Ja ne la saura si garder
Que ne vos face lui _paller_.
Le nom propre _Charles_ se prononçait _Châ-les_, qu'on a plus tard écrit
_Chasles_. _Charlemagne_ est souvent écrit _Challemagne_, _Challes_,
_Challon_, _Challot_, pour _Charlon_, _Charlot_: l'écriture usait
indifféremment des deux orthographes:
_Challot_, _Challot_, biauz doulz amis...
_Challoz_ en est venuz au bois...
_Charlot_, se Diex me doint sa grace...
Hom n'en auroit pas, samedi,
Fait _Charlos_ autant au marchié.
(Ruteboeuf, _De Charlot le Juif_.)
_Merlin_ se prononçait _Mellin_;--_Merlot_, diminutif de _Merlin_,
_Mellot_.--«Le dit de _Merlin-Mellot_.» Prononcez de _Mellin-Mellot_.
Il y a, en Normandie, un château de Chantemelle; c'est _Chante-Merle_.
La prononciation induisit à écrire _Chantemesle_. C'est mal à propos.
Orsignot, _melle_ ne mauvis,
. . . . . . . . . . . . . . . . .
N'estoit si plaisans a entendre.
(_Le lai de l'oiselet_, v. 85.)
«Rossignol, merle ni alouette, n'était si agréable à entendre.»
Un _merlan_ se prononçait _un mellan_. Dans le fabliau de saint Pierre
et du Jongleur, saint Pierre, en l'absence du diable, descend en enfer,
proposer une partie de dés au jongleur commis à la garde des chaudières:
Hélas! je n'ai point d'argent, dit le jongleur.--Mets des âmes au jeu,
répond saint Pierre, qui avait fait son plan de tricher pour tirer
d'affaire les pauvres damnés, comme de fait il y réussit:
Dist li jougleres: C'est a droit.
Lors jete deseur le berlenc.
--Cis cops ne vaut pas un _mellenc_,
Dist saint Pierre; perdu l'avez.
(Barbaz., II, 195.)
L'auteur de ce joli fabliau était Picard. Le peuple d'Amiens prononce
encore _un mélan_.
De même le verbe _hurler_ sonnait _huller_.
Dans le _Renart contrefait_, par Jacquemars Gielée, _Renart_, voyant sa
propre image reflétée dans l'eau d'un puits, croit apercevoir sa commère
_Hersent_:
Lors a _hullé_ une grant foiz.
Roland, traversant une forêt, entend au loin la chasse du roi:
Les veneors du roy oï priser, corner,
Et les chiens d'altre part et glatir et _usler_.
(_Gerard de Viane_, v. 155.)
La rue _du Grand-Hurleur_ est inscrite, dans le catalogue de l'abbaye
Saint-Germain (1450), _rue de Hulleu_;--rue de Hurleur. Leboeuf a
prétendu que le nom de cette rue devait s'écrire _Hue-le_, parce qu'il y
avait probablement une maison de prostitution, et que probablement aussi
le peuple _huait_ tous ceux qu'il en voyait sortir. C'est une heureuse
imagination!
Pourquoi écrivons-nous un chambe_ll_an, sinon par la tradition de la
prononciation ancienne? Vous voyez dans les vieux auteurs _chamberlan_,
ou _chambrelan_, _cambrelanc_, etc...
Antoine de la Salle, l'auteur de ce charmant livre du _Petit Jehan de
Saintré_, le _Télémaque_ du XVe siècle, nous apprend, au chapitre II,
que la jeune dame des belles Cousines, depuis le trépas de feu
monseigneur son mari, «ne se voult remarier pour quelque occasion que ce
feust, pour ressembler aux autres vrayes vesves de jadis, dont les
histoires romaines, qui sont les _suppellatives_ de toutes, font tant de
glorieuses mencions.»
_Mellusine_ est pour _Merlusine_ ou plutôt _mère Lusine_, mère des
Lusignan, dont le nom se prononçait _Lusinan_, témoin ce passage et une
foule d'autres de la chronique mal à propos intitulée _Chronique de
Rains_: «Et eschei li roaumes a une siene sereur qui estoit en la terre
de Surie, et estoit mariee à monsignor Guion _de Lusinan_.» (P. 18.)
Quant à la fée Mellusine, qui épousa Raymond de Lusignan et fut la tige
d'une illustre et nombreuse famille, ce n'est pas ici le lieu de
raconter sa merveilleuse histoire; il suffit de dire que lorsqu'un de
ses descendants devait mourir, elle apparaissait la nuit sur les murs de
son château, poussant des cris lamentables; d'où le peuple a dit, en
commun proverbe: des cris de _Mère Lusine_. L'Académie prescrit de dire:
cris de _Mélusine_. Madame de Sévigné écrit _Mellusine_ par deux _l_.
* * * * *
TRANSPOSITION.--On usait souvent aussi de la seconde ressource quand
l'_r_ suivait une voyelle, étant suivie elle-même d'une consonne;
c'était de la transposer en avant de la voyelle. On écrivait _formage_,
à cause de _forma_, _formago_, _formagium_ (Du Cange), mais on
prononçait _fromage_;--_ferpes_ (_ferpatæ vestes_, habits troués,
effiloqués, guenilles), et on prononçait _frepes_, d'où _freperie_,
_friperie_.
Apres ne doy oublier mie
Saint Seurin, pour la _ferperie_
Qui est achatée et vendue
En son carrefour.
(_Le Dit des Moustiers._)
On dit encore en Picardie _flepes_, par la substitution d'une liquide à
l'autre. _Aller à flepes_, c'est porter des guenilles. _Un manteau
efflepé_.
Nos pères faisaient _fourmi_ du masculin: _li formiz_. Le peuple dit
toujours _un fremi_.
_Pormener_ ou _pourmener_, sonnait _proumener_.
Quant la _porcession_ fut hors du grant moustier,
Felix par la main destre a pris le chevalier.
(_Le Dit des trois Moines._)
C'est la _procession_.
Furetière témoigne qu'on disait autrefois _porfil_ (_contour_), au lieu
de _profil_; c'est-à-dire qu'il a rencontré ce mot écrit _porfil_.
Effectivement, je trouve dans un fabliau du XIIIe siècle:
Li surcoz fu toz a _porfil_
Forrez de menuz escureax.
(_D'Auberée la vielle maquerelle._)
«Le surcot était tout autour garni d'une fourrure d'écureuil.»
Mais le changement a eu lieu dans l'orthographe et non dans la
prononciation, qui a toujours été _profil_.
_Fremer_, _défremer_, pour _fermer_, _défermer_, se dit encore en
Picardie:
En la grange le moine, si li a _defremée_...
L'ostesse s'emparti, à la clef _frema_ l'huis.
(_Le Dit du Buef._)
--«Que vous dirois jou? la pais fu faicte et _confremée_.»
(_Villehard._, p. 185.)
_Dexter_ a fait _dextre_, et _sinister_, _senestre_. On prononçait
_dêtre_ et _senêtre_, comme _fenêtre_. _L_ et _r_ étant deux liquides,
ne comptent pas à la seconde place pour des consonnes entières;
cependant le désir d'obtenir un mot plus coulant à l'oreille a déterminé
quelquefois une transposition superflue en principe. Ainsi l'on a dit,
au lieu de _dêtre_, _drète_. Ensuite, à cette forme féminine, on a créé
le masculin _dret_, que l'on a écrit plus tard _droit_, _droite_; et
voilà comment _droit_ dérive de _dexter_, par métathèse ou
transposition.
_Faible_ vient de même de _flebilis_, et a existé sous la forme
_floible_ (_flouèble_). Dans le _Livre des Rois_, dans saint Bernard,
dans les Moralités sur Job, on ne rencontre jamais que _floibe_,
_afloibir_; _floibeteit_, pour _faiblesse_, de _flebilitas_. Jean de
Meung, dans sa version d'Abélard, n'emploie jamais que _floibe_; le
roman de _Berte aus grans piés_ nous montre déjà ce mot avec deux _l_,
dont la seconde seule a survécu:
Mais elle avoit el bois receu trop male rente
Que de plusieurs meschiefs ot eu plus de trente,
Si que ne pot mengier, tant fu et _floible_ et lente[8].
(_Berte aus grans piés_, p. 72.)
[8] Ce dernier exemple donne lieu à une observation que je ne veux pas
différer, bien qu'elle soit anticipée et hors de la matière que nous
traitons en ce moment.
La mesure de ces vers prouve qu'il faut prononcer dans le premier
_receu_ en deux syllabes, comme il est aujourd'hui; et dans le
second, _é-u_, avec diérèse, c'est-à-dire séparation des voyelles.
J'espère faire voir plus loin que la langue française, dans
l'origine, n'avait point de diphthongues; qu'on prononçait _é-u_,
_vé-u_, _bé-u_, _recé-u_, etc., etc.
La difficulté gît bien moins à constater de pareils faits, qu'à en
limiter l'étendue et la durée; d'autant qu'il y a toujours eu un
moment plus ou moins long où les deux formes étaient en concurrence
et subsistaient ensemble.
Observons donc, puisque l'occasion s'en présente, que Adenes,
l'auteur de _Berte aus grans piez_, était contemporain de S. Louis;
qu'ainsi, dès le XIIIe siècle, la diphthongue commençait à s'établir
pour le participe passé en _u_. On la faisait ou on ne la faisait
pas, selon le besoin.
Théodore de Bèze, en 1584, nous apprend que de son temps on
conservait religieusement l'habitude de la diérèse dans le pays
Chartrain et dans l'Orléanais, comme fait encore le peuple de Paris
pour le seul participe _eü_.
Les Picards ont toujours affectionné la terminaison en _u_, et
prononcé _Diu_, _fiu_, du _fu_, le _liu_, les _yus_. Or, l'influence
picarde ayant été prédominante dans le français, à cause du nombre
considérable de poëtes fournis par la Picardie, au moyen âge, il est
vraisemblable qu'il faut attribuer à cette influence la forme qui a
fini par prévaloir.
Remarquez aussi qu'Adenes, ménestrel du duc de Brabant, Henri III,
vivait dans le voisinage de la Picardie: son langage devait s'en
ressentir.
Saint _Sulpice_ est appelé par le peuple _saint Suplice_, et c'est comme
l'écrit l'auteur du _Dit des Moustiers de Paris_:
Apres, saint Pere du sablon
Et saint _Souplis_ i assemblon.
Un _brelan_ s'est d'abord écrit _un berlan_, _un berlenc_ (le _c_
euphonique):
Un _berlenc_ aporte et trois dés
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lors jete dessus le _berlenc_:
--Cis cops ne vaut pas un _mellenc_!
(_De S. Pierre et du Jongleur._)
On prononçait _un bellan_, comme _un mellan_, ou bien plutôt _un
brelan_, parce qu'il était facile et doux de reporter l'_r_ de _berlan_,
ce qui ne se pouvait faire pour _merlan_.
_Berbis_, formé de _vervex_, est devenu _brebis_. Les anciens textes du
XIIe siècle, saint Bernard, _les Rois_, écrivent toujours _berbis_. On
n'a jamais prononcé que _brebis_.
Et _bergier_, par la même raison, se prononçait _breger_.
Hernaïs, le neveu de Garin, se rend à l'armée suivi de cent braves
chevaliers:
Il n'i vint pas comme villain _bregier_,
Mais comme prou et vigoureux et fier.
(_Garin_, t. I, p. 133.)
Il existe un nom propre _Bregé_;--c'est _Berger_.
_Héberger_, _hébreger_:
Et sachiez bien que nul escamp
Ne querrons de vous _hebregier_,
Que ne semblez mie _bregier_.
(_La Violette_, p. 79.)
--«Cuens des blans dras, cuens des blans dras, te deust ore avoir nus
essoigne tenu que tu... ne l'eusses _hebregié_ et recueilli?»
(_Villehard._, p. 196.)
Un des plus curieux exemples de la transposition de l'_r_ se trouve dans
la _chanson de Roland_, où le nom de la province de _Frise_ est toujours
écrit _Fizer_; mais on est averti par la rime:
Li reis serat as meillors pors de _Fizer_
S'arrere guarde aurat detres sei _mise_.
(St. 43.)
On voit ici l'_r_ avancer de deux syllabes; c'est comme dans le mot
_Fontevrault_ (_Fons Ebraldi_), qu'on prononçait, du temps de Louis XIV,
_Frontevault_. Ménage a grand soin de nous en avertir. Cependant il n'y
avait pas ici nécessité absolue, l'_r_ étant aussi bien liquide après le
_v_ qu'après l'_f_; mais comme l'_f_ est plus forte, l'_r_ s'y appuie
mieux.
C'est le même motif qui a changé _boucle_ en _blouque_:--«... La grant
espée de parement du roy, dont le pommeau, la croix, _la blouque_...
estoient couverts de veloux azuré.»
(_Monstrelet_, III, fol. 22, 1572.)
Lorsqu'il s'agit de transporter en français le mot _spiritus_, comme il
n'y avait pas moyen de garder les deux consonnes consécutives, on usa de
la ressource convenue en pareil cas, qui était de les faire précéder
d'un _e_ et d'éteindre ensuite l'_s_ dans la prononciation, en donnant à
l'_e_ le son fermé.--On supprimait la terminaison latine.
Cela produisit le mot _espir_, qui est la forme écrite la plus ancienne,
la seule à peu près qu'on rencontre dans les textes du XIIe siècle, et
qui se montre encore quelquefois dans les manuscrits du siècle suivant.
--«Cis filh vivent dedans par _espir_ ki defors muerent par char.»
(_Job_, 504.)
«Ces fils vivent au dedans par l'esprit, qui au dehors meurent par la
chair.
--«La splendors del _Saint Espirs_.» (_Ibid._, 513.)
Mais on transposait l'_r_, et l'on prononçait comme bientôt on
l'écrivit, _esprit_.
Amis, de part le _Saint-Espir_,
Tos tes voloirs veuil accomplir.
(_De S. Pierre et du Jongleur._)
«De par le Saint _Epri_--tous tes vouloirs veuil _accompli_.»
_Fierte_ vient de _feretrum_. D'après les règles précédentes, vous
prononcerez _fetre_, _ie_ valant _é_ accentué, et l'_r_ se transposant
après le _t_:--_La fetre_ de saint Romain. Ce mot se rapproche de
_feretrum_ bien plus que _fiere-te_.
Le peuple, fidèle à cette habitude de transposer l'_r_ pour fuir deux
consonnes consécutives, persiste à nommer _un épervier_, _un éprevier_.
C'est l'antique prononciation. Turold nous apprend que Barbamouche, le
cheval du Sarrasin Climborins, était plus rapide qu'épervier ni
hirondelle:
Plus est isnels qu'_eprever_ ne arunde.
(_Chans. de Roland_, st. 115, v. 10.)
L'ancien dictionnaire de l'Académie enregistre cette prononciation sans
la blâmer ni l'approuver; mais Ménage, de son autorité privée, décide
que _épervier_ est la seule prononciation légitime. C'est dans ses
_Réflexions sur la langue françoise_, dans ses _Observations_ il s'était
contenté de dire:
«Celui qui porte les épreuves (d'une imprimerie) s'appelle _épervier_,
par corruption pour _épreuvier_, ou par allusion à un _épervier_, à
cause qu'il doit voler et _voler viste comme un épervier_, en portant et
rapportant les épreuves. Et à ce propos, il est à remarquer que nos
anciens disoient _éprevier_, au lieu d'_épervier_.» (_Obs._, p. 336.)
Tout le génie étymologique de Ménage brille dans cette conjecture sur
l'_épreuvier_, qui vole comme un _épervier_.
De _verus_ on a fait _voir_, qu'on prononçait _vouére_, quand l'_r_
finale était suivie d'une voyelle: _voir est_, _verum est_. Mais quand
le second mot commençait par une consonne, on ne pouvait plus conserver
l'_r_ à la fin, ce qui eût ajouté un _e_ muet et donné deux syllabes au
lieu d'une. Que faisait-on alors? On transposait l'_r_ en parlant, et,
tout en écrivant _voir_, on prononçait _vroi_, _vroué_, et finalement
_vrai_.
Enfans, ce dist Aymon, soyez bien retenans
Ce que vo mere dist, car elle est _voir_ disans.
(_Les quatre fils Aymon_, v. 138.)
Car elle est _vré disant_, et non _voire disant_, qui romprait la
mesure.
La _broderie_ fut inventée pour orner le _bord_ d'un vêtement. _Border_,
_broder_, c'est le même mot; l'un est le mot écrit, l'autre le mot
parlé.
On écrivait _poverté_ à cause de _paupertas_, mais on prononçait
_povreté_:
Ben a cinq ans qu'ai chi devant esté
Ne puis veoir riens de lor _poverté_.
(_Ogier_, v. 7590.)
_Verté_, contracté de _vérité_, prononcez _vreté_.
Quand l'empereur entendi la _verté_.
(_Ogier_, v. 424.)
_La ferté_ est par syncope pour _la fermeté_; _firmitas_, dans la basse
latinité, est une forteresse. La Ferté-Milon, la Ferté-sous-Jouarre,
c'est la Forteresse-Milon, la Forteresse-sous-Jouarre. Mais en écrivant
_la Ferté_ par respect de l'étymologie, on ne prononçait pas, comme
aujourd'hui, _la Fereté_ en trois syllabes. A quoi aurait-il servi de
syncoper _Fermeté_? On prononçait _la Freté_, et il est arrivé
quelquefois aux copistes de l'écrire ainsi: l'auteur du _Roman de
Gaydon_ dit que Thibaut d'Apremont possédait, outre cette terre, la
noble forteresse de Hautefeuille:
Suens fu Mont aspres, s'en tint les heritez,
Et Haute foille, celle noble _Fretez_.
(_Intr. du Roland_, p. 24.)
«Sien fut Montaspres, il en tint les héritages, et Hautefeuille, cette
noble _ferté_.»
_Liber_, libre; _libertas_, _libreté_, quoiqu'on écrivît _liberté_.
_Virtus_, _vertu_, c'est-à-dire _vretu_.
_Tremper_ vient de _temperare_, l'_r_ transposée pour faciliter la
syncope. Les vieux romans parlent souvent de _tremper une harpe_, c'est
l'accorder. On accorde encore les pianos _par tempérament_, c'est-à-dire
en _tempérant_ les quintes, parce qu'il est impossible de les accorder
avec une justesse mathématique.
Aussi les malheureux scribes finissaient-ils par ne plus s'y
reconnaître, confondant la forme parlée avec la forme écrite, figurant
_er_ où il fallait _re_ selon l'étymologie, et _vice versa_:
Li quens Rolians Gualter de luing apelet[9]:
_Pernez_ mil Francs de France nostre tere.
(_Chanson de Roland_, st. 63.)
[9] _t_ euphonique, muet.
«Le comte Roland de loin appelle Gautier: _Prenez_ mille Français, etc.»
Il fallait écrire _prenez_, puisque la racine est _prendere_.
Je terminerai ce chapitre sur les consonnes consécutives, par une
observation qui doit fortifier ce que j'en ai dit. Je la tire d'un
grammairien latin, Priscien, qui écrivait au commencement du IVe siècle.
Il nous apprend que la plus dure des consonnes, l'_s_, perdait souvent
sa force, et que _les plus anciens poëtes latins_, _et maxime
vetustissimi_, la faisaient disparaître en certaines rencontres. Et il
cite de Virgile, _ponite Spes sibi quisque suas_, que l'on prononçait
_ponite 'pes_; sans quoi l'_e_ de _ponite_ fût devenu long.
Il est assurément curieux de rencontrer l'usage si complétement d'accord
avec la logique, et de voir un principe appliqué ainsi jusque dans ses
dernières conséquences.
Mais voici qui recule encore beaucoup l'origine de cette loi: c'est
qu'on la retrouve dans Homère. Homère fait brève la voyelle suivie de
_st_, _sk_, évidemment en ne tenant pas compte de l'_s_ dans la
prononciation:
[Grec: PolystaphyLON TH' HISTIaian]
(_Iliad._, II, v. 537.)
[Grec: OUDE SKAmandros elêge to hon menos, all' eti mallon...]
(_Ibid._, XXI, v. 305.)
[Grec: ALLA SKAmandros]
(_Ibid._, v. 124.)
Et dans l'Odyssée:
[Grec: Pelekyn megan, ÊDE SKEparnon][10].
[10] Voyez Priscien, dans Putsch, p. 557-564, et 1320.
Comme les vers ont toujours été calculés pour l'oreille et non pour
l'oeil, il est manifeste qu'on prononçait, en retranchant le _sigma_:
[Grec: Hitiaian,--alla Kamandros,--êde keparnon.]
Catulle a dit de même, _Unda Scamandri_. Si l'on doute que l'assertion
de Priscien soit exacte, il suffit d'ouvrir tout ce qui nous reste
d'anciens poëtes latins cités dans Nonius Marcellus: Ennius, Lucrèce,
les fragments de Lucile, Plaute, ce fidèle témoin des habitudes du
langage. De leur temps, l'_s_ suivie d'une autre consonne s'effaçait
non-seulement de la prononciation, mais encore de l'écriture:
Volito viv_u' p_er ora vivum.
(_Ennius._)
Quam semper fuvit stolidum genus Aiacidarum!
Bellipotent_ei' s_unt mag_i q_uam sapientipotenteis!
(Id., _Ex Annal._, VI.)
Tum mare velivolum florebat navib_u' p_andis.
(_Lucrèce_, V.)
Majorem interea capiunt dulcedin_i' f_ructum.
(_Ibidem._)
Nec molles op_u' s_unt motus uxoribus hilum.
(_Id._, IV.)
Lucrèce se procure ainsi sans façon quantité de dactyles que ses
successeurs n'osaient plus avoir; car, chez les Romains aussi, la langue
écrite devint la langue littéraire, au préjudice de la langue parlée; et
le témoignage des yeux prévalut sur celui de l'oreille. A peine dans
Horace et dans Virgile retrouve-t-on quelque vestige de l'ancien usage
général[11]. L'archaïsme, comme chez nous, y passe pour une faute ou
pour une licence.
[11] Le _sæpe _st_ylum_ d'Horace devait se prononcer _sæpe 'tylum_, et
ce vers de Virgile,
Inter se coiisse _viros et_ decernere ferro.
(_Æneid._, XII, 709.)
serait mieux écrit:
Inter se coiisse _viro' et_ decernere ferro.
Quelques commentateurs et éditeurs ont imaginé de substituer
_cernere_ à _decernere_; rien ne les y autorisait, que leur embarras
de comprendre la mesure. Servius indique positivement l'élision de
_viros_ sur _et_.
La question du _sigmatisme_, tant controversée par les érudits, est
au fond bien simple: les exemples qu'on allègue pour et contre ne
sont qu'une affaire d'orthographe.
Au Xe siècle, Abbon, bénédictin de l'abbaye de Fleury, écrit à ses
disciples anglais que dans _Deus summus_ la première _s_ disparaît,
afin d'éviter le sifflement: «Inter duas etiam partes cum _s_
præcedit, ut _Deus summus_, ne nimius sibilus fiat, prior _s_ sonum
perdit.»
(_Quæst. grammat._, ap. Maio, _Bibl. Vaticana_, t. V, p. 337.)
Les habitudes de langage du temps d'Ennius, de Pacuvius et de Plaute,
puisqu'elles avaient sous Auguste cédé à des habitudes opposées, comment
se retrouvent-elles à l'origine de notre langue, et si fortes qu'elles
en deviennent un caractère essentiel? La réponse est facile: Le latin
s'est transmis dans les Gaules par l'armée, par les soldats. Le peuple
de Rome, comme celui de Paris, ignorait les vicissitudes du parler
littéraire, et conservait intacte la tradition orale. Notre
prononciation française nous vint des contemporains d'Ennius.
Voilà donc une loi d'euphonie transmise sans altération depuis Homère
jusqu'aux trouvères de la langue d'_oui_, en traversant toute la poésie
latine. On conviendra qu'il y a quelque dommage de l'avoir laissée périr
après trois mille ans d'existence et de bons services. Nous avons fait
triompher sur l'harmonie grecque la barbarie du Nord. Voltaire, en nous
appelant Athéniens, nous faisait trop d'honneur.