_R_ finale était muette.
Le pauvre bûcheron du _Dit de Mellin-Mellot_ lamente sa misère:
Certes, vilain sui je gateis comme un _ours_.
De tous les tens du mont sui je nez en _decours_,
Ma femme et mes enfans aront povre _secours_
Quant m'en irai sans busche duel aront et _courous_.
(Jubinal, _Nouv. fabl._, I, 129.)
Il est évident que l'_r_ des trois premières rimes s'éteignait, puisque
ces mots _ours_, _decours_, _secours_, riment avec _courroux_.
Cette prononciation du mot _ours_ le rendait parfaitement homonyme
d'_oue_ (_oie_). C'est pourquoi la rue _aux Oues_, peuplée jadis de
rôtisseurs, est aujourd'hui la rue _aux Ours_. Pour accomplir cette
métamorphose des oies en ours, il n'a fallu que la main de l'ouvrier
chargé d'écrire l'inscription à l'angle de cette rue, que le peuple
continue d'appeler sagement _rue aux Oues_.
_R_, comme liquide, avait sur les voyelles _a_ et _o_ la même influence
que l'autre liquide _l_.--Nous avons vu que _al_, _ol_, sonnaient
isolément _au_, _ou_; l'_r_ partageait ce privilége, qui se combinait en
outre avec l'usage du grasseyement.
Par exemple, _cors_, de _corpus_ ou de _curtus_; _cort_, de _chors_, _la
cour_, sonnaient également _cou_, l'_o_ prenant le son _ou_, et l'_r_
tombant par le grasseyement et par la règle de la consonne finale
muette. Ainsi _cours_ rime avec _genoux_:
Avant retaste et puis arriere,
Tant qu'il rencontre les _genoux_;
Si cuide avoir trové os _cors_ (_os breve_)
C'on i ait mis por le sechier.
(_Le Fabel d'Aloul_.)
_Por_ sonnait _pou_, comme le prononce encore le peuple: c'est _pou_
rire.
_Tor_, _jor_; _tour_, _jour_; de là vient que _Bordeaux_ était
anciennement prononcé _Bourdeaux_. _Bordeaux_ a prévalu dans l'usage,
et, au contraire, la forme primitive _Bologne_ a cédé la place à
_Boulogne_.
Le _for l'évêque_ était le lieu où l'évêque exerçait sa juridiction,
_forum episcopi_, comme le _for intérieur_ est le tribunal intérieur, la
conscience. Le peuple ne manquait pas de dire _le four l'évêque_ (le mot
_for intérieur_ n'ayant jamais été à son usage, est demeuré _for
intérieur_): On l'a mis _au four-l'évêque_. Là-dessus, Ménage s'imagine
que, dans cette forme populaire, _four_ signifie un four à cuire le
pain. «Il reste à décider, dit-il, qui est le meilleur de
_for-l'évesque_ ou de _four-l'évesque_; c'est sans doute
_for-l'évesque_.» Et il ajoute sa grande raison, après laquelle il ne
reste plus qu'à s'incliner: «C'est ainsi que parlent _les honnêtes
gens_.» (_Obs._, pag. 431.) Les _honnêtes gens_, selon Ménage, sont ceux
qui savent lire; ceux à qui on ne l'a pas appris, et qui ne suivent que
la tradition orale, ne peuvent pas être honnêtes. Cela n'empêche pas
qu'ils ne puissent quelquefois avoir raison contre les autres, par
exemple, dans le cas de _four l'évêque_.
Estula avoit nom li chiens;
Mes de tant lor avint il biens
Que la nuit n'est mie en la _cort_.
Et li vallés prenoit _escout_.
(_Estula_, v. 45.)
«Le chien s'appelait _Estula_; mais ils (les voleurs) eurent cette
fortune qu'il n'était pas cette nuit-là dans la cour. Et le jeune homme
écoutait.»
Les noms propres _Gérard_, _Girard_, _Évrard_, étaient prononcés
_Géraud_, _Giraut_, _Évraud_. _Fontevrault_ est la fontaine-Évrard.
Cependant ce son de diphthongue n'avait pas toujours lieu. Quelquefois
l'_r_ tombait tout simplement en allongeant l'_a_ ou l'_o_ qui la
précédait. Ainsi _lard_, _gars_, _char_, sonnaient _lâ_, _gâ_, _châ_,
très-long. _Lard_ rimait ainsi avec _gras_. Voyez plus haut l'article du
grasseyement.
L'_r_ finale précédée de l'_e_, ne lui communiquait pas le son _eu_,
mais seulement le son de l'_é_ fermé; propriété qu'elle a conservée dans
notre système; par exemple: _Roger_, _bûcher_, et les infinitifs de la
première conjugaison.
Dans toute la Normandie on prononce encore _la mé_ pour _la mer_, du
_fé_ pour du _fer_. _Le ca d'Antifé_ est le _cap d'Antifer_.
Considérez quel bénéfice nous a produit la confusion de _la mer_ (mare)
avec _la mère_ (mater): il est devenu impossible de faire rimer _la mer_
avec _aimer_, ou bien il faut alors rimer exclusivement pour l'oeil, ce
qui est absurde, et va directement contre le but de la versification.
La même difficulté se représente pour _fer_ et _étouffer_, et pour une
quantité d'autres: il faut opter entre l'oeil et l'oreille. Le poëte,
qui trouve avec raison son vocabulaire déjà bien assez pauvre, se décide
pour l'oeil, et de là ces rimes indigentes qui n'existent que sur le
papier. Nos pères avaient bien plus de bon sens, qui se préoccupaient
d'abord et avant tout du son, et de charmer l'oreille. J'aime bien mieux
qu'on me fasse rimer _l'hivé_ avec _planter_, que de me faire rimer
_l'hivere_ avec _trouver_. Et encore, c'est que le poëte moderne, qui me
blesse l'oreille, tournera en ridicule le poëte du moyen âge, et me
contraindra, Richelet en main, d'avouer que la rime de l'autre est
fausse, et que la sienne est une rime riche! En vérité, l'habitude fait
passer d'étranges choses!
On conviendra qu'il est très-fâcheux de trouver dans la Fontaine des
rimes qui n'en sont pas, telles que celles-ci:
La belle étoit pour les gens _fiers_.
Fille se coiffe _volontiers_
D'amoureux à longue crinière.
Cette rime était excellente dans le temps qu'on prononçait _fiés_ et non
_fières_.
Sous le règne de Louis XV et même de Louis XVI, la vieille cour
maintenait la véritable prononciation de l'_r_ finale dans les
substantifs en _eur_. Elle disait des _porteux_, des _passeux_, des
_précheux_, etc.; ce qui n'est qu'une application particulière de la
règle générale.
En termes de chasse, on ne prononce jamais autrement que _des piqueux_.
Sur quoi je ferai observer combien les vocabulaires techniques sont
d'excellents témoins du vieil usage, et combien il serait à désirer
qu'on eût des dictionnaires sûrs et complets des termes de droit, de
ceux de marine, de chasse, de pêche, etc., etc. Ces termes, aujourd'hui
sortis de la langue usuelle, en faisaient partie quand l'art ou le
métier auquel ils appartiennent a commencé d'être connu chez nous. Ils
se sont conservés et transmis par la routine, chose meilleure qu'on ne
croit, et sont des témoins infaillibles.