Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.
Il dit que c'est le seul exemple d'un _le_ pronom relatif, mis après
un verbe, et devant un mot qui commence par une voyelle; et il finit
par conclure que Racine a senti que l'élision blessait l'oreille,
puisqu'à ce vers il en a substitué un autre dans la suite. Dans ce
vers de Racine, la remarque est juste, le double son de _la la_ étant
désagréable: mais on ne peut en faire une règle générale. Je croirais,
par exemple, que cette élision n'a rien de très-dur dans ce beau vers
de la Henriade.
Tout souverain qu'il est instruis-le à se connaître:
Que ce nouvel honneur va croître son audace.
M. l'abbé d'Olivet observe ici que _croître_ est pour _accroître_, et
passe cela comme une licence poétique. Cette remarque est très-juste;
et l'autorité de Vaugelas, dont elle est appuyée, la rend
incontestable. Il dit positivement que ce verbe est neutre et non pas
actif, et que jamais aucun de nos auteurs en prose ne l'a fait que
neutre. Vaugelas parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau et
d'autres; car il est certain qu'il a été actif long-temps avant
lui[20], et que l'on s'en servait au lieu _d'accroître_. Ainsi l'on
disait, il voulut _croître_ son jardin[21], son enclos. Bossuet même,
dans son _Discours sur l'Histoire universelle_[22], dit encore:
«Saint Irénée vient un peu après, et l'on voit _croître_ le
dénombrement qui se faisait des églises.» La règle de Vaugelas est
excellente, aussi a-t-elle prévalu; mais je suis tenté de croire qu'au
temps de Racine, elle n'était pas encore bien établie. On est rarement
avoué par ses contemporains, lorsqu'on présente de nouvelles règles à
suivre; l'empire de l'habitude agit trop puissamment sur nous; et les
meilleures idées, pour être universellement adoptées, ont besoin de la
sanction du temps.
Ma colère revient, et je me reconnais;
Immolons en parlant trois ingrats à-la-fois.
[20] Voyez les _Observations_ de Ménage _sur la langue
française_; tom. Ier, pag. 73, 2e édit. de Barbin.
[21] _Dict. de Trévoux._
[22] Tom. Ier, pag. 206.
Ces vers assurément n'ont pas de rime, comme l'a fort bien remarqué M.
l'abbé d'Olivet. Il est extraordinaire que les poètes en aient encore
conservé plusieurs qui ne sont que pour la vue. Rousseau lui-même, qui
là-dessus est si strict, fait rimer quelquefois des imparfaits avec
des mots qui se prononcent en _ois_, comme re_çois_, chi_nois_; et
Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime est suffisante d'après
les règles.
Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus légers,
Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs.
Cependant _légers_ et _airs_ sont des sons absolument différens l'un
de l'autre; car si l'on prononçait _légers_, en faisant sentir
l'avant-dernière consonne, on tomberait dans l'inconvénient de faire
croire que cet adjectif est au féminin, et la clarté en souffrirait
trop. Peut-être faudrait-il proscrire aussi les rimes telles que
_madame_ et _âme_, _grâce_ et _préface_[23], où l'on fait rimer une
longue avec une brève; mais la prosodie française, malgré l'excellent
ouvrage de M. l'abbé d'Olivet, est encore trop peu reconnue pour
priver les poètes d'une licence qui leur est si commode; ils ont déjà
tant d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois, chercher
plutôt à les diminuer qu'à les augmenter encore.
[23] Voyez pag. 110 du _Traité de la Prosodie française_ de
l'abbé d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin.
Voilà tout ce que j'avais à ajouter à l'ouvrage de M. d'Olivet. Ses
Remarques sur Racine sont en général bien faites, et d'un grammairien
profond. Je conseillerai à quiconque voudra étudier la langue
française, de les lire avec attention, ainsi que les ouvrages de cet
auteur, qui tous sont écrits avec la plus grande pureté. Il a pu se
laisser emporter quelquefois à un esprit de systême; mais comme
c'est-là ce qu'un écrivain communique le plus difficilement à ses
lecteurs, attendu que cet esprit est le résultat de la méditation et
de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt, et par conséquent peu
dangereux. Les remarques de détail, plus faciles à saisir, n'en
instruisent pas moins; et en rejetant les fausses conséquences d'un
principe trop généralisé, on peut toujours profiter de celles qui sont
solides et vraies. Peut-être dira-t-on qu'il est difficile de les
démêler, lorsqu'elles se trouvent ensemble. Je ne le crois pas: la
vérité a son caractère propre; et ce caractère, c'est la clarté, la
simplicité. Les rayons qui s'en échappent frappent d'une lumière
éclatante qui dissipe aussitôt le brouillard et l'obscurité; le faux
au contraire est ingénieux, et s'il en sort quelques étincelles, elles
éblouissent; mais l'esprit, en se consultant bien, s'aperçoit toujours
que le nuage n'est pas dissipé. Enfin, le faux peut quelquefois
persuader; mais le vrai seul peut convaincre.
Résumons maintenant notre opinion sur _Esther_. Cette tragédie, sous
le double rapport d'un ouvrage fait par ordre, et entrepris après un
silence de douze ans, est un de ces phénomènes dont les archives de la
littérature ne rapportent aucun exemple. Le défaut capital du rôle
d'Esther l'empêchera toujours d'être accueillie sur la scène. Mais
d'ailleurs toutes les parties de la tragédie y sont parfaitement
observées. Rien n'est plus grand que le sujet, puisqu'il s'agit du
sort de toute une nation. Les développemens de l'action y sont
d'autant plus admirables, que presque toutes les scènes sont des
chefs-d'œuvre[24], et la péripétie est une des plus belles qu'il y
ait au théâtre; car, c'est au moment où Aman s'imagine être au faîte
des honneurs, qu'il tombe tout à coup, et qu'une nation entière,
dévouée à la mort, semble sortir du tombeau pour renaître au bonheur.
Et puis, quelle diction! Racine, ayant senti lui-même le défaut
inhérent au sujet de son ouvrage, paraît avoir cherché à le couvrir,
en y répandant avec profusion tous les trésors de sa brillante
imagination et de sa plume harmonieuse, et par-là seul avoir dédommagé
cette tragédie de ce que ses aînées avaient d'avantage sur elle.
[24] Qu'on lise surtout la 1re et la 3e scènes du 1er acte, la 7e
du 2e et la 4e du 3e; et l'on verra s'il existe, en aucune
langue, rien de plus parfait.
On chérit généralement Esther avec une sorte de prédilection; on en
parle avec complaisance, et beaucoup de gens assurent qu'on la lit
plus qu'aucune des autres tragédies de Racine. D'où cela viendrait-il?
Est-ce parce qu'elle est mieux écrite, comme quelques littérateurs le
prétendent[25], ou parce que, ne paraissant pas sur la scène elle
offre d'avantage l'attrait de la nouveauté? En supposant mon hypothèse
vraie, ce dont je ne voudrais pas répondre, j'avoue que je penche à
croire ce dernier motif plutôt qu'aucun autre. Ce sera toujours une
question insoluble que de savoir laquelle des tragédies de Racine
l'emporte sur l'autre pour l'élégance de la diction. L'un nommera
_Phèdre_, l'autre _Athalie_; un troisième _Iphigénie en Aulide_. Tout
cela me prouve bien clairement une chose, c'est qu'elles sont toutes
la perfection du style.
[25] Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre à
Racine le fils.
Pour moi, j'avoue que j'ai une tendresse particulière pour _Esther_.
Elle produit sur moi le double effet de l'ode et de la tragédie en
même temps. Outre les sentimens de pitié et de crainte qu'elle me fait
éprouver tour-à-tour, je me sens encore en la lisant, dans une sorte
d'enthousiasme continuel. L'onction du style, les chœurs sublimes de
ces filles d'Israël, tout concourt à mon illusion. Il me semble,
lorsque je prends cette tragédie, que j'entre dans un de ces temples
antiques élevés avec pompe dans Jérusalem, au culte du très-haut. Dès
l'entrée, je vois un vestibule d'une structure superbe. J'entends,
autour de moi, une douce harmonie; la piété elle-même m'adresse la
parole; ses accens pénètrent mon âme, enchantent mes esprits; un
transport divin s'empare de tous mes sens. J'avance, et bientôt
j'aperçois l'intérieur du temple: sa beauté a été par-delà mon
imagination; mes premiers regards s'arrêtent sur un de ces anges
terrestres qui font l'ornement du genre humain; je la contemple avec
respect, et je l'aime avec tendresse. Mais bientôt un spectacle
douloureux vient m'attrister profondément; je vois un combat entre le
méchant et le juste. La puissance est le partage du premier; la
faiblesse, la compagne de l'autre. Dans ce danger pressant, à qui
s'adressera le faible? il s'adresse à Dieu, et Dieu vient à son
secours: il ne veut point que son troupeau soit dévoré par le loup
avide; il vient au secours de l'innocent, et l'innocent triomphe. O
délices! ô transport! le juste est récompensé. La tristesse alors
s'enfuit de dessus mon front, et la joie vient prendre sa place; car
le juste a triomphé. Un concert de louanges retentit de toutes parts;
Dieu est célébré, sa puissance infinie exaltée, et le temple redevient
le séjour du bonheur et de l'allégresse. C'est au milieu de ces
harmonieux accords auxquels se mêlent les voix angéliques, que
s'évanouit mon illusion; et mon cœur reconnaissant remercie le mortel
fortuné qui peut procurer à ses semblables d'aussi douces jouissances.