Vous me demandez, mon ami, si ce n'est pas une espèce de singularité
qui me fait voir la littérature sous l'aspect où je la vois; s'il est
vrai que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un peu plus
considérable que celle de la plupart des gens de lettres; et enfin
vous voulez que je vous confie, sous le sceau de l'amitié, quels sont
les moyens que j'ai employés pour arriver à ce terme que vous supposez
avoir été le but de mon ambition. Voilà, ce me semble, les divers
objets de votre curiosité, autant que je puis le résumer de votre
longue lettre. Mes réponses seront simples.
Mais je commence par vous dire que je suis presque offensé de voir que
vous me supposiez un plan de conduite à cet égard. Mon tour d'esprit,
mon caractère, et les circonstances, ont tout fait, sans aucune
combinaison de ma part. J'ai toujours été choqué de la ridicule et
insolente opinion, répandue presque partout, qu'un homme de lettres
qui a quatre ou cinq mille livres de rente est au périgée de la
fortune. Arrivé à peu près à ce terme, j'ai senti que j'avais assez
d'aisance pour vivre solitaire; et mon goût m'y portait naturellement.
Mais comme le hasard a fait que ma société est recherchée par
plusieurs personnes d'une fortune beaucoup plus considérable, il est
arrivé que mon aisance est devenue une véritable détresse, par une
suite des devoirs que m'imposait la fréquentation d'un monde que je
n'avais pas recherché. Je me suis trouvé dans la nécessité absolue, ou
de faire de la littérature un métier pour suppléer à ce qui me
manquait du côté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou enfin
de m'enrichir tout d'un coup par une retraite subite. Les deux
premiers partis ne me convenaient pas. J'ai pris intrépidement le
dernier. On (a) beaucoup crié; on m'a trouvé bizarre, extraordinaire.
Sottises que toutes ces clameurs. Vous savez que j'excelle à traduire
la pensée de mon prochain. Tout ce qu'on a dit à ce sujet, voulait
dire: Quoi! n'est-il pas suffisamment payé de ses peines et de ses
courses par l'honneur de nous fréquenter, par le plaisir de nous
amuser, par l'agrément d'être traité par nous comme ne l'est aucun
homme de lettres?
A cela je réponds: J'ai quarante ans. De ces petits triomphes de
vanité dont les gens de lettres sont si épris, j'en ai par-dessus la
tête. Puisque, de votre aveu, je n'ai presque rien à prétendre,
trouvez bon que je me retire. Si la société ne m'est bonne à rien, il
faut que je commence à être bon pour moi-même. Il est ridicule de
vieillir, en qualité d'acteur, dans une troupe où l'on ne peut pas
même prétendre à la demi-part. Ou je vivrai seul, occupé de moi et de
mon bonheur; ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie de
l'aisance que vous accordez à des gens que vous-mêmes vous ne vous
aviserez pas de me comparer. Je m'inscris en faux contre votre manière
d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce qu'un homme de lettres
selon vous, et en vérité, selon le fait établi dans le monde? C'est un
homme à qui on dit: Tu vivras pauvre, et trop heureux de voir ton nom
cité quelquefois; on t'accordera, non quelque considération réelle,
mais quelques égards flatteurs pour ta vanité sur laquelle je compte,
et non pour l'amour propre qui convient à un homme de sens. Tu
écriras, tu feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras
quelques éloges, beaucoup d'injures et quelques écus, en attendant que
tu puisses attraper quelques pensions de vingt-cinq louis ou de
cinquante, qu'il faudra disputer à tes rivaux, en te roulant dans la
fange, comme le fait la populace aux distributions de monnaie qu'on
lui jette dans les fêtes publiques.
J'ai trouvé, mon ami, que cette existence ne me convenait pas; et,
méprisant à la fois la gloriole des grandeurs et la gloriole
littéraire, j'ai immolé l'une et l'autre à l'honneur de mon caractère
et à l'intérêt de mon bonheur. J'ai dit tout haut: J'ai fait mes
preuves de désintéressement, et je ne solliciterai pas; j'ai très-peu,
mais j'ai autant ou plus que quantité de gens de mérite: ainsi je ne
demande rien. Mais il faut que vous me laissiez à moi-même; il n'est
pas juste que je porte, en même temps, le poids de la pauvreté et le
poids des devoirs attachés à la fortune; j'ai une santé délicate et la
vue basse; je n'ai gagné jusqu'à présent dans le monde que des boues,
des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque
d'être écrasé vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse; et,
si cela n'est pas terminé à telle époque, je pars.
Voilà, mon ami, ce que j'ai dit; et si vous vous étonnez que cela ait
pu produire autant d'effet, il faut savoir qu'une première retraite de
six mois, où j'avais trouvé le bonheur, a prouvé invinciblement que je
n'agissais ni par humeur, ni par amour propre. Il reste à vous
expliquer pourquoi on se faisait une peine de me voir prendre le parti
de la retraite. C'est, mon ami, ce que je ne puis vous développer, au
moins dans le même détail. Mais je puis vous dire sans que vous deviez
me soupçonner de vanité, je puis vous dire que mes amis savent que je
suis propre à plusieurs choses, hors de la sphère de la littérature.
Plusieurs d'entre eux se sont unis pour me servir: les uns n'ont
écouté que leur sentiment, d'autres ont fait entrer dans leur
sentiment quelque calcul et quelque intérêt; et les circonstances
étant favorables, il en est résulté la petite révolution que vous
jugez si heureuse.