LETTRE XXIII.

A SES CONCITOYENS,

EN RÉPONSE AUX CALOMNIES DE TOBIEZEN-DUBY.

Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobiezen-Duby.

Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie? c'est un homme

chez qui l'amour de la liberté et de l'égalité a été la passion de sa

vie entière; connu dès long-temps par sa haine pour la noblesse, haine

qu'on représentait alors comme une manie blâmable par son excès; qui,

dans une comédie (_le Marchand de Smyrne_) faite il y a plus de vingt

ans, et encore fréquemment jouée sans aucun changement, a mis les

nobles sur la scène, les a fait vendre _au rabais_, et finalement

_donner pour rien_.

C'est un homme à qui cette prétendue manie contre la noblesse a dicté

les morceaux les plus vigoureux, insérés dans le livre sur l'_ordre_

américain de _Cincinnatus_, ouvrage publié en 1786, et qui porta les

plus rudes coups à l'aristocratie française, dans l'opinion publique.

Ce même Chamfort n'a cessé depuis d'envoyer à divers journaux

patriotes, sans se nommer, sans chercher d'éclat, tout ce qu'il a cru

utile à la chose publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne

l'ignoraient pas, n'ont-elles cessé de le faire déchirer dans leurs

journaux; et son nom s'est trouvé, comme de raison, sur toutes les

listes de proscription de la cour et de l'aristocratie.

Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; et si quelque

hazard particulier faisait ouvrir certains porte-feuilles où se

trouvent plusieurs de mes lettres, écrites _dans toutes les époques de

la révolution_, on y verrait que mes principes républicains étaient

bien antérieurs à la république.

Voilà ce qui est connu de tous ceux qui me connaissent.

Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby? son

patriotisme?..... mais ce serait une dérision que d'en parler.

Lui-même, dans sa lettre à la citoyenne Roland, où il demande une

place, lui-même date ce patriotisme du 7 juillet 1792: et cette date

est un peu trop récente. Il faut bien qu'il reconnaisse que ce titre

est assez faible, puisqu'il s'appuie des droits que lui donne à cette

place un ouvrage de son père _sur les monnaies des barons et des

prélats de France_; puissante recommandation, en effet, pour un

patriote de sa trempe; aussi s'est-il porté pour continuateur de cette

sottise aristocratique, publiée par lui en 1790, appelée par lui, en

1792, ouvrage _national_. Remarquez bien les dates.

Laissons donc là le patriotisme de Tobiezen-Duby; et ne parlons plus

que de Tobiezen-Duby lui-même: c'est bien assez.

Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je ne me permettrai de

citer contre lui que des faits appuyés de pièces justificatives.

Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connaître, l'avez admis

parmi vous, l'avez placé dans votre comité de correspondance, l'avez

chargé d'en faire les extraits et de les lire à votre tribune; vous

tous, hommes droits et purs, qui voulez que les dénonciations soient

un moyen de châtiment ou de répression contre les aristocrates et les

traîtres, mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les mains des

intrigans, une arme contre les républicains, venez à la bibliothèque

nationale, vous y verrez les preuves de ce que j'avance.

Vous verrez ce prétendu républicain qui donne le nom servile de

_patron_ à l'un de ses collègues, lequel lui avait rendu quelques

services, par une surprise dont bientôt s'est repenti le _patron_ trop

facile.

Vous verrez le créateur de la formule: _au ministre Roland, respect_,

vous le verrez protégé par Le Noir, dont il vante la _sensibilité

d'âme_, auquel il voue _une reconnaissance éternelle_.

Placé auprès de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby écrit à Le

Noir: _M. Joly est l'homme de la bibliothèque pour lequel j'ai le plus

de respect, d'égards et d'estime_; hommage rendu en 1788, qui n'a pas

empêché le même Tobiezen-Duby de solliciter, en 1792, la place de ce

même Joly, _qui est_, dit-il, _au moment de la perdre par un juste

châtiment de son aristocratie_.

Voilà ce qu'il écrit avec _vénération_ à la _vertueuse_ Roland de

septembre 1792, _femme Roland_ en septembre 1793.

Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas là le vil caractère et la

marche tortueuse d'un intrigant de l'ancien régime, d'un intrigant du

nouveau, tartufe de probité, tartufe de patriotisme? Je supprime ici

nombre de traits consignés dans les dépôts de la bibliothèque, et qui

montreront à nu son caractère: jalousie, ambition, orgueil, haine pour

ses confrères bien avant la révolution, lorsque le patriotisme

hypocrite d'un méchant ne pouvait servir de voile à ses manœuvres et

à ses perfidies.

En attendant que vous voyiez de vos yeux, que vous touchiez de vos

mains, les preuves écrites de la perversité de Tobiezen-Duby,

parcourez seulement ses trois dénonciations contre la bibliothèque;

car il en a fait trois.

C'est une chose curieuse de le voir allonger, raccourcir, la liste des

dénoncés, alléger le poids sur celui-ci, l'aggraver sur celui-là,

selon ce qu'il juge convenable à son intérêt personnel, d'après le

moment et les circonstances.

Voyant sa première délation tombée dans le mépris, Tobiezen-Duby, le

flatteur des anciens ministres, gronde le ministre _trompé_. Pour

accréditer son absurde dénonciation, pour la faire croire pure et

désintéressée, il proteste aujourd'hui qu'il ne veut point de place.

Venez, citoyens, à la bibliothèque, vous assurer que, depuis cinq ans,

la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, d'abord pour

avoir une place, puis pour en avoir une meilleure, puis pour se faire

donner un logement.

Remarquez sur-tout son impudente audace, dès que, sortant du cercle

des accusations vagues, il articule un fait précis; par exemple,

lorsqu'il ose m'accuser d'avoir donné ma voix à _Raffet_. J'ai affirmé

et j'affirme encore que ce fait est faux. Je demande qu'on consulte la

liste des votans; et si cette liste n'existe pas, je défie tout homme,

quel qu'il soit, et fût-ce Tobiezen-Duby lui-même, d'oser dire qu'il

m'a vu ce jour-là à la section.

A cela, que répond Tobiezen-Duby? Rien. Il redouble de fureur et de

calomnies, sans revenir sur le seul fait positif qu'il ait allégué

contre moi. Ne reconnaissez-vous pas là, citoyens, un homme qui

n'écoute que sa haine, sa haine aveugle, et foule aux pieds sa

conscience?

Comment cherche-t-il à couvrir cette honte? il fait de nouveaux

efforts pour exciter contre moi les jacobins, contre moi qui, même

avant que les sociétés populaires fussent mises sous l'égide de la

constitution, n'ai cessé (mille témoins existent) de dire et de

répéter: «Sans les jacobins, point de liberté, point de république.»

Il me prétend lié avec le ministre Roland, moi qui, de notoriété

publique, n'ai eu avec lui que les relations nécessitées par ma

place. Et cette place l'avais-je sollicitée? l'avais-je désirée? y

avais-je seulement songé? connaissais-je, même de vue, le ministre

Roland?

Il me prétend lié avec la Gironde, dont je n'ai jamais vu un seul

membre que dans des rencontres rares, imprévues et fortuites.

Ici, je porte un défi public à quelqu'homme que ce puisse être, de

dire qu'il m'ait jamais vu chez un seul député de la Gironde, et qu'il

ait jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, grand nombre de

personnes savent et peuvent se rappeler que mes idées ont été en

opposition absolue avec les leurs sur presque toutes les questions

importantes, comme la garde départementale, le jugement de Louis

Capet, l'appel au peuple et plusieurs autres.

Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby, et quelques autres non

moins odieux, se produisent, comme par supplément, par surabondance,

dans sa troisième dénonciation; c'est-à-dire, dans le troisième accès

de sa fièvre calomnieuse.

Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu de faux sur un fait

grave, le fait relatif à Raffet, répète hardiment ses autres

impostures, en ajoute de nouvelles non moins faciles à repousser; et

dans son emportement essaye de provoquer contre moi des passions

personnelles dans les magistrats du peuple les plus estimables, les

plus estimés; appelle au secours de sa haine les plus fidèles

mandataires du peuple, les sociétés les plus patriotiques, toutes les

autorités constituées, c'est-à-dire, veut mettre ce qu'il y a de plus

vil et de plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de plus

respectable?

Mais non; les sociétés populaires, les autorités constituées, sont et

resteront justes, en dépit des intrigans, des calomniateurs, de

Tobiezen-Duby. Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage

révolutionnaire, être surprises et trompées pour un moment; mais

bientôt éclairées, parce qu'elles veulent l'être, elles brisent avec

indignation le piége qu'on leur a tendu, et repoussent avec dédain le

fabricateur du piége: leur justice appelle à soi la justice publique,

dont la leur est elle-même une grande portion. Dans le court

intervalle où la calomnie voudrait séparer ces deux justices qui

doivent n'en être qu'une, j'appelle sur moi l'une et l'autre,

j'attends leurs regards, je les désire; et à cet instant même, tandis

que vous me lisez, républicains, je jouis de la certitude de les voir

se réunir pour moi et confondre Tobiezen-Duby.

Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera ce qu'il est, et moi je

resterai ce que je suis: lui, vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792,

faux républicain de 1793, car les intrigans et les calomniateurs sont

de faux républicains; moi, révolutionnaire de fait et de notoriété

publique avant la révolution; républicain de principes et de cœur,

même avant la république.

Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment consolateur, de

se dire à soi-même, _je vivrai, je mourrai républicain_, qu'une

détention de vingt années n'eût pu l'affaiblir dans mon âme; et, je le

proteste de nouveau, rien de ce qui tient, rien de ce qui tiendra à la

révolution, ne m'empêchera d'appartenir du fonds du cœur, et jusqu'au

dernier soupir, à la révolution, et au complément de la révolution, à

la république, à la république une et indivisible.

_P.S._ Encore un mot, citoyens; convaincu dès long-temps qu'il

importait au salut public que tous les salariés du peuple, sans

exception, fussent au-dessus du soupçon même, doctrine que je professe

depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers jours d'août, au comité

de surveillance de notre section (celle de 1792), sur les premiers

bruits vagues qu'on cherchait à répandre contre la bibliothèque.

Là, j'ai déposé sur le bureau un écrit dans lequel je demande que tous

et chacun de ses membres soient examinés sur leurs actions, sur leurs

principes et leurs sentimens. Observez que cette démarche si nette et

si franche de ma part, antérieure d'un mois à notre détention, a

probablement frappé les autorités constituées; et leur conduite à

notre égard choque beaucoup Tobiezen: car il n'est pas aisé

Tobiezen-Duby! il veut qu'on croye à ses calomnies bien vite et pour

toujours, et que tout soit fini.

Il en a pourtant tiré un fruit; c'est de m'avoir mis dans le cas de

confirmer, par ma démission que j'ai donnée, mes principes sur _les

salariés du peuple_. On peut m'objecter sans doute que c'est avoir

beaucoup trop de respect pour les calomniateurs: soit, mais le premier

devoir d'un républicain est de rester fidèle à ses anciens principes.

Je laisse là ses impostures qui lui appartiennent, et je cherche d'où

lui vient son audace avec de si faibles moyens personnels. Ne

trahirait-il pas lui-même son secret, par le début de sa première

denonciation imprimée? _Je suis jacobin et ardent républicain_,

dit-il. Et aussitôt, enhardi par ces deux noms qu'il usurpe, il lance,

comme d'un poste sûr, tous les traits de la calomnie. Citoyens, vous

vous avez vu quel républicain c'était; jugez quel jacobin ce peut

être.

Il a cru, le lâche! que, sous l'abri de ces deux titres, il pouvait

tout se permettre; il a cru que nul n'oserait aller, derrière ces

retranchemens, lui arracher son masque et ses méprisables armes; il

s'est trompé. Lui jacobin! non, il ne l'est pas. C'est moi, qui, sans

en porter le titre, le suis en effet et de principes et d'âme; moi

qui, en juillet 1791, après le massacre du Champ-de-Mars, entraîné,

malgré mon état de maladie et de souffrance, par une force

irrésistible, courus aux jacobins, moi vingtième ou trentième....

j'ignore le nombre, mais la salle était alors déserte. Où était alors

Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins, qu'il cherchait un

refuge? Je ne crois pas qu'il fût là. Quoi qu'il en soit, je m'y

présentai; je fus admis parmi vous, et même dans votre comité de

correspondance, où cet homme vient de se glisser. Il est vrai qu'aux

approches de l'hiver, ma déplorable santé, qui suspend trop souvent

mes travaux, et qui surtout m'interdit les grandes assemblées, me

força, par degrés, à me priver des vôtres, toujours plus brillantes et

plus nombreuses. La patrie, il est vrai, n'était pas encore sauvée;

mais l'affluence, toujours croissante parmi vous, semblait le garant

de son triomphe et du vôtre; et dans le redoublement des incommodités

que la foule me cause, je n'étais plus soutenu par ce sentiment si

impérieux sur certaines âmes, ce je ne sais quel attrait attaché aux

périls très-instans[39].

[39] Il est de fait que, de tous les lieux où l'affluence est

grande, et d'où l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il

n'y a que les jacobins où j'aie jamais été, _et toujours_ dans

les crises violentes de l'année 1791. Le moment que j'avais

choisi pour me présenter, en est une preuve suffisante.

Ce malheur, je veux dire les infirmités physiques qui m'interdisent

les grandes assemblées, malheur réel pour tout vrai citoyen,

Tobiezen-Duby en profite pour me calomnier auprès des assemblées de

section. Il me prête, à ce sujet, un propos aussi absurde qu'infâme,

digne d'un vieil et stupide aristocrate de château, et que, par cette

raison, je voue au mépris public, ainsi que l'homme qui a la bêtise de

me l'attribuer.

J'apprends que Tobiezen-Duby, après avoir rempli le rôle de

_persécuteur_ de la bibliothèque nationale, a osé, en cherchant à se

justifier à la tribune des jacobins, usurper le rôle de _persécuté_

pour ses opinions par les citoyens qu'il a dénoncés, et tâche

d'appeler sur lui l'intérêt attaché à ce second rôle.

Bien loin de l'avoir persécuté, je réponds affirmativement que son

patriotisme auquel on eût applaudi, était parfaitement ignoré de ceux

qu'il a _persécutés_ véritablement.

J'affirme de plus, qu'avant sa dénonciation, nul de ses confrères

qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait de lui, que lui-même ne

parlait à aucun d'eux, depuis son entrée à la bibliothèque sous Le

Noir: ce qui était fort simple, vu la différence des fonctions

respectives qui ne les mettait point en rapports.

On défie donc Tobiezen-Duby d'articuler un seul acte de _persécution_

de la part de ses confrères; et, quant à moi, la seule persécution

qu'il puisse citer, c'est d'avoir, à mon entrée en place, accru ses

appointemens de 400 livres. Il est vrai que, dans sa lettre à la

_vertueuse citoyenne_ Roland, il demanda la place de garde des

estampes, ou au moins une augmentation de 1200 livres avec un

logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si désintéressé, si pur,

m'imputerait-il, par hasard, cette différence de 1200 à 400 livres?

Dans cette supposition, il aurait lui-même tout expliqué.

Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux dans ce qu'il a dit aux

jacobins, comme il l'a été dans ce qu'il a dit aux autorités

constituées et ensuite au public; mais son nouveau mensonge est marqué

d'une plus rare impudence. Car enfin, le public, témoin des faits,

témoin de l'acharnement de ses trois dénonciations, voit clairement

que Tobiezen-Duby est le persécuteur et non le persécuté. Je ne dis

donc plus, comme je l'ai fait sur quelques-unes de ses impostures:

_citoyens, venez et voyez_; je dis seulement: _ouvrez les yeux et

voyez_.

18e jour du 1er mois de la

république française.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 163 / 205 题