Théodore de Bèze a publié, en 1584, un petit Traité latin de la bonne
prononciation du français, qui, s'il fût venu plus tôt à ma
connaissance, m'eût épargné du temps et de la peine; car une règle
importante que j'ai tirée d'une longue étude et de la comparaison
assidue des textes, je l'eusse trouvée là toute formulée. Peut-être
aussi j'y aurais fait moins d'attention. Il en est des idées comme des
plantes: celles que personne n'a semées, et qui viennent d'elles-mêmes,
poussent et se développent bien plus vigoureusement que les plantes
repiquées toutes grandes de la main du jardinier. Dans l'esprit comme
dans le jardin, ce qui est adoptif n'égale jamais l'énergie de ce qui
est natif.
Voici le passage où Théodore de Bèze pose en principe qu'on ne doit
jamais faire sonner deux consonnes consécutives. J'aurai du moins
l'avantage d'appuyer de son autorité le résultat de mes recherches.
«Les Français émettent toutes les lettres avec une sorte de mollesse et
de négligence. Leur langue est si antipathique à toute rudesse de
prononciation, que sauf le _c_, l'_m_, l'_n_ et l'_r_ redoublées, comme
dans _accès_, _somme_, _année_, _terre_, ils ne font jamais sentir deux
consonnes de suite...
«Leur prononciation, mobile et rapide comme leur génie, ne se heurte
jamais au concours des consonnes, ni ne s'attarde guère sur des syllabes
longues. Une consonne finit-elle un mot? elle se lie à la voyelle
initiale du mot suivant; si bien qu'une phrase entière glisse comme un
seul et unique mot.» (_De Francicæ linguæ recta pron._, p. 9 et 10.)
Voilà le caractère essentiel de notre langue; et lorsqu'il tend de jour
en jour davantage à s'effacer et à disparaître dans l'oubli, il est
heureux qu'un témoignage daté du XVIe siècle prévienne la perte complète
de la tradition. Si, malgré ce témoignage, on ne veut ni revenir sur les
abus accomplis, ni enrayer sur la pente qui nous mène dans le précipice,
nous aurons du moins la satisfaction de perdre notre langue à plaisir et
en pleine connaissance de cause.
On rit des gens du peuple qui prononcent _il m'ostine_; c'est un enfant
_ostiné_; _ne m'ostinez pas_. Ils parlent comme on parlait à la cour de
Henri III, et pourraient couvrir de confusion les pédants, en leur
citant la règle tracée en latin par Théodore de Bèze. Après avoir
prescrit de prononcer _oscur_, cet illustre savant ajoute: «_B_
disparaît absolument devant _st_, comme dans ces mots _obstiné_,
_obstination_, qu'on prononce _ostiné_, _ostination_ (p. 64).» Il semble
que le peuple des rues de Paris ait lu Théodore de Bèze, ou fréquenté le
Louvre d'Henri III. Bèze recommande aussi de dire _ovier_, et non
_obvier_; et il cite à ce propos un quolibet qui avait cours de son
temps; c'est un hémistiche qui est tout à la fois latin et français:
Omnia malo viæ.
On y a mal obvié.
_Debte_, _debteur_, ont toujours été prononcé _dette_, _detteur_. Le
XVIe siècle, très-pédant, avait rétabli le _b_ sur le papier, pour
rappeler l'étymologie _debitum_, _debitor_; mais souvent on l'oubliait,
et dans Marot comme dans ses prédécesseurs du XVe siècle et dans ses
successeurs du XVIIe. La Fontaine, par exemple, écrit _detteur_.
Dans les mots où il double une autre consonne, le _b_ ne sonnait pas
plus que ne fait sa dure, le _p_, dans _temps_ et dans _baptiste_.
Dans _sceptre_, on éteignait le _p_ et l'on prononçait _scêtre_ long,
comme _ancêtre_:
Loys aussi, son beau-pere et _ancestre_,
Qui prospera en couronne et en _sceptre_.
(Jean Bouchet, 38e _épître familière_.)
Écoutez Louis Maigret, un des premiers qui se soient avisés d'analyser
le langage, et qui fut en cette matière l'oracle de son temps:
«Tenez pour règle générale que _b_ et _f_ ne se rencontrent jamés en la
prononciation françoise avant _v_ consonnante.» (_L'Escriture
françoise_.)
Maigret, à l'appui de cette règle, allègue aussi le mot _obvier_. Les
deux grammairiens n'ont d'autre tort que de restreindre le précepte à
certains cas spéciaux; ils devaient dire que jamais deux consonnes de
suite ne se font entendre; et la raison en est simple: c'est qu'on ne
peut les articuler sans glisser entre deux un _e_ muet, qui allonge le
mot d'une syllabe.
§ Ier.