CHAPITRE II.

De la consonne simple, et surtout de la finale.--Observation sur la

finale des pluriels.--Deux consonnes finales.--Preuve par les rimes en

_i_.

§ Ier.

N'est-il pas ridicule que nous prononcions _aimer_, _jouer_, _louer_,

comme _aimé_, _joué_, _loué_, et que nous fassions sentir la finale _r_

dans _courir_, _mourir_, _jouir_? Le peuple n'a pas accepté cette

inconséquence: il continue à dire à l'infinitif, _couri_, _mouri_,

_queri_, _joui_. Il a raison.

RÈGLE.--On ne faisait jamais sentir de consonne finale; et il ne pouvait

y avoir à cette règle une seule exception; car elle est la conséquence

immédiate de celle des consonnes consécutives. Supposez en effet qu'on

prononce avec l'_r_ finale _courir_, _mourir_; vous retombez aussitôt

dans l'inconvénient qu'à tout prix on avait résolu d'éviter, deux

consonnes de suite. _Courir fort_, _mourir bientôt_, dans la

prononciation moderne, ne peuvent s'articuler sans l'intercalation de

cet _e_ muet qu'on écrase, et qui obscurcit notre langage d'une

multitude de sons sourds, rudes et confus.

Une autre conséquence, c'est que la plupart des mots avaient deux

terminaisons, l'une devant une voyelle, l'autre devant une consonne, et

qu'il existait, dans tel ou tel cas donné, deux prononciations pour une

seule orthographe. Par exemple, on prononçait l'infinitif du verbe

_aimer_ comme le participe passé, comme nous faisons aujourd'hui; et

l'on eût dit, en faisant sentir l'_r_,--_Aimer éternellement_.

Je rappellerai ici un passage de Théodore de Bèze, que j'ai déjà cité;

mais il est important: «Une consonne finit-elle un mot, elle se lie à la

voyelle initiale du mot suivant, si bien qu'une phrase glisse tout

entière comme un seul et unique mot.» (_De Fr. ling. recta pron._, p.

10.)

Th. de Bèze ne parle que du cas où le second mot commence par une

voyelle; mais il a fallu prévoir aussi le cas où il commencerait par une

consonne, et, pour obtenir cette prononciation coulante qui fait glisser

la phrase entière comme un seul mot, on a pratiqué, sinon formulé, cette

loi de n'articuler jamais de consonne finale.

Cette consonne doit donc être considérée comme n'appartenant pas dans la

prononciation au mot qui la traîne après soi sur le papier, mais plutôt

au mot subséquent. C'est une espèce d'en-cas réservé pour les besoins de

l'euphonie, pour servir de liaison et adoucir le passage entre deux

voyelles. Son rôle est d'être présente quand on a besoin d'elle, et de

s'effacer lorsqu'on n'en a pas besoin.

Une objection toute naturelle se présente: d'après cet arrangement, tout

mot devrait se terminer par une consonne, afin de fuir les hiatus. C'est

ce qui n'a pas lieu; le soin de l'euphonie n'allait donc pas si loin que

je le prétends.

Je réponds que cela n'a _plus_ lieu, mais que dans l'origine, et je le

ferai facilement voir, tout mot se terminait par une consonne, tantôt

étymologique, tantôt intercalaire, quand l'étymologie n'en fournissait

pas. Je montrerai que de ces consonnes, les unes ont été recueillies et

fixées par l'écriture, les autres ont été omises arbitrairement, au

hasard; et que ces omissions, par l'influence inévitable de la langue

écrite sur la langue parlée, ont introduit à la longue cette immense

quantité d'hiatus qui défigurent notre prose, et ont fini par rendre la

poésie à peu près impossible. Les consonnes euphoniques seront l'objet

d'un chapitre particulier; il me suffit de les indiquer ici, et, sans

anticiper sur cette matière, je reviens aux finales, qu'il faut passer

rapidement en revue, afin de constater et l'ancien usage et les

inconséquences modernes.

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 26 / 227 题