'hui

_même_.

Le sire de Coucy, embarrassé de la déclaration qu'il veut faire à la

dame de Fayel, se trouvant avec elle tête à tête, s'effraye, et pense

qu'il aimerait mieux être au fond d'un abîme:

En son cuer pense en soi _meisme_

Miex me venist estre en abisme.

(_R. du chast. de Coucy_, v. 605.)

--«E il _meismes_ vers Ramatha alad.»

(_Rois_, p. 76.)

De _pessimus_, PESME, contraction de _pessime_:

--«Lonz soit, chier freire, ades de nos cis tres _pesmes_ chaigemenz et

cis tres horribles enduremenz de cuer!»

(_Saint Bernard_, p. 562.)

«Loin de nous, mon cher frère, ce très-mauvais changement et

très-horrible endurcissement de coeur!»

Bataille auerum e aduree e _pesme_.

(_Ch. de Roland_, st. 239.)

«Nous aurons bataille dure et très-mauvaise.»

Dist Blancandrins: Mult est _pesmes_ Rollans!

(_Ibid._, st. 29.)

--«Mais si maris fud dur e _pesmes_ e malicius.»

(Rois, p. 96.)

Les poëtes ont abusé quelquefois de la syncope, et sans doute tout ce

qu'ils se permettent en ce genre n'était pas reconnu par l'usage.

Je n'ai rencontré qu'une fois _mauvaise_ contracté en _maise_. C'est

dans _le Dit de la borjoise de Narbone_:

Or serai je pendus, nen eschaperai ja

Pour _maise_ compaignie que j'ai menee pieça.

(Jubinal, _Nouv. rec. de Fabliaux_, I, 37.)

Il est bien probable qu'il y avait ici abus.

YDLES. Le _livre des Rois_ n'emploie jamais d'autre mot pour traduire

_idolum_.

--«Si que il aourad neis les _ydles_ as Amorriens.»

(Rois, p. 333.)

«De sorte qu'il (David) adora jusqu'aux idoles des Amorrhéens.»

Nous ayons refait le mot d'après le latin, en lui rendant la syllabe

retranchée par nos pères. Cela est arrivé plus d'une fois, notamment

pour les adjectifs numéraux que nous terminons en _ième_. Le _livre des

Rois_ et _la chanson de Roland_ sont d'accord sur ce point: voici les

termes qu'ils emploient: _prime_ ou _premer_, _l'altre_, _tierce_,

_quarte_, _quinte_, _siste_, _sedme_, ou _setme_, _uitme_, _noesme_,

_disme_.

L'amiral Baligant a formé dix bataillons:

Li amirals .X. eschieles ad justedes[56];

La _premere_ est des Jaians de Malperse,

_L'altre_ est de Huns, e _la terce_ de Hungres,

E _la quarte_ est de Baldise la lunge,

E _la quinte_ est de cels de val Penuse,

E _la siste_ est de la gent de Maruse,

E _la sedme_ est de cieus d'Astri monies (_sic_),

_L'oidme_ est d'Argoilles, et _la noef_[57] de Clarbone,

E _la disme_ est des barbez de fronde.

(_Roland_, st. 236.)

[56] Remarquez l'élision de l'_a_ sur lui-même, _a ajustées_.

[57] _La neuf_, pour _la neuvième_.

Nous avons restitué une syllabe à ces adjectifs numéraux, ainsi qu'à ces

adverbes _grandement_, _loyalement_, _fortement_, qui n'en avaient jadis

que deux:

Uns chevaliers avoit, il n'y a mie _gramment_,

Avecques li sa femme, qu'il amoit _loyalment_.

Mais un autre jeune homme la requist si _forment_,

Qu'ele acorda du tout a faire son talent.

(_Le Dit des Anelets_, Jubinal, _Nouv. rec. de Fabliaux_, I.)

_A faire son talent_, à faire son désir. Les Italiens ont conservé le

sens primitif de _talento_.

§ II.

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 92 / 227 题