LETTRE XXII.

AU CITOYEN LAVEAU,

RÉDACTEUR DU JOURNAL DE LA MONTAGNE.

Paris, le 8 septembre 1793, l'an II de

la République une et indivisible.

L'impartialité que vous avez montrée, citoyen, en rendant compte de la

dénonciation de Tobiezen-Duby, contre plusieurs citoyens attachés à la

bibliothèque nationale, et en insérant le lendemain dans votre journal

la note du dénonciateur, me laisse lieu d'espérer aussi que vous

voudrez bien y donner une place à ma lettre.

Un journaliste plus dur que vous a trouvé qu'une lettre flagorneuse de

Tobiezen-Duby à la citoyenne Roland n'était pas pour moi une

justification suffisante: et cela est vrai; mais avant que je connusse

les chefs d'accusation, de quoi voulait-on que je me justifiasse? et

n'était-il pas naturel de faire connaître d'abord l'accusateur et ses

motifs? C'est à quoi paraissait propre la lettre de Tobiezen-Duby à la

citoyenne Roland; et je vous prie d'en rendre juges, par l'impression,

les républicains auxquels il croit pouvoir en appeler. Le créateur de

la formule: _au ministre Roland, respect_, qui se trouve à la tête des

lettres du désintéressé M. Tobiezen-Duby, déposées au ministère de

l'intérieur, ne devrait pas se donner pour un républicain de la

première force; et je doute que le comité épuratoire des jacobins

s'accommode de cette formule.

Je devais donc d'abord me borner à faire connaître mon dénonciateur,

quand je me suis vu accusé d'aristocratie. Chamfort aristocrate! Tous

ceux qui me connaissent en ont ri, et beaucoup trop ri, selon moi; car

j'étais aux Madelonettes. Aristocrate! celui chez qui l'amour de

l'égalité a été constamment une passion dominante, un instinct inné,

indomptable et machinal! celui qui a mis au théâtre, il y a plus de

vingt ans, la pièce du _Marchand de Smyrne_, qu'on joue encore

fréquemment, et dans laquelle les nobles et aristocrates de toute robe

sont mis en vente au rabais, et finalement donnés pour rien! celui qui

a publié contre les académies un discours, lequel a devancé de deux

ans leur destruction depuis peu prononcée; enfin, plusieurs autres

écrits où respire cet amour de l'égalité, sans laquelle la liberté

politique n'est qu'une illusion, une chimère. Voilà l'aristocrate de

la façon de M. Tobiezen-Duby.

Il a mis enfin au jour ses chefs d'accusation, ce M. Duby. C'est un

tissu de calomnies atroces, de mensonges dénués même de vraisemblance.

Croira-t-on qu'il pousse l'aveuglement de la haine jusqu'à se

permettre d'articuler un fait, dont la fausseté peut se démontrer

sur-le-champ par une preuve sans réplique, une preuve matérielle?

Après avoir dit que je vais rarement aux assemblées de section (ce qui

est malheureusement vrai, par l'effet de mon état maladif,

suffocations, étouffemens, dans les assemblées nombreuses), M. Duby

ajoute que je n'ai pourtant pas manqué de m'y trouver à la nomination

d'un commandant général, _pour donner ma voix à Raffet_.

J'affirme que le fait est faux. J'ignore si l'on conserve ou non les

listes des votans: mais si on les conserve, je défie qu'on y trouve

mon nom; si on ne les conserve pas, je défie quelqu'homme que ce soit

de dire qu'il m'a vu ce jour là à la section.

Ce n'est point ici le lieu, citoyen, de confondre M. Duby sur d'autres

inculpations plus graves, et si odieuses que je me réserve contre lui

tous les moyens de droit.

Finissons, et disons le vrai mot. Il faut une place à M. Duby,

quoiqu'il vous dise le contraire dans sa note. Je résigne la mienne

dès ce moment, dût-elle lui être donnée; mais elle ne le sera pas, et

il aura calomnié pour le compte d'autrui: c'est un malheur.

Salut et fraternité.

Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 162 / 205 题