QUE _GN_ SONNAIT SIMPLEMENT _N_.

_Montagne_, _Champagne_, formés de _montana_, _campana_ (sub. _terra_),

se sont prononcés _montane_, _campane_. Le _g_ y était muet, la preuve

en est qu'on le rencontre dans les mêmes textes avec ou sans le _g_:

--«... Cum des sicomors ki creissent en la _Champagne_.»

(_Rois_, III, p. 275.)

--«Li reis Sedecias s'enfuid par la _campaigne_ del desert.»

(_Rois_, IV, p. 435.)

L'ancien nom de renard est _goupil_, dérivé de _vulpes_, _voulpil_ ou

_goupil_, d'où nous gardons encore _goupillon_, parce que cet instrument

était fait de poil de renard, ou parce qu'on se servit d'abord d'une

queue de renard pour goupillon.

Ce mot _renard_ ne remonte pas plus haut que le XIIe siècle, époque où

parut le fameux roman de Perrot de Saint-Cloud. Chaque animal qui y joue

un rôle porte, outre son nom générique, une espèce de nom de baptême ou

de sobriquet. Le loup s'appelle Isengrin; l'ours, dom Bruyn; le coq,

Chanteclair; le goupil, Regnard; ainsi des autres. Le prodigieux succès

de cette composition, qui était la grande comédie de moeurs de l'époque,

fit entrer dans la langue le nom du héros comme substantif commun, ce

qui s'est depuis renouvelé pour _Tartufe_, et peu à peu _Regnard_ a

supplanté _Goupil_. Le mot tartufe n'a pas fait disparaître le mot

hypocrite. Apparemment on a trouvé que, pour désigner le renard, c'était

assez d'un substantif, mais que pour les hypocrites, ce n'était pas trop

de deux.

_Regnard_ vient par syncope de _Reginaldus_. C'était, dit la tradition,

un grand seigneur de la cour d'Austrasie, de qui le caractère servit de

type à celui du Goupil de Perrot de Saint-Cloud.

_Reginaldus_ a fait _reginald_ ou _reginard_, qui, par les règles qu'on

verra tout à l'heure concernant les finales, ont donné l'un _regnault_,

_renaud_, _reynaud_; l'autre, _regnard_, _renard_, _reynard_.

Il faut dire _le roman_ DE _Renard_, et non DU _renard_, puisque, dans

ce titre, _Renard_ est un nom propre.

Le nom de notre second poëte comique doit se prononcer _Renard_,

quoiqu'il s'écrive _Regnard_, parce que ce _g_ étymologique n'a jamais

sonné.

On rencontre, dans _le roman de Renart_ et ailleurs, le mot _borgne_

ainsi figuré, _borne_. Renart, toujours défiant, ne veut pas s'approcher

du cheval pour lire le nom écrit sous le pied de cet inconnu. Pour s'en

dispenser, il allègue sa mauvaise vue:

Lors renart a les yeux couvers,

Le _borne_ fait, et le travers.

(_Renart contrefait._)

Les ennemis d'Abélard, déterminés à ne lui laisser aucun repos, même

après l'avoir forcé de fuir Paris et de se réfugier avec ses disciples

dans la solitude, lui imputèrent à hérésie d'avoir appelé son église et

son monastère _le Paraclet_:--«Et disoient que nulle esglise ne devoit

pas estre _assinée_ especialement au Saint-Esprit plus que a Dieu le

Pere, ou a son Fils, ou a toute la Trinité ensemble.» (_Trad. inéd. de

Jean de Meung._)

Beaumarchais, dans ses mémoires étincelants de verve, s'égaye aux dépens

de ce pauvre Lejay, qui, au bas d'un acte controuvé, avait écrit de sa

main, _siné Lejay_, pour _signé Lejay_. C'était l'antique prononciation.

Dans la chronique arbitrairement et à tort baptisée _Chronique de

Rains_: «La roine se _sina_ de la main diestre;» et le dictionnaire de

l'Académie, en 1835, nous prévient encore que dans _signet_ d'un livre

le _g_ ne se prononce pas, et qu'il faut dire _sinet_.

Le nom de _Lusignan_, dans la même chronique, est toujours écrit

_Lusinan_.

Le XVIe siècle retenait la vraie prononciation. Voyez, pour preuve, les

rimes de ce rondeau, adressé à Marot par Étienne Clavier:

Pour bien louer une chose tant _digne_

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dont de despit souvent me paye et _disne_,

Car je connoy que le fond et _racine_

De ses escriz ont prins leur _origine_.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Donc, orateurs, chascun de vous _consigne_

Termes dorés puisés en la _piscine_

Palladiane, etc.

(_OEuvres de Marot_, t. III, p. 26.)

Les relations que le mariage de Louis XIII établit entre la France et

l'Espagne, introduisirent chez nous la langue et les usages espagnols;

la prononciation usitée par delà les Pyrénées pour l'_n con la tilde_,

s'attacha dès lors à cette notation _gn_, et le XVIIe siècle n'en connut

plus d'autre.

«Tous les Parisiens généralement, dit Ménage, prononcent _anneau_ au

lieu d'_agneau_: _une moitié d'anneau_, _un quartier d'anneau_; qui est

une prononciation très-vicieuse à la considérer en elle-même, à cause de

l'équivoque d'_anneau_ en la signification d'_agnus_, avec _anneau_ en

la signification d'_annulus_.»

Cette raison serait très-mauvaise, car il n'y aurait point là

d'équivoque possible. Admettons un moment qu'on prononce _anneau_. Si

l'on dit: _J'ai mangé un morceau d'anneau_, ou qu'on parle d'un _rôti

d'anneau_, personne ne sera stupide au point de comprendre qu'on a mis

en broche et avalé une _bague_. La langue est pleine de mots qui sonnent

identiquement, à l'oreille sans aucun danger de confusion pour

l'intelligence. Mais les grammairiens de profession, dès qu'ils sont en

face d'une différence d'orthographe, recourent d'abord à cette

explication: C'est pour distinguer. Ils croient toujours qu'on lit, et

ne pensent jamais qu'on parle.

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que Ménage, tout en blâmant cette

prononciation, prescrit de la suivre: «Mais comme ces messieurs (les

Parisiens) sont les maîtres du langage, il faut parler comme eux, _quand

même ils parlent mal_. Il faut donc dire avec eux _un anneau_, _un

cartier d'anneau_, et non pas, comme nous disons dans nos provinces, _un

agneau_, _un quartier d'agneau_. Quelques-uns croient qu'il faut dire

l'_agneau pascal_.» (_Observ. sur la lang. fr._, p. 347.)

Il est suivi par l'auteur des _Réflexions sur l'usage de la langue_, et

voici la docte règle qu'ils ont établie à frais communs: «Il faut

prononcer _de l'anneau_ en parlant de l'animal cuit, un _anneau rôti_;

et s'il est vivant, _de l'agneau_, comme _voici l'agneau de Dieu,

l'agneau pascal_[5].»

[5] Voyez _l'Art de bien parler françois_, t. I, p. 20.

Et quand il n'est plus vivant et n'est pas encore cuit, comment doit-on

l'appeler?

La première édition du dictionnaire de l'Académie autorise encore

_agneau_ et _anneau_, au choix. La seconde prescrit _agneau_.

Racine avait, comme la Fontaine, quelques prétentions confuses à la

noblesse; mais eux-mêmes n'en savaient pas bien le conte. J'ai trouvé,

sur des états manuscrits de la maison de François Ier, un Jehan Racine

et un Jehan de la Fontaine, inscrits parmi les _escuyers d'écurie_. Ce

sont probablement des aïeux de nos deux poëtes, qui eux-mêmes ignoraient

cette belle généalogie. La Fontaine prenait le titre d'_écuyer_ jusqu'à

l'époque d'un procès qu'on lui fit, et qu'il perdit pour n'avoir pu

fournir la preuve de son droit. Racine avait des armes, et qui plus est

des armes parlantes, c'est-à-dire qui traduisaient son nom en rébus.

C'était un _rat_ et un _cygne_, qui, suivant la prononciation primitive,

faisaient _ra-cine_. Dans une lettre à sa soeur madame de Rivière,

l'auteur d'_Athalie_ parle de sa noblesse généalogique: «Vous savez, lui

dit-il, qu'il y a un édit qui oblige tous ceux qui ont ou qui veulent

avoir des armoiries sur leurs vaisselles ou ailleurs, de donner pour

cela une somme qui va tout au plus à 25 francs, et de déclarer quelles

sont leurs armoiries. Je sais que celles de notre famille sont un _rat_

et un _cygne_, dont j'avois seulement gardé le _cygne_, parce que le

_rat_ me choquoit; mais je ne sais point quelles sont les couleurs du

chevron sur lequel grimpe le rat, ni les couleurs aussi de tout le fond

de l'écusson. Vous me ferez un grand plaisir de m'en instruire. Je crois

que vous trouverez nos armes peintes aux vitres de la maison que mon

grand-père fit bâtir, et qu'il vendit à M. de la Clef. J'ai ouï dire

aussi à mon oncle Racine qu'elles étoient peintes aux vitres de quelque

église... J'ai aussi quelque souvenir d'avoir ouï dire que feu notre

grand-père fit un procès au peintre qui avoit peint les vitres de sa

maison, à cause que ce peintre, au lieu d'un _rat_, avoit peint un

_sanglier_. Je voudrois bien en effet que ce fût un sanglier, ou la hure

d'un sanglier, qui fût à la place de ce vilain rat!» (16 janvier 1697.)

L'élégant et délicat Racine était trop absorbé par sa juste douleur pour

s'apercevoir qu'un sanglier et un cygne n'eussent pas fait _Racine_, et

qu'après tout le vilain rat remplissait mieux son office que n'eût fait

le noble sanglier. Le grand-père Racine paraît avoir porté dans cette

affaire moins d'imagination que son petit-fils, mais un sens plus

judicieux[6].

[6] Au bas du portrait gravé par Edelinck, sont placées les armes de

Racine; on n'y voit figurer que le cygne. L'auteur d'_Athalie_ avait

décidément expulsé le rat de son blason.

Mais si Racine, lié avec les courtisans de Louis XIV, ignorait la

prononciation du XVIe siècle, la Fontaine, habitué à fréquenter chez nos

vieux auteurs, la connaissait parfaitement; et quand tout le monde

l'oubliait autour de lui, il a montré qu'il s'en souvenait.

Dans la fable de _l'Autour, l'Alouette et l'Oiseleur_:

Un manant au miroir prenoit des oisillons.

Le fantôme brillant attire une alouette;

Aussitôt un autour planant sur les sillons

Descend des airs, fond et se jette

Sur celle qui chantoit, quoique près du tombeau.

Elle avait évité la perfide _machine_,

Lorsque, se rencontrant sous la main de l'oiseau,

Elle sent son ongle _maline_.

(Liv. VI, fab. 15.)

Plus loin, parlant de la Discorde chassée du ciel, et que Jupiter ne

savait où envoyer:

Comme il n'étoit alors aucun couvent de filles,

On y trouva difficulté.

L'auberge enfin de l'hyménée

Lui fut pour maison _assinée_.

(Liv. VI, fab. 20.)

§ II.

_L_, _M_ ET _N_ REDOUBLÉES.

_L_ redoublée, _ll_, avait toujours, comme en espagnol, la valeur des

deux _l_ mouillées de _bouilli_, _caillou_. L'orthographe moderne veut

toujours un _i_ au moins avant les deux _ll_ mouillées. Dans l'origine,

il suffisait que les _ll_ fussent entre deux voyelles. L'_i_ se mettait

ou s'omettait sans conséquence. _Paillard_ s'écrivait sans _i_,

_pallars_.

Quand li _pallars_ le vit entrer.

(_R. du chast. de Coucy_, v. 4054.)

Coucy reçoit une assignation amoureuse: Sire, lui dit Gobert, son

confident:

Sire, bien plaire

Vous doit ce mandement, sans _falle_,

Et vous irez _vaille_ que _valle_.

(_Ibid._, v. 6535.)

Sans _faille_, sans faute.--La double orthographe du mot _vaille_, dans

le dernier vers, ne laisse pas même la ressource de supposer qu'on

prononçât alors autrement qu'aujourd'hui.

_Mellor_, _mervelle_, _conselle_, _aparelle_, sonnaient avec les _ll_

mouillées.

Car cis aime miols les _mellors_,

Et tient bas sos piez les piors.

(_Partonop._, v. 4330.)

«Car celui-ci préfère les meilleurs (les braves), et tient les pires

(pejores) bas sous ses pieds.»

Et li _conselle_ et loe et prie.

(_Ibid._, v. 4455.)

Une lanterne atant li _baille_;

La _candelle_ qui art dedans

N'estaint por orez ne por vens...

Il _apparelle_ son aler.

(_Ibid._, 4465.)

«A ces mots, il lui remet une lanterne. La _chandeille_[7] qui brûle

dedans ne s'éteint ni pour orages ni pour vents. Partonopeus s'apprête à

partir.»

[7] C'est l'ancienne prononciation, conservée avec soin dans toute la

Picardie.

Partonopeus le voit el vis

N'est _mervelle_ s'il est permis.

(_Partonop._, v. 7410.)

La _chanson de Roland_ écrit _consell_, _amirall_; c'est _conseil_,

_amirail_, quand suit une voyelle; autrement, _conseu_, _amirau_, comme

on le rencontre souvent figuré.

C'est la marque d'un manuscrit relativement récent lorsqu'on y trouve le

féminin _elle_ par deux _l_, comme aujourd'hui. Les textes les plus

anciens écrivent toujours _ele_; _elle_, dans l'origine, aurait sonné

_eille_.

La règle actuellement encore en vigueur, par laquelle une consonne

redoublée rend brève et ouverte la voyelle précédente, cette règle

n'était pas connue au XIIe siècle. Doubler les consonnes eût semblé une

superfluité, hormis le cas où il s'agissait de rappeler une syncope. Le

plus ancien manuscrit français, le _Livre des Rois_, écrit toujours

_femme_ par deux _m_, _feminam_, _fem-ne_, _fem-me_. La règle était de

répartir la consonne doublée entre les deux syllabes adjacentes, et de

prononcer _fan-me_.

D'_animam_ on fit d'abord _aneme_, comme d'_imaginem_, _multitudinem_,

_imagene_, _multitudine_, formes constantes dans saint Bernard et dans

les _Rois_. Les _Rois_ écrivent souvent aussi _anme_; c'est la

prononciation la plus voisine d'_aneme_. La _chanson de Roland_

n'emploie jamais d'autre forme:

Guaris de mei l'_anme_ de tuz périls...

Morz est Rolans: Deus en ad l'_anme_ es cels!...

(St. 173.)

Abélard, dans l'histoire de sa vie:

«Et moy qui estois son filz ainsnés, de tant qu'il m'avoit plus chiers,

de tant mist il plus grant cure que je fusse plus _diligenment_

(_diligen-ment_) aprins, Et je, de tant come je proufitay plus et plus

legierement (facilement) en l'estude des lettres, de tant m'y enhardige

plus _ardanmant_.»

(_Trad. inéd. de Jean de Meung._)

D'après cela, et pour voir comme l'on prononce mal aujourd'hui,

considérez ce passage des _Femmes savantes_:

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 20 / 227 题