ACCENTS VICIEUX CHEZ LES MODERNES.

Le système que nous venons d'exposer, par lequel on notait l'accent à

l'intérieur du mot, tantôt au moyen des consonnes, tantôt au moyen des

voyelles, offrait, ce me semble, des avantages de précision et de

délicatesse que n'ont pas nos accents modernes. Nous n'avons aujourd'hui

qu'un seul _é_ fermé; nos pères en connaissaient trois ou quatre

nuances: _veritet_; _pitie_; _maufez_; _rocher_; _espee_. Voyez que de

manières d'indiquer l'accent aigu! Est-il probable que cet accent, sous

ces formes diverses, fût partout absolument le même?

En outre, un accent est bien vite omis ou ajouté hors de propos. Il

s'absente ou se fixe; l'habitude se prend, et voilà un mot défiguré.

C'est ainsi que l'Académie écrit _dorénavant_, qui est pour

_d'ore-en-avant_, comme si les racines étaient _doré-navant_.

Que le premier venu prononce _débonnaire_ avec un accent aigu, on n'y

prend pas garde; il ne fait pas autorité. Mais on s'afflige de voir

l'Académie consacrer cette faute, et écrire _débonnaire_, comme si elle

ignorait le vrai sens et l'étymologie de ce mot. C'est une métaphore

empruntée, comme tant d'autres, à cet art de la vénerie, dont nos pères

faisaient leurs délices. Il est _de bonne aire_, il est issu d'un bon

nid, de bonne extraction.

Roland voyant étendu par terre le cadavre de Turpin, lui adresse

quelques mots d'oraison funèbre:

E! gentilz hom, chevaler _de bon aire_,

Hui te commant al gloriuis céleste!

(_Roland_, st. 164.)

_De pute aire_, que nous avons laissé perdre, exprimait le sens opposé:

Moult fit la male serve que fausse et _de pute aire_.

(_Berte aus grans piés_, p. 95.)

Vos maris est _de si pute aire_,

Qu'il m'aura ja tout esmié.

(_De Constant Duhamel._)

Fortune est bele et bonne aus bons, et _debonnaire_;

Mauvese aus maufesanz, et laide, et _deputaire_.

(_Le Dit de Fortune._)

Le système d'orthographe de nos pères était plus favorable que le nôtre

au maintien de l'étymologie et de la prononciation. Nos mots, amaigris

de jour en jour, compromettent l'une et l'autre.

Cependant ce système n'était pas sans quelque inconvénient. J'y ai

trouvé celui de faire servir quelquefois la même notation à deux usages,

et de confondre dans un cas donné l'adjectif féminin avec un masculin.

Par exemple, _lie_, de _lætus_, sonnait également _lé_ et _lie_, comme

aujourd'hui. Le fait paraît incontestable. Dans cette même _Court de

Paradis_, où j'ai puisé des exemples de _lie_ sonnant _lé_, _lie_ rime à

_la vierge Marie_, et à _blesmie_ (_blâmée_):

Es flans de la virge _Marie_

Qui pour lui fu dolante et _lie_.

(V. 13.)

Que peu ne grant ne fu _blesmie_

De ce fu moult joians et _lie_.

(V. 21.)

Peut-être sont-ce là des licences pour la rime, car ailleurs on lit

_liee_ et _lee_. Mais dans tous les cas, je ne doute point que ces

groupes de voyelles destinées d'abord uniquement à modifier l'inflexion

et au rôle de l'accent moderne, n'aient amené la multiplication des

diphthongues. _Oi_ a sonné d'abord par diérèse _o-i_, puis _o_ ouvert,

puis _oué_, puis enfin _oi_, comme dans _poix_, _François_. Ainsi des

autres.

* * * * *

De leur côté, les modernes, complétement étrangers aux conventions de

l'ancienne orthographe, défigurent le langage de nos pères, en

saupoudrant d'accents arbitraires les textes qu'ils publient. C'est une

véritable manie, et je ne vois point d'éditeur qui ait eu la sagesse de

s'en garantir, et de se borner à reproduire les manuscrits. Je plains

ceux qui travailleront un jour sur des textes si étrangement falsifiés.

Ils devront croire que des _oeufs_, des _boeufs_, se sont appelés

autrefois des _oés_, des _boés_ ou des _boès_; ils sueront à deviner

comment de _huèses_ (des bottes) on a pu faire le diminutif _houseaux_,

de _enfant_, _enfès_; comment on a pu dire pour _neuve_ et _deux_,

_noès_, _doès_; pour des _queues_ (_cues_), des _cuès_. Un ancien poëte,

dont le nom est assez connu pour avoir été un des plus répétés dans ces

derniers temps, s'appelait _Adam_ ou _Adanes_, qui s'écrit, suivant

l'orthographe du moyen âge, _Adenes_ par un _e_, comme _Caen_, _Rouen_,

_Agen_, etc... On a transformé cet Adanes en une espèce d'espagnol du

beau nom d'_Adenès_. Si Adanes revenait au monde, il entendrait

longtemps parler d'Adenès avant de soupçonner que c'est de lui qu'il

s'agit.

J'ouvre le _livre des Mestiers_ d'Estienne Boileve, et je lis au

chapitre _des Mesureus de blé_:

«Nus _mesurères_ ne puet...--Ailleurs: _Li vendères_...--_Nus

garnisères_ ne puet...--Cil qui est _tannères_, se il est _tannnères

decaupères_...--_Viès_, _vièses_, etc., etc.» Évidemment il faut lire:

_Nus mesureux_,--li _vendeux_,--nus _garniseux_,--cil qui est _tanneux_,

se il est tanneux décaupeures;--_vieux_, _vieuses_, etc.

Au chapitre _des Oubliers_, il est dit que nul ne pourra être admis dans

ce corps, s'il ne fait au moins «un mil de _nièles_ le jour.» Il ne

s'agit pas de _nièles_, mais de _nieules_.

On disait _nieules_ comme on disait _saint Gabrieus_ et saint _Andrieu_:

Et _Gabrieus_ et seraphins

Qui les cuers ont loiaus et fins.

(_La Court de Paradis._)

Saint _Gabrieus_ a repondu.

(_Ibid._)

Saint _Andrieu_ le debonnaire.

(_Ibid._)

Et saint _Michieus_ aloit devant.

(_Ibid._)

L'éditeur de _Garin_ imprime partout _né_ pour _ne_, _sé_ pour _se_:

_Né_ n'i ot aive _sé_ du ciel ne chaï.

(_Garin_, II, p. 153.)

«Il n'y eut jamais d'eau sinon qu'elle tombât du ciel.»

N'est mie miens li chastiaus de Belin,

_Né_ la valdoine, _né_ mons esclavorins.

(_Ibid._, II, p. 182.)

Il aurait pu prendre une utile leçon de Thomas Diafoirus, qui en son

compliment ne dit pas: _Né_ plus _né_ moins que la fleur que les anciens

nommaient héliotrope... mais: _ne_ plus _ne_ moins.

Comment faire élider _ne_ et _se_, si on leur donne l'_é_ accentué?

La considération de cet _é_ accentué n'a pas arrêté non plus l'éditeur

d'_Ogier_, qui écrit partout l'_enfès_:

Sire, dist l'_enfès_, vous n'en verrez ja el.

(_Ogier_, v. 1402.)

L'_e_ muet à l'hémistiche ne comptait pas; mais l'_é_ accentué y met

deux syllabes de trop. _Enfes_ peut à la rigueur passer pour

monosyllabe, mais _enfesse_, non. Cette faute revient à chaque instant.

§ IV.

_OU_, _EU_, SE REMPLAÇANT.

_Eu_ n'étant qu'une modification de _ou_ (U), il n'est pas surprenant

que ces deux syllabes se substituassent volontiers l'une à l'autre.

L'analogie explique et autorise cette substitution. Il semble même

qu'elle ait été de règle en certains cas, et que, dans les verbes ayant

à l'infinitif _ou_, cet _ou_ se changeât régulièrement en _eu_ à

l'indicatif; en voici des exemples:

Mouvoir,--je meus.

Plorer ou plourer,--je pleure.

Pouvoir,--je peux.

Trouver,--je treuve.

Mourir,--je meurs.

Ouvrir,--j'oeuvre, et le substantif _oeuvre_.

Couvrir,--je coeuvre.

O dur tombeau, de ce que tu en _coeuvres_

Contente toi; avoir n'en peux les oeuvres.

(Marot, _Épist. de Guillaume Cretin._)

Se douloir,--je me deuls.

Prouver,--je preuve, et le substantif _preuve_.

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 78 / 227 题