Il voit l'astre qui vous éclaire.
Ce genre de beauté est peut-être plus difficile à atteindre que
beaucoup d'autres qui semblent l'être davantage.
La répétition du même mot dans le vers, ajoute souvent aussi à la
majesté et à la force, comme dans ces exemples:
Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre..
Ailleurs:
Et détestés partout, détestent tout le monde.
Ailleurs encore,
Et je dois d'autant moins oublier sa vertu,
Qu'elle-même s'oublie..........
En général cependant, on doit être sobre de cette figure; mais bien
employée, elle est d'un excellent effet. Dans le premier exemple
surtout:
Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre.
Elle donne une grande majesté au vers; car, outre l'agrément de la
répétition, il renferme encore une espèce de comparaison qui en
augmente la beauté. Malherbe, qui avait une critique saine et une
oreille délicate en poésie, affectionnait ces répétitions de mots. On
en trouve des exemples fréquens et quelquefois heureux dans ses
poésies. En voici un tiré de son _Ode à Louis_ XIII:
Donne le dernier coup à la dernière tête
De la rébellion.
Et ailleurs:
Est le premier essai de tes premières armes.
Nous avons dit combien le style de Racine était toujours pur. Jamais
on ne voit, dans ses ouvrages, qu'il se soit laissé éblouir par le
brillant d'une figure; et s'il en emploie quelqu'une, c'est qu'elle
est dans la nature de la situation; et loin d'être un défaut, elle ne
peut alors être qu'une beauté. L'antithèse, par exemple, dans ce vers
d'Assuérus, n'a rien assurément qui puisse choquer. Il dit à
Mardochée:
Je te donne d'Aman les biens et la puissance:
Possède justement son injuste opulence.
L'éclat de l'antithèse n'est point ici un faux éclat, parce qu'elle
sert à nous développer mieux ce que veut dire Assuérus. Au lieu donc
d'être un jeu d'esprit, les deux mots qui sont mis en opposition,
deviennent comme la mesure l'un de l'autre, et nous donnent par-là
celle de la justesse et de la latitude de l'idée. C'est aussi ce qui
fait la beauté de cette figure, dans ces vers de Rousseau:
Et les soins mortels de ma vie,
De l'immortalité seront récompensés.
et ces autres vers si fameux:
Le temps, cette image mobile
De l'immobile éternité.
Dans tous ces exemples, l'antithèse ajoute à la pensée, ou plutôt
n'est que la pensée même. Remarquons qu'_injuste opulence_, dans
Racine, est encore un latinisme, mais je me garderai bien de le
critiquer.
Me serait-il permis, après avoir épuisé tous les termes de
l'admiration, de présenter maintenant quelques critiques. J'en ai dit
assez, sans doute, pour qu'on ne puisse pas suspecter mon
enthousiasme; et d'ailleurs, le chapitre des fautes est si court dans
notre poète, et le mot de Voltaire, qui voulait écrire _beau,
très-beau_, au bas de toutes les pages de Racine, est si vrai, que, me
bornant à _Esther_ seule, ma tâche sera légère. Cependant si quelqu'un
se plaignait encore, malgré cela, de mes notes, je lui dirais de ne
s'en prendre qu'à Racine lui-même; car nous devenons, en le lisant,
comme ces sybarites délicats, qui toujours voluptueusement couchés sur
des duvets de fleurs, finissaient par se sentir blessés d'une feuille
de rose pliée en deux.
On a repris, avec bien de la rigueur, le grand lyrique français, pour
avoir dit: _Jusques à quand honorerons-nous tes autels? réside le
solide honneur et la terrestre masse_. Ces observations étaient
justes; mais il me semble qu'on leur a donné une importance que
d'aussi petites fautes ne pouvaient mériter. L'injustice consiste
principalement à tirer de pareilles inadvertances, qui pourtant sont
fort rares dans ce poète, des jugemens généraux sur le mérite de ses
productions. Il n'est pas d'ouvrages en vers où l'on ne peut
recueillir beaucoup de ces négligences, qu'il est presqu'impossible
d'éviter dans un poème aussi difficile que _l'ode_ ou la _tragédie_;
et pour s'en convaincre, l'on devrait se rappeler que l'harmonieux
Racine, dans sa seule pièce d'_Esther_, à laisser échapper
Cieux! l'éclairerez-vous cet horrible carnage?
Toute pleine du feu de tant de saints prophètes.
Aux plus affreux excès son inconstance passe.
Et faire à son aspect que tout genou fléchisse.
Sortez tous.
D'un souffle l'Aquilon écarte les nuages,
Et chasse au loin la foudre et les orages.
Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc.
De ma fatale erreur répareront l'injure.
Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et aussi durs que ceux que
l'on a reprochés à Rousseau. Mais les remarque-t-on au milieu des
beautés dans lesquelles ils sont comme noyés? Tout cela donc est bien
peu de chose et mérite à peine qu'on s'y arrête. Venons à des
observations plus importantes: les vers suivans nous en offrent
quelques unes:
Tel qu'un ruisseau docile
Obéit à la main qui détourne son cours,
Et laissant de ses eaux partager le secours,
Va rendre un champ fertile;
Dieu de nos volontés, arbitre souverain,
Le cœur des rois est ainsi dans ta main.
Les quatre premiers vers sont parfaits, mais la similitude est mal
énoncée, ou plutôt il n'y a pas de similitude du tout; car on peut
bien dire: _De même que les ressorts de cette machine obéissent à ma
main, ainsi ces chevaux obéissent à la main qui les guide_. Mais la
phrase n'aurait aucun sens s'il y avait: _ces chevaux obéissent à la
main qui les guide, comme ces ressorts sont dans ma main_. Pour qu'il
y ait similitude, il faut que les deux objets comparés soient dans les
mêmes attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils sont liés.
Or, Racine pèche visiblement ici contre cette règle; car, dans le
premier membre de sa composition, _le cheval obéit à la main_; et dans
le second, _le cœur des rois est dans la main de Dieu_.
Sur le point que la vie
Par mes propres sujets m'allait être ravie.
_Sur le point que_, n'est pas français. _Sur le point_ régit toujours
la préposition _de_ suivie d'un infinitif. Aussi on ne dit pas _je
suis sur le point que je vais partir, sur le point que cette dignité
allait m'être conférée_: mais _sur le point de partir, d'obtenir cette
dignité_. Au reste, cette phrase ne peut aucunement trouver place ici.
Il aurait fallu, _au moment où la vie_, etc.
Elise dit à Esther:
Au bruit de votre mort, justement éplorée,
Du reste des humains je vivais séparée.
Il me semble que _justement éplorée_ est froid et languissant, et
qu'Elise, dans l'ivresse de la joie, racontant ce qui s'était passé,
eût dû parler avec plus de feu, et non pas motiver une douleur que
l'on conçoit aisément dans une femme qui perdait son amie. Je crois
remarquer une faute à peu près semblable dans le vers suivant, où
Assuérus voyant Esther tomber entre les bras de ses femmes, dit:
Dieu puissant! quelle étrange pâleur,
De son teint tout-à-coup efface la couleur!
Ce mot _étrange_ me paraît encore déplacé, parce qu'il est peu
naturel. Le premier mouvement d'Assuérus doit être de dire tout de
suite, _Dieu puissant! quelle pâleur_, etc.
Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles
De tout conseil barbare et mensonger.
_Oreilles_ au pluriel n'est ordinairement pas du style noble, surtout
lorsqu'il vient seul et sans être accompagné d'une figure. Dans ces
vers du rôle de Mardochée, par exemple:
Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,
Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles.
Ce même mot n'a rien qui choque, parce qu'il est préparé par l'image
de la voix qui frappe. Cependant, je crois qu'il est mieux encore,
quand il est employé au singulier, comme dans Iphigénie en Aulide:
Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille,
Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.
Cette remarque devient plus pénible, lorsqu'on parle de
l'Être-suprême, et qu'on l'envisage sous la figure humaine. Alors, si
l'on veut nommer quelque partie du corps, on ne doit presque jamais
parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit, _la main de Dieu m'a soutenu_,
et non pas _les mains de Dieu_: _le doigt de Dieu m'a guidé_, et non
pas _les doigts de Dieu_.
Cette raison semble être fondée sur la conscience que nous avons tous
de la force de Dieu, qui n'a pas besoin de moyens compliqués pour
exécuter ses desseins, parce que cela prouverait effort, et que tout
n'est qu'un jeu pour sa puissance infinie.
Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous?
_S'ose avancer_, pour _ose s'avancer_, serait une faute maintenant;
mais du temps de Racine, non-seulement cela n'en était pas une, mais
cette manière de s'exprimer était préférée à la moderne. Il y a plus
de grâce, ce me semble, en cette transposition, puisque l'usage
l'autorise, dit Vaugelas dans ses Remarques[12]: «C'est pourquoi il
préfère _je ne le veux pas faire_; à _je ne veux pas le faire_. Tous
les bons auteurs du siécle de Louis XIV écrivent presque toujours
ainsi. Pascal[13], dans sa Xe _Lettre provinciale_, dit: «Je
l'entendis bien, car il m'avait déjà appris de quoi le confesseur _se
doit contenter_ pour juger de ce regret.» Et Bossuet de même, dans son
_Discours sur l'Histoire universelle_[14]: «Les sens nous gouvernent
trop, et notre imagination, qui _se veut mêler_ dans toutes nos
pensées, ne nous permet pas toujours de nous arrêter sur une lumière
si pure.» Thomas Corneille ne veut pas qu'on en fasse, comme Vaugelas,
une règle générale; mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui
décide. Cependant il observe fort bien qu'il est des occasions où l'on
ne peut mettre l'un pour l'autre, et où la construction grammaticale
exige absolument que le pronom soit auprès de l'infinitif, comme dans
cette phrase: il _se vint justifier_ et répondre aux accusations qu'on
lui avait faites. «La raison est, dit Corneille, que ces premiers
mots, il _se vint répondre_ qui est mal, parce que le pronom _se_ y
est superflu, comme on y trouve il _se vint justifier_ qui est bien,
parce que le pronom _se_ y est gouverné par _justifier_. On connaît
par là que la transposition du pronom personnel _se_ est vicieuse, et
qu'il faut dire: _il vint se justifier_ et répondre aux accusations;
et auquel cas _il vint_ fait une construction correcte, et s'accommode
aussi bien avec _répondre_ qu'avec _se justifier_.» Il pourrait encore
résulter un autre inconvénient d'éloigner le pronom de l'infinitif:
c'est de changer entièrement le sens par cette transposition. Dans
cette phrase, par exemple, _il vit s'ouvrir la porte_: que l'on sépare
le pronom _se_ de l'infinitif, on aura _il se vit ouvrir_ la porte, ce
qui veut dire toute autre chose. J'ai allongé cet article, parce que
M. l'abbé d'Olivet, dont l'autorité est d'un grand poids, semble
pencher pour la plus ancienne de ces deux manières de parler[15], et
qu'il m'a paru qu'en l'employant, on risquait souvent de tomber dans
les fautes dont on vient de parler, principalement dans celle relevée
par Corneille.
Et veulent qu'aujourd'hui un même coup mortel
Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.
[12] Tom. II, pag. 304, édit. 1783, qui renferme les Notes de
Patru et de Corneille.
[13] Pag. 143, édit. 1766, in-12.
[14] Tom. Ier, pag. 417. Paris, Didot, 1786.
[15] Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragédie de
_Bajazet_.
On dit dans un sens absolu, _nous sommes tous deux abattus d'un même
coup_: _nous nous attendons tous à un même sort_; _c'est toujours le
même_ _homme_, et d'autres phrases semblables, où le pronom relatif
_même_, exprimant identité de deux choses, ne permet point que le
substantif soit suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien à la
clarté de la phrase, qui, au moyen de la comparaison qu'elle renferme,
dit tout ce que cet adjectif pourrait dire:
Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frère?
_Suis-je pas votre frère_, pour _ne suis-je pas_, est une licence que
Racine s'est permise plusieurs fois. Il a dit, dans _Alexandre_, d'une
manière moins heureuse:
Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine?
et dans les _Plaideurs_:
Suis-je pas fils de maître?
M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le _Menteur_ de Corneille, dit,
au sujet d'un vers où la particule _ne_ est omise devant le verbe:
«Cette licence n'est pas même permise en prose.» Je le crois bien,
mais cela n'est pas une raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La
poésie, ce me semble, a bien plus de licence que la prose, ou plutôt
la prose n'en devrait avoir aucune. Ces licences rendraient variables
les principes de la langue, si l'on se les permettait. Au reste, ma
preuve contre Voltaire est ce vers même de Racine, dans lequel
_suis-je pas votre frère_ n'est assurément pas désagréable, et n'a été
critiqué par personne.
O bonté, qui m'assure autant qu'elle m'honore!
Et ailleurs:
En les perdant, j'ai cru vous assurer vous même.
Dans le premier exemple, le mot _assurer_ doit signifier _rassurer_,
_faire perdre la crainte que l'on avait_; et dans ce sens, on
l'emploie encore, quoique rarement. Ainsi l'on dit: _j'avais peur,
mais cela m'a_ ASSURÉ; _l'habitude de voir le danger_ ASSURE _le
soldat_[16]. Mais dans le second vers, ce même mot ne saurait avoir
aucun sens; car il doit signifier visiblement, vous _mettre hors de
tout péril, de tout danger_, comme quand Assuérus dit:
Mais plus la récompense est grande et glorieuse,
. . . . . . . . . . .
Plus j'assure ma vie.
[16] _Dict. de l'Acad._
Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire, _assurer la vie de
quelqu'un_, ce n'est pas une raison pour pouvoir dire aussi _assurer
quelqu'un_, dans le même sens, parce que, dans cette dernière phrase,
il y aurait amphibologie. Il paraît au reste que ce mot n'est plus
employé dans le sens de _mettre à l'abri du danger_. En style de
commerce, on en fait encore usage; mais alors il signifie, ou
_garantir le prix des marchandises_ dont un vaisseau est chargé, ou
_payer la rançon de l'équipage_, dans le cas où il serait pris par
l'ennemi. Ainsi l'on dit: _assurer un navire_ à tant pour cent;
_assurer le capitaine et les matelots_[17].
Quiconque ne sait pas dévorer un affront,
Ni de fausses couleurs se déguiser le front.
[17] _Dict. de l'Acad._
_Se déguiser_, pris figurément, comme il l'est ici; c'est _se montrer
autre que l'on n'est_; et alors il se met absolument, parce qu'il
forme un sens complet. Ainsi l'on dit _se mettre un masque sur le
visage_, pour _se déguiser_; il _se déguise_ en mille manières. Mais
lorsqu'on veut faire suivre ce verbe d'un régime simple, il ne faut
point le faire précéder du pronom _se_; il eût donc fallu dire dans ce
vers, ni _de fausses couleurs déguiser son front_. Voltaire, dans la
Henriade, fait la faute inverse, il dit:
. . . Le héros, à ce discours flatteur,
Sentit couvrir son front d'une noble rougeur.
Ici, il eût fallu le réciproque _se couvrir_, parce qu'il y a action
d'un sujet sur lui-même, et non pas une action extérieure, comme
l'indique le verbe actif _couvrir_.
Je frémis quand je voi
Les abîmes profonds qui s'ouvrent devant moi.
Et ailleurs,
Je le voi, mes sœurs, je le voi;
A la table d'Esther, l'insolent près du roi
A déjà pris sa place.
Racine, à cause la rime, a retranché l'_s_ dans toutes ces premières
personnes de l'indicatif. Il a dit aussi, dans _les Plaideurs_:
Oh, Messieurs, je vous tien.
Ce sont de très-petites licences permises aux poètes; celle là l'était
d'autant plus, du temps de Racine, qu'il n'y avait pas encore
très-long-temps qu'on mettait un _s_ aux premières personnes[18].
Cette _s_ était aussi une licence, que les poètes s'étaient permise
d'abord en faveur de l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une
règle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes ont profité de la
permission de l'ajouter ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa
Henriade, ne la met pas dans le mot _Londre_, pour la facilité de
l'élision; et J.-B. Rousseau, dans une de ses odes, dit:
J'ai toujours refusé l'encens que je te doi.
(ODE VII, liv. 1er.)
On traîne, on va donner en spectacle funeste,
De son corps tout sanglant le déplorable reste.
[18] Vaugelas, dans ses _Remarques sur la Langue française_,
écrit toujours les premières personnes sans _s_ dans les verbes
suivans: _je croi_, _je reçoi_, _je sçai_, etc.
Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques de M. l'abbé d'Olivet
sur Racine, lorsque j'achevai mon premier brouillon de ces notes; et
peut-être que si je me fusse rappelé plutôt l'ouvrage de cet excellent
littérateur, je n'aurais osé entreprendre le mien. Cependant, l'ayant
relu, et voyant que je ne m'étais rencontré qu'une seule fois avec mon
devancier dans ce qu'il dit sur _Esther_, je ne pensai pas devoir
supprimer mon travail. L'endroit où nous nous sommes rencontrés, est
précisément sur ce qui regarde ces deux vers. J'aime mieux faire le
sacrifice de ce que j'avais dit là-dessus, pour ne pas priver le
lecteur de l'excellente remarque de l'abbé d'Olivet; la voici: «On dit
absolument _donner en spectacle_, comme _regarder en pitié_, et
beaucoup de phrases semblables, où le substantif, joint au verbe par
la préposition _en_, ne peut être accompagné d'un adjectif. _Donner
en spectacle funeste_ est un barbarisme.» Cette remarque est si
juste, que M. l'abbé Desfontaines même en est convenu[19].
Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats,
Comme d'enfans une troupe inutile;
Et si par un chemin il entre en tes états,
Qu'il en sorte par plus de mille.
[19] Voyez le _Racine vengé_.
Les deux derniers vers sont lâches et prosaïques, et le paraissent
d'autant plus que toute la strophe jusques-là est magnifique.
On a pu remarquer, dans ces notes critiques sur Racine, que nous
n'avons jamais pu citer plus de trois vers de suite qui fussent
mauvais; et certes, on serait bien embarrassé de trouver chez lui de
longues tirades mal écrites. En voici cependant un exemple dans
_Esther_; mais aussi est-ce le seul. Zarès dit à Aman:
Pourquoi juger si mal de son intention?
Il croit récompenser une bonne action?
Ne faut-il pas, seigneur, s'étonner au contraire,
Qu'il en ait si long-temps différé le salaire?
Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil;
Vous-même avez dicté tout ce triste appareil.
Vous êtes après lui le premier de l'empire.
Ces vers ne sont que de la prose rimée. Rien de moins poétique que
toutes ces formes de raisonnement, _ne faut-il pas_, _au contraire_,
_du reste_; ce style serait à peine soutenable dans la comédie. Racine
est habitué si fort à la perfection, qu'on est tout étonné qu'il ait
pu laisser subsister de semblables vers.
Avant de terminer ce petit écrit, je vais ajouter quelques notes aux
Observations de M. l'abbé d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas
faites dans l'intention de venger ce poète; car, comme l'a dit
ingénieusement M. de La Harpe, il n'avait reçu aucune offense. Je
viens seulement proposer mes doutes à ceux qui les croiront assez
intéressans pour mériter d'être éclaircis. Je n'offre même toutes mes
Remarques que comme de simples doutes littéraires; et si le ton
affirmatif m'est échappé quelquefois, c'est que je me suis senti
vivement ému, lorsque j'ai cru apercevoir la vérité, et qu'alors je
n'ai pu toujours réprimer la vivacité qui entraînait ma plume. Mais
lorsqu'on voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens, je
m'empresserai moi-même à les condamner, parce que je n'ai eu pour
motif que de m'éclairer, et non pas la vanité de trancher sur le
mérite des grands hommes, dont je sens toute la supériorité.