Tale tuum carmen nobis, divine poëta,
Quale sopor fessis in gramine quale per æstum
Dulcis aquæ saliente sitim restinguere rivo.
VIRG. _Ecl._ v.
Racine n'est pas seulement du nombre de ces auteurs que tout le monde
connaît; mais il est encore du très-petit nombre de ceux que tout le
monde sait par cœur. Qu'est-ce donc que des _Observations sur
Esther_, dira-t-on d'abord? Qui n'a pas commenté Racine? Sont-ce les
beautés de cette tragédie que vous voulez faire admirer? Fiez-vous en
à Racine lui-même; le langage du cœur est celui qui s'entend le plus
facilement, et que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses défauts que
vous voulez nous faire remarquer? mais il n'y en a pas dans le style,
et tout le monde sait que le plan n'en est point parfait. Oui, sans
doute, et je conviens de toutes ces vérités. Je suis loin de cette
orgueilleuse folie de quelques auteurs inconnus, qui viennent nous
éblouir tout à coup, sans ménagement pour la faiblesse de nos yeux, de
ces torrens de lumières inattendues, en nous apprenant qu'Homère
n'avait pas de génie, que Boileau était un pauvre auteur, et que
Rousseau manquait d'imagination. Elancés dans la sphère de ces
Erostrates modernes, nous nous trouvons en effet, pour quelques
instans, dans une espèce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurité
nous environne: telles ne sont point mes erreurs; j'aime à lire
Racine, je le lis souvent, et je viens répéter avec ses admirateurs: O
Racine! celui-là n'aura point d'oreilles, que ta douce mélodie
n'enchantera pas; celui-là n'aura point d'âme, que tes vers ne
toucheront pas; celui-là n'aura pas d'imagination, que la tienne
n'échauffera pas! Mais où trouver quelqu'un d'assez malheureux pour
être privé de toutes ces facultés? où donc trouver un détracteur de
Racine?
Voilà ce que tout le monde a pensé, ce que bien des gens ont écrit,
et ce que je viens écrire encore. Mes idées pourront souvent être déjà
connues, j'en conviens; je serais même fâché de n'en avoir que de
neuves sur Racine. Depuis quelque temps, tout ce qui est neuf en
littérature (comme en bien d'autres genres), est si extravagant! J'ai
voulu seulement entrer dans le temple où l'on adore ce dieu de
l'harmonie; et dès que j'y suis entré, ai-je pu me refuser au plaisir
de brûler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs, il est si doux
de parler de tout ce qui nous procure des jouissances agréables, que
cette raison seule peut me servir d'excuse.
Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement le plan, ni
d'entrer dans de grands détails sur toutes les parties de cet ouvrage.
Tout cela a été fait de nos jours par un auteur[1] qui, dans cette
partie, n'a plus rien laissé à faire. Mes remarques portent sur de
très-petits défauts de style; sur quelques vers durs, uniquement
remarquables, parce qu'ils sont dans Racine; le plus souvent sur les
divers genres de beautés qu'offre la seule tragédie d'_Esther_; enfin,
sur ces hardiesses d'expressions si naturellement enchassées, que
souvent elles échappent à beaucoup de lecteurs égarés au milieu d'un
parterre émaillé des plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli
quelques-unes des plus agréables. J'ai osé arracher le très-petit
nombre de celles qui me paraissaient pouvoir blesser la vue.
[1] M. de La Harpe, dans l'excellent _Cours de Littérature_ qu'il
a lu au Lycée.
_Esther_ sera toujours un monument mémorable de la force du génie.
Douze ans d'inertie devaient sans doute faire croire que l'auteur
d'_Andromaque_ aurait oublié ces accords magiques dont il avait su
enchanter jadis. Mais il eut à peine repris la lyre, que les sons les
plus doux s'empressèrent de renaître sous ses doigts. Tel fut pour moi
le prestige de la main savante de Racine, que j'avais lu vingt fois
_Esther_, avant de m'apercevoir de l'odieux de certaines parties de
son rôle; elle m'avait intéressé à ses malheurs, à sa séparation
d'avec Elise, à sa nation persécutée; je l'admirai sur tout, je
tremblai pour elle, lorsqu'excitée par les discours de Mardochée, elle
se décide à braver la mort en allant trouver Assuérus. Qui ne
frémirait au moment où ce roi prononce d'un air farouche:
... Sans mon ordre on porte ici ses pas!
Quel mortel insolent vient chercher le trépas?
Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans être attendue?
Esther tombe entre les bras de ses femmes:
Mes filles, soutenez votre reine éperdue.
Je me meurs.....
Quel spectacle! mais Assuérus répond aussitôt:
Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?
Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère?
Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main,
Pour vous, de ma clémence est un signe certain.
Mais quelle sensation délicieuse, surtout lorsqu'Esther, revenant un
peu à elle-même, répond par ces deux vers d'une harmonie
enchanteresse!
Quelle voix salutaire ordonne que je vive,
Et rappelle en mon sein mon âme fugitive?
Je sens alors que mon âme est touchée, mon oreille est enchantée, mes
sens sont ravis; Esther s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu
être rassuré par l'idée qu'une maîtresse peut toujours croire à la
clémence de son amant, parce que j'ai vu que cette idée n'était entrée
pour rien dans la démarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore sous
mes yeux; je la vois pâle, éperdue, à demi morte; et je ne doute plus
que, victime dévouée, elle ne marchât en holocauste pour son dieu et
sa nation. J'épouse tous ses sentimens; sa passion me pénètre; je
tremble encore pour les jours de Mardochée; et l'impie Aman me paraît
alors indigne de toute pitié. Voilà l'effet de la magie de Racine, qui
sentait le défaut de son plan; mais le prestige tombe aux yeux plus
calmes de la raison; et celui qui avait admiré, dans la jeune reine,
le dangereux courage de braver les ordres d'un despote pour sauver sa
patrie, voudrait pouvoir encore admirer en elle la clémence. Je ne
connais pas de plus belles scènes dans Esther, ni qui frappe plus
vivement l'imagination, que celle-là. Rien de si touchant que de voir
ce roi si sévère, si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait un
langage si effrayant, prendre celui de l'aménité et de la douceur, et
s'efforcer de rassurer son esclave tremblante. C'est dans de pareilles
scènes que l'on voit, suivant l'excellente remarque de M. de La Harpe,
combien la vérité historique des mœurs est toujours observée par
Racine[2]. Un autre que ce grand poëte eût peut-être mis:
Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre époux?
Racine a mis _votre frère_; et d'un seul mot, il nous a initiés dans
les mœurs étrangères. Et puis quels vers!
Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte
L'auguste majesté sur votre front empreinte.
Jugez combien ce front, irrité contre moi,
Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi.
Sur ce trône sacré qu'environne la foudre,
J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre:
Hélas! sans frissonner, quel cœur audacieux
Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux?
Ainsi du dieu vivant la colère étincelle.....
Quelle majesté dans cette diction! quelle suite d'images sublimes! et
combien tout le morceau est imprégné de cette terreur profonde que
devait éprouver Esther, lorsqu'elle est tombée entre les bras de ses
femmes! Nous avons été frappés de sa frayeur; mais lorsqu'elle parle,
cette frayeur nous pénètre nous-mêmes. Remarquons aussi combien il est
hardi de dire un front irrité; et comme ces belles figures de la
foudre qui environne le trône, et des éclairs qui partaient des yeux,
amènent parfaitement cette comparaison qui termine ce beau morceau:
Ainsi du dieu vivant la colère étincelle...
[2] Voyez la note 6 de l'_Eloge de Racine_, par M. de La Harpe.
Si quelque chose peut être mis à côté de cette belle scène, c'est le
livre même d'_Esther_ dans la Bible. D'un côté, on voit toute la pompe
et tout l'éclat dont la poésie est susceptible; de l'autre, cette
simplicité sublime, qui étonne et qui pénètre si vivement. Voyez comme
Assuérus est dépeint sur son trône:
«Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra regem,
ubi ille residebat super solium regni sui, indutus vestibus
regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque
terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus oculis
furorem pectoris indicasset, regina corruit, et in pallorem
colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit caput.»
Y a-t-il rien de si touchant que cette image _lassum caput reclinavit_
(reposa sa tête fatiguée)? et de plus fort que: _cumque ardentibus
oculis furorem pectoris indicasset?_
Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que cet entretien?
«Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. Non
morieris: non enim pro te, sed pro omnibus hæc lex constituta
est. Accede igitur et tange sceptrum.
Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super collum
ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non loqueris?
Quæ respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et conturbatum
est cor meum præ timore gloriæ tuæ. Valdè enim mirabilis es,
Domine, et facies tua plena est gratiarum.
Cumque loqueretur, rursùs corruit, et pœnè exanimata est. Rex
autem turbabatur, etc.
Je l'avouerai, ce dialogue me plaît peut-être encore plus que celui de
Racine; il me pénètre davantage; après l'avoir lu, je suis plus
attendri, plus ému. Que de sentimens dans cette seule interrogation:
_cur mihi non loqueris?_ et quelle image sublime dans cette réponse
d'Esther: _vidi te, Domine, quasi angelum Dei, etc._ Disons aussi que
la haute poésie n'est peut-être pas susceptible de cette extrême
simplicité, qui fait tout le charme du morceau que nous venons de
voir; et que si Racine est moins touchant (ce dont tout le monde
pourrait encore ne pas convenir), il le rachète bien par la force de
son expression et la beauté de ses images. D'ailleurs, il est
impossible de rendre mieux, ni plus fidèlement que notre poète, toute
la première partie de ce dialogue. Le latin dit: _Quid habes, Esther?
Ego sum frater tuus, noli metuere._ Et Racine:
Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?
Et l'image de la colère de Dieu, substituée à celle de l'ange dans la
bouche d'Esther, par le développement que le poète lui a donné,
acquiert aussi cette supériorité de force que toute la scène française
a sur l'expression naïve du livre sacré. C'est une chose digne de
remarque que de voir combien Racine, même dans les détails de son
plan, s'est peu écarté de la _Bible_. Presque toutes les scènes
principales en sont tirées, comme celle où Esther adresse sa prière à
Dieu, celle d'Assuérus que l'on vient de voir, celle d'Assuérus avec
Asaph, celle où la reine divulgue le secret de sa naissance, etc. Ces
entraves, que Racine a mises à son imagination, n'ont fait qu'ajouter
à sa gloire par le mérite de la difficulté vaincue, et ont donné aux
poètes un modèle de la manière de traiter des sujets très-connus.
Quel dommage que le défaut principal que nous avons indiqué dans le
caractère d'Esther, nous empêche aussi de nous livrer à toute
l'admiration qu'inspire la scène où se développe l'action de la
pièce, par la chûte d'Aman! Nous sommes fâchés de voir Esther parler
si éloquemment, lorsque nous voyons que, non contente de servir son
peuple, elle veut encore satisfaire son propre ressentiment.
Cependant, ce morceau pour la diction étant un des plus beaux de cette
tragédie, je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire ici
quelques endroits.
Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux,
N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux.
L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage:
Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage,
Juge tous les mortels avec d'égales lois,
Et du haut de son trône interroge les rois.
Ces vers sont d'une perfection où peut-être l'on n'atteindra jamais.
On a toujours aimé à voir deux grands génies lutter ensemble dans les
mêmes sujets; et ces sortes de parallèles, lorsque ce n'est point la
prévention qui les a faits, ont toujours tourné au profit du goût.
C'est pourquoi je rapporterai ici quelques strophes sur Dieu, tirées
d'une ode de J.-B. Rousseau.
Les Cieux instruisent la terre
A révérer leur auteur:
Tout ce que leur globe enserre
Célèbre un dieu créateur.
Quel plus sublime cantique
Que ce concert magnifique
De tous les célestes corps!
Quelle grandeur infinie,
Quelle divine harmonie
Résultent de leurs accords!
De sa puissance immortelle,
Tout parle, tout instruit:
Le jour au jour la révèle;
La nuit l'annonce à la nuit.
Ce grand et superbe ouvrage
N'est point pour l'homme un langage
Obscur et mystérieux;
Son adorable structure
Est la voix de la nature
Qui se fait entendre aux yeux.
(ODE II, liv. Ier).
Un troisième auteur, célèbre aussi, a traité le même sujet, et l'on a
voulu le comparer aux deux autres; c'est pourquoi j'en parle ici.
Voltaire a dit, dans sa _Henriade_:
Au-delà de leur cours, et loin dans cet espace,
Où la matière nage, et que Dieu seul embrasse,
Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin;
Dans cet abîme immense, il leur ouvre un chemin.
Par-delà tous ces cieux, le Dieu des cieux réside.
On sent combien ces vers sont faibles, même le dernier, qui est gâté
par le terme prosaïque de _par-delà_. D'ailleurs, les _au-delà_,
_loin_, _par-delà_, qui disent toujours la même chose, font un mauvais
effet, ainsi que la conjonction _et_ qui commence les seconds
hémistiches des trois premiers vers; enfin, les relatifs _où_, _que_
et le _dans_ du quatrième vers, embarrassent la marche, et jettent
dans ce morceau une lenteur insupportable. Racine dit tout de suite:
L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage.
Et Rousseau, non moins vîte:
De sa puissance éternelle,
Tout parle, tout instruit.
Précision, justesse, beauté d'expression, tout se trouve dans ces
vers. L'imagination, frappée de coups précipités, n'a pas le temps de
se refroidir, et reste étonnée.
On ne peut s'empêcher, en parlant de descriptions poétiques de la
grandeur de Dieu, de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce
sujet, dans son _Poème sur la Grâce_. On y remarque ces trois vers,
qui ne sont pas indignes du nom qu'il portait:
Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux;
Il a dit à la mer: Brise-toi sur la rive;
Et dans son lit étroit, la mer reste captive.
Le reste du morceau est d'une diction un peu faible.
En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commencé à citer, on
trouve encore deux beaux morceaux contre lesquels J. B. Rousseau
semble avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon sujet,
lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y ressembler: c'est un moyen
plus sûr d'en faire ressortir les beautés, et de les mieux apprécier.
Citons les deux auteurs.
Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour,
Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour,
L'appela par son nom, le promit à la terre,
Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre,
Brisa les fiers remparts et les portes d'airain,
Mit des superbes rois la dépouille en sa main,
De son temple détruit vengea sur eux l'injure.
Babylone paya nos pleurs avec usure.
Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits,
Regarda notre peuple avec des yeux de paix,
Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines;
Et le temple déjà sortait de ses ruines.
Mais, de ce roi si sage héritier insensé,
Son fils interrompit l'ouvrage commencé,
Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race,
Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.
Tout le monde sent la beauté de ces vers. Combien cette coupe est
heureuse!
L'appela par son nom, le promit à la terre,
Le fit naître, et soudain, etc.
C'est là le grand art du poète, et que Virgile possède si éminemment.
La monotonie, qui, je crois, est naturelle à la poésie française en
général, par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre, et en
particulier aux vers alexandrins, à cause de la rigueur avec laquelle
la suspension de l'hémistiche est observée, rend infiniment précieuses
toutes ces tournures qui brisent les vers, sans offenser l'oreille[3].
[3] M. l'abbé Delille est un des poètes français qui ont le
mieux connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et
de se soustraire à leur marche traînante. Ses _Géorgiques_ et son
poème _des Jardins_ offrent des morceaux où ce genre de beauté
est porté à son plus haut degré de perfection. Les ouvrages de
cet écrivain seront toujours du nombre de ceux que tout homme qui
se destine aux muses associera à ses études de Racine et de J. B.
Rousseau, parce qu'il est, comme eux, un des poètes les plus
parfaits de la langue.
J. B. Rousseau, dans son _Ode aux Princes chrétiens_, fait le tableau
suivant:
La Palestine enfin, après tant de ravages,
Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages
Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon;
Et des vents du midi la dévorante haleine
N'a consumé qu'à peine
Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon.
De ses temples détruits et cachés sous les herbes,
Sion vit relever ses portiques superbes,
De notre délivrance auguste monument:
Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte
Semblait, dans leur enceinte,
D'un royaume éternel jeter les fondemens.
Mais chez ses successeurs, la discorde insolente,
Allumant le flambeau d'une guerre sanglante,
Énerva leur puissance en corrompant leurs mœurs;
Et le ciel irrité, ressuscitant l'audace
D'une coupable race,
Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs.
Voilà deux modèles de narration poétique. Enfin, voyons encore ces
deux maîtres exprimant une même idée; et puis nous chercherons à faire
un parallèle entr'eux.
Esther, toujours dans le morceau que nous avons cité, dit:
Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits,
Des princes les plus doux l'oreille environnée,
Et du bonheur public la source empoisonnée, etc.
Rousseau, dans l'_Ode sur la mort du prince de Conti_, fait usage de
la même figure, en parlant de la flatterie:
Le pauvre est à couvert de ses ruses obliques;
Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux;
Serpent contagieux, qui des sources publiques
Empoisonne les eaux.
Un homme vraiment touché des beautés de la poésie, ne pourra, je
crois, jamais donner la préférence à l'un des deux auteurs sur
l'autre, dans les morceaux que nous avons comparés. Tout ce que l'on
peut faire, c'est, il me semble, d'assigner le caractère propre de
chacun d'eux. En général, on peut remarquer qu'il y a un luxe de
poésie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse dans son
expression, une marche plus décidée. Rien de beau comme cette
comparaison:
La Palestine enfin, après tant de ravages,
Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages
Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc.
Et quelle grandeur dans cette idée!
..... Semblait dans leur enceinte,
D'un royaume éternel jeter les fondemens.
Dans Racine, règne une majesté plus noble et plus calme, une harmonie
peut-être plus mélodieuse, plus soutenue. Quelle superbe image dans ce
seul vers!
Et le temple déjà sortait de ses ruines.
Que résulte-t-il de ce que nous disons? c'est qu'en parlant des deux
auteurs, nous avons caractérisé presque le style propre des genres
dans lesquels ils ont écrit. Esther, parlant à Assuérus, est plus
pressée d'exposer le sujet de sa plainte, et n'a pas le temps
d'accumuler des comparaisons; mais le poète lyrique, livré tout entier
à son enthousiasme, s'abandonne à tous les écarts de l'imagination, et
passe d'une idée à l'autre, à mesure que la ressemblance des objets
qui l'environnent, avec son sujet principal, vient les offrir à son
esprit. Aussi, en développant les mêmes idées, Racine et Rousseau
n'ont rien dans leurs vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous
deux ils ont acquis la perfection.
Lorsqu'on étudie beaucoup ces deux grands écrivains, on voit combien
ils sont nourris de la lecture des livres saints, ces véritables
dépôts de la plus haute poésie. Rien ne peut élever l'imagination
comme la lecture fréquente de ces ouvrages. Quelle beauté dans _les
Cantiques de Salomon_ et dans les _Psaumes de David_! Quelle verve
brûlante dans le prophète Isaïe! et quelle touchante simplicité dans
l'_Evangile_! Là, les idées, dans leur marche fière, n'ont pas besoin,
pour étonner, de se revêtir de l'éclat emprunté des paroles, ni de
l'arrangement mécanique des mots; mais belles de leur propre beauté,
elles se présentent toujours seules et n'en paraissent que plus
sublimes. C'est là que le style s'habitue à une concision énergique,
et l'écrivain à resserrer son expression à proportion que son idée
s'agrandit; il n'est aucun genre de beauté dont ces livres ne nous
offrent des modèles que l'on n'a point encore égalés. Rien, dans
aucune langue, est-il exprimé d'une manière plus touchante que ce
verset de l'évangéliste Mathieu:
«Vox in Ramâ audita est; ploratus, et ululatus multus: Rachel
plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.»
Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince, qui, condamné à la mort
pour avoir transgressé la loi, en goûtant d'un peu de miel, dit en
expirant:
»Gustans, gustavi paululùm mellis, in summitate virgæ, et ecce
morior.»
Qu'on lise la première olympique adressée à Hiéron, ou quelques-unes
des belles odes d'Horace, comme celle à Drusus; y trouvera-t-on plus
de feu et de poésie que dans les morceaux suivans, tirés au hasard
d'Isaïe:
«Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi Sodoma
fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus.
»Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite auribus
legem Dei nostri, populus Gomorrhae.
»Quæ mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit Dominus!
plenus sum. Holocaustæ arietum et adipem pinguium et sanguinem
vitulorum, et agnorum et hircorum nolui.
»Ne offeratis ultrà sacrificium frustrà: incensum. Abominatio est
mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates alias non feram;
iniqui sunt cætus vestri.
»Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos meos à vobis;
et cum multiplicaveritis orationem, non exaudiam: manus enim
vestræ sanguine plenæ sunt.
»Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum vestrarum ab
oculis meis: quiescite agere perversè.»
Quel mouvement dans toutes ces tournures: _Audite, quo mihi, ne
offeratis, lavamini!_ Et quel feu dans la seconde strophe! Le prophète
s'est à peine donné le temps de dire: nous serions comme les habitans
de Sodome et de Gomorrhe; qu'emporté par son indignation, dès la
phrase suivante, il les traite de princes de Sodome, de peuple de
Gomorrhe; voilà la véritable marche lyrique. Enfin, quelle image plus
belle peut montrer combien Dieu pénètre profondément dans le fond de
notre âme, que celle-ci: _Auferte malum cogitationum vestrarum ab
oculis meis_.
Éloignez de mes yeux vos coupables pensées.
Rousseau, dans ses Odes sacrées, a fait connaître David; et tout le
monde est à portée de juger combien il est rempli de traits du plus
grand sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais, disons en
passant, avec Klopstock[4], ce rival unique que l'Europe ait à opposer
à Milton: «Qu'il ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans le
genre sacré, d'avoir profondément étudié la religion, qu'il faut
encore qu'elle ait formé son âme de cette main ferme, que l'homme de
probité sait si bien reconnaître.» Cette pensée d'un homme de génie
étranger est peut-être la plus grande réfutation des inculpations
atroces faites au Pindare moderne.
[4] Voyez son _Essai sur la Poésie sacrée_, à la tête de son
sublime poème du _Messie_.
On s'est plu souvent à comparer Racine, comme poète, à J.-B. Rousseau.
Je n'ai jamais bien démêlé les motifs de ceux qui travaillaient à
acquérir au premier une réputation à laquelle il paraît n'avoir jamais
prétendu; car on n'est pas un lyrique, pour avoir fait quelques
chœurs de tragédie; encore moins l'est-on assez pour être mis à côté
de l'auteur des _Odes à la fortune_, _au comte du Luc_, _au prince
Eugène_, et de vingt autres non moins belles. J'ai vu seulement que
ces parallèles avaient souvent servi de prétexte pour tâcher de
rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages, si ferme dans ses
malheurs.
Comparons, par exemple, les stances sur la calomnie, qui se trouvent
dans l'un des chœurs _d'Esther_, avec l'ode de Rousseau sur le même
sujet:
Rois, chassez la calomnie;
Ses criminels attentats,
Des plus paisibles états
Troublent l'heureuse harmonie.
Sa fureur, de sang avide,
Poursuit partout l'innocent.
Rois, prenez soin de l'absent
Contre sa langue homicide.
De se montrer si farouche,
Craignez la feinte douceur:
La vengeance est dans son cœur,
Et la pitié dans sa bouche.
La fraude adroite et subtile,
Sème de fleurs son chemin:
Mais sur ses pas vient enfin
Le repentir inutile.
Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a de la force dans
ceux-ci:
Sa fureur, de sang avide,
Poursuit partout l'innocent, etc.
Ainsi que dans les deux vers suivans:
La vengeance est dans son cœur,
Et la pitié dans sa bouche.
quoiqu'il eût fallu peut-être tâcher de renverser les deux vers, afin
de réserver le trait le plus fort pour le dernier.
Mais écoutons Rousseau:
O Dieu, qui punis les outrages
Que reçoit l'humble vérité,
Venge-toi... détruis les ouvrages
De ces lèvres d'iniquité;
Et confonds cet homme parjure,
Dont la bouche non moins impure,
Publie avec légèreté
Les mensonges que l'imposture
Invente avec malignité.
Quel rempart, quelle autre barrière
Pourra défendre l'innocent,
Contre la fraude meurtrière
De l'impie adroit et puissant!
Sa langue aux feintes préparée,
Ressemble à la flèche acérée
Qui part et frappe en un moment:
C'est un feu léger dès l'entrée,
Que suit un long embrâsement.
(ODE XII, liv. Ier).
Assurément, il y a bien plus de force et de poésie dans ces strophes
de J.-B. Rousseau; l'expression de _lèvres d'iniquité_, est une de ces
expressions créées par le génie. Quelle énergie dans ces vers:
Sa langue aux feintes préparée,
Ressemble à la flèche acérée
Qui part et frappe en un moment.
Et la belle image qui termine cette strophe, est rendue avec une
élégance et une concision étonnantes.
Il est bien inconcevable que M. l'abbé Batteux, pour prouver que le
moelleux manquait à Rousseau, ne se soit jamais avisé de comparer
qu'un morceau de celui-ci avec Racine, où c'est Racine qui précisément
a tout l'avantage de la force, et Rousseau celui du moelleux. C'est
être bien malheureux dans son choix. Nous lisons, dans les _Principes
de la littérature_, ou _Traité de la poésie_ _lyrique_[5], qu'on
compare (ce qui pour le coup n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode
qui commence par ces mots:
J'ai vu mes tristes journées,
qui est sans contredit celle où il y a le plus de moelleux, avec le
chœur _d'Esther_:
Pleurons et gémissons.
C'est le même sentiment qui règne dans l'un et dans l'autre morceau.
Il ne sera point difficile de le sentir, il faut comprendre ce que
vous voulez dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien. Quelle
comparaison y a-t-il à faire entre les paroles d'un convalescent qui
parle de son mal, et les gémissemens d'une troupe de femmes qui sont
près d'être égorgées, ainsi que toute leur nation? Je n'ai jamais vu
de sentimens qui se ressemblassent moins; encore si ces femmes étaient
déjà sauvées, le sentiment aurait au moins cette ressemblance que,
dans les deux morceaux, il serait question d'un danger passé; mais il
n'y a rien de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime sa joie,
parce qu'il n'a plus rien à craindre; et dans Racine, au contraire,
ses femmes ont tout à craindre, puisqu'elles sont des victimes sur
lesquelles le couteau est levé, et qui s'attendent à tout moment à
être frappées. Mais enfin, puisque M. l'abbé Batteux veut qu'on
compare, comparons et mettons nos lecteurs à portée de juger
sur-le-champ. Racine dit:
Quel carnage de toutes parts!
On égorge à la fois les enfans, les vieillards,
Et la sœur et le frère,
Et la fille et la mère,
Le fils dans les bras de son père!
Que de corps entassés, que de membres épars,
Privés de sépulture,
Grand Dieu! tes saints sont la pâture
Des tigres et des léopards!
[5] Tom. III, pag. 272.
J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien qui ressemble à cet
endroit, je n'y trouve que les vers suivans, qui sont remplis de cette
mélancolie douce, si naturelle au convalescent échappé d'une grande
maladie, et qui se rappelle le danger qu'il a couru:
J'ai vu mes tristes journées
Décliner vers leur penchant;
Au midi de mes années,
Je touchais à mon couchant;
La mort déployant ses ailes,
Couvrait d'ombres éternelles
La clarté dont je jouis;
Et dans cette nuit funeste,
Je cherchais en vain le reste
De mes jours évanouis.
(Ode XV, liv. Ier)
Mais voyons encore plus loin, peut-être comprendrons-nous ce que veut
dire M. l'abbé Batteux. Je trouve dans le chœur _d'Esther_:
Arme-toi, viens nous défendre;
Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre;
Que les méchans apprennent aujourd'hui
A craindre ta colère;
Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère,
Que le vent chasse devant lui.
Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de Rousseau. J'y lis la
strophe suivante, écrite toujours avec le même moelleux, et cette même
harmonie que la première.
Mais ceux qui, de sa menace,
Comme moi, sont rachetés,
Annonceront à leur race
Vos célestes vérités.
J'irai, Seigneur, dans vos temples,
Réchauffer, par mes exemples,
Les mortels les plus glacés;
Et vous offrant mon hommage,
Leur montrer l'unique usage
Des jours que vous leur laissez.
C'est assurément être doué d'une manière de voir bien étrange, que de
trouver, dans ces morceaux, de quoi faire un parallèle, et de nous
citer ce chœur _d'Esther_, pour preuve de moelleux dans le style.
Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux n'eût été plus mal placé;
c'était de la force qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a
senti. Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses vers, est ici
doux, harmonieux, touchant, autant Racine est mâle, vigoureux et ferme
dans ses descriptions. Cependant, comme on est toujours conséquent,
même dans ses erreurs, M. l'abbé Batteux finit par nous dire avec
élégance: «On verra (après cette judicieuse comparaison faite) que si
M. Rousseau a eu un grand nombre des parties nécessaires pour former
les grands lyriques, il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues, ou
qu'il n'a eues que dans un degré ordinaire.»
Voilà assurément un morceau d'une logique et d'une littérature bien
parfaites.
Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs _sur la flatterie_, que
j'ai citées et qui sont un peu plus susceptibles de comparaison.
Conclurai-je de ce que celles de Rousseau sont supérieures, qu'il
était plus grand lyrique? J'avoue que je le crois depuis long-temps;
et les _Cantiques_ de Racine comparés aux _Odes sacrées_ de Rousseau
me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais par les parallèles de
morceaux tirés des chœurs, avec des odes, que je voudrais me décider
à porter ce jugement. Les deux auteurs sont toujours dans des
positions différentes; et s'ils ont quelquefois les mêmes sentimens ou
les mêmes idées à traiter, les personnages qu'ils ont à faire parler
sont bien différens; et par la manière dont ils modifient leur style,
ils détruisent toute possibilité de comparaison. Ici, par exemple,
l'un fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre nom. Il
eût été du dernier ridicule que leur langage fût le même; d'ailleurs,
l'on s'exprime toujours d'une manière plus énergique, lorsqu'on se
plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que quand on parle de ce vice
en général, ou que l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets.
J'en reviendrai donc à dire encore qu'ils ont parfaitement fait tous
deux, mais qu'il faut bien se garder de les comparer. Cependant, nous
lisons, dans certaine brochure de Voltaire, intitulée _Eloge de
Crébillon_, où pourtant personne n'est loué, excepté Voltaire
lui-même, que les chœurs d'_Athalie_ et d'_Esther_, sont tout ce que
les Français ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est un
peu difficile à croire, quand on a lu les _Odes sacrées_ VII et VIII,
l'_Ode au comte du Luc_, celle _au prince de Vendôme sur son retour de
Malte_, et l'_Epode_ de J.-B. Rousseau, qui peut seule être regardée
comme un des plus beaux poèmes de la langue française. D'ailleurs,
serait-il juste, si ce même Rousseau eût laissé deux ou trois scènes
de tragédie, parfaitement écrites et dialoguées, que ses admirateurs
voulussent l'exalter en le mettant, comme poète tragique, à côté de
Racine ou de Voltaire? Les hommes sont bien étranges de circonscrire
volontairement le cercle de leurs plaisirs, et de pousser la cruauté
jusqu'à se nier eux-mêmes leurs jouissances intérieures. Nous n'avons
déjà pas trop de grands hommes; et d'ailleurs, on n'élève personne en
abaissant un rival. Réconcilions donc deux écrivains que la postérité
semble avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent été contemporains,
se seraient admirés et se seraient complus dans la gloire l'un de
l'autre. Racine et Rousseau sont des modèles que peut-être on
n'égalera jamais. Etudions-les; voilà l'hommage que leur doivent leurs
partisans respectifs; et rappelons-nous que le plus grand ennemi de
notre lyrique, son censeur le plus injuste, a cependant dit de lui,
dans un de ses momens où la haine n'usurpait pas les droits de la
vérité:
«Tu vis sa muse. . . . . . . .
Manier d'une main savante,
De David la lyre imposante,
Et le flageolet de Marot.»
(_Temple du goût._)
Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau de tous les autres poètes,
c'est qu'ils ont presque toujours cette pureté de style et cette
finesse de goût qui les rendent classiques, et qui font qu'on peut se
livrer sans réserve à la lecture de leurs ouvrages. Tous deux ils ont
écrit avec la correction de Boileau; mais ils avaient de plus
l'imagination et la sensibilité, que celui-ci n'avait pas. En général
cependant, si l'on veut une idée juste de la perfection en
littérature, ce sont ces trois auteurs qu'il faut prendre, et qui,
chacun dans leur genre, sont placés à la tête des autres écrivains. Ce
beau triumvirat fera toujours les délices et le désespoir des poètes
qui écriront après eux.
Puisque j'en suis au chapitre des opinions littéraires, je ne puis
m'empêcher de dire un mot de cette question oiseuse, et pourtant si
souvent agitée, de savoir si une _tragédie_ est plus difficile à faire
qu'une _ode_. Ces discussions, en général, n'ont pas été agitées par
amour pur des lettres: la jalousie les faisait naître, et la haine les
dictait. Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais personne,
puisque je n'ai jamais prétendu être auteur, et que personne ne m'a
fait de mal, je pourrais me tromper, mais au moins je n'aurai pas
cherché à me tromper moi-même. Il me semble donc qu'on a trop écrit
pour la tragédie, et pas assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on
pas dire en faveur de celle-ci, que les Français ne comptent encore
qu'un lyrique[6], tandis qu'ils ont plusieurs poètes tragiques? Ne
pourrait-on pas citer un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais
sans talent, a pourtant laissé une tragédie que l'on revoit encore
avec plaisir, tandis que de son énorme volume d'odes, pas une ne lui a
survécu? Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil en ce
genre est peut-être plus mauvais encore que celui de Lamotte? Ne
pourrait-on pas dire enfin que les Anglais n'ont que Cowley[7], qui
même n'est pas très estimé parmi eux, et que leurs richesses lyriques
se bornent presque à la seule ode de Dryden sur la fête d'Alexandre?
Que conclure de tout cela? que l'ode est un genre plus difficile; non,
mais que la perfection en tout l'est infiniment. Me voilà sans doute
un peu loin d'_Esther_; mais ayant eu Racine et Rousseau à mettre
plusieurs fois en parallèle, j'ai été charmé qu'on ne pût se méprendre
sur mes vrais sentimens. Je reviens à mon sujet.
[6] La perfection même que l'on s'obstine à refuser à Rousseau,
ne serait qu'une raison de plus pour croire à la difficulté de ce
genre.
[7] Voyez les _Leçons_ du docteur Blair _sur la Littérature_, à
la fin de l'article du _Poème lyrique_, tom. III, pag. 145.
En poursuivant nos remarques sur _Esther_, les vers suivans me
semblent dignes d'être cités:
Toi qui, d'un même joug souffrant l'oppression,
M'aidais à soupirer les malheurs de Sion.
_Aider à soupirer les malheurs_, est une expression infiniment
poétique, pour dire, _aider à supporter le chagrin que causent les
malheurs_. Je l'ai rencontrée rarement dans d'autres tragédies, et je
crois qu'elle est du nombre de celles qui s'emploient plus
particulièrement dans des sujets de sainteté. Il en est de même des
expressions suivantes:
Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes.
La phrase plus ordinairement employée est _tenir dans ses mains_, et
_avoir entre les mains_; ce qui ne signifie pas toujours la même
chose. Mais il est des occasions, comme dans ce vers de Racine, où
l'une et l'autre manière de parler s'emploient et sont synonymes:
Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,
Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines.
L'expression _entre toutes les reines_ est une expression empruntée de
l'écriture sainte, et devrait signifier _seule entre toutes les
reines_, dans la même acception que Racine lui donne plus bas, lorsque
Zarès dit à Aman:
Seul entre tous les grands, par la reine invité,
Mais il est visible que, dans le premier exemple, cette expression
doit signifier _plus heureuse que toutes les reines_; car elle n'est
plus en concurrence avec personne, puisqu'elle l'a déjà emporté sur
toutes ses rivales; et sûrement elle ne veut pas dire qu'elle désire
être la seule heureuse de toutes les reines: cela serait cruel. Je
crois donc l'expression de Racine peu juste dans cet endroit.
Un roi sage.....
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Est le plus beau présent des cieux:
La veuve en sa défense espère;
De l'orphelin il est le père,
Et les larmes du juste implorant son appui,
Sont précieuses devant lui.
Cette expression charmante, de _larmes précieuses devant lui_, qui
paraît aussi être consacrée à la poésie sainte, a été employée par
Rousseau. Il a dit dans sa VIe _Ode sacrée_:
Mais l'humble ressent son appui (_du roi juste_),
Et les larmes de l'innocence
Sont précieuses devant lui.
_Athalie_, _Esther_ et les _Odes sacrées_ de Rousseau sont les trésors
de ces expressions sublimes et de ces images propres au genre sacré.
Je ne toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop à citer; en
voici quelques exemples tirés des deux derniers:
Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que je suis,
Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.
Quelle expression que _tout ce que je suis_! et quelle leçon pour ceux
qui parlent toujours de mon être, d'espace, nager dans l'espace, et
tout ce froid langage métaphysique!
Ministre du festin, de grâce, dites-nous,
Quel mêts à ce cruel, quel vin préparez-vous?
1er ISRAÉLITE.
Le sang de l'orphelin.
2me ISRAÉLITE.
Les pleurs des misérables.
1er ISRAÉLITE.
Sont ses mêts les plus agréables...
2me ISRAÉLITE.
C'est son breuvage le plus doux.
Le calme, à l'aspect de ces horreurs, serait, il me semble, déplacé
dans un sujet profane; il faudrait s'émouvoir et employer le langage
de l'indignation. Ici la tranquillité naît de l'entière confiance dans
la justice divine, et devient sublime.
Dieu rejeta sa race,
Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.
Les phrases _rejeter sa race_, pour ne le plus protéger; et _le
retrancha lui-même_, pour le fit mourir, sont de véritables conquêtes
pour la langue, quoiqu'elles appartiennent particulièrement au langage
sacré.
C'est par une ellipse à peu près semblable qu'Isaïe a dit:
»Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum Israël,
abalienati sunt retrorsum.»
Ils ont abandonné le Seigneur; ils ont blasphémé le saint
d'Israël; ils se sont retirés.[8]
[8] Je me sers de la traduction du P. Berthier.
La phrase _ils se sont retirés_ (abalienati sunt retrorsum), est ici
pour _abandonner le culte_.
Voici maintenant quelques expressions du même genre, tirées de J.-B.
Rousseau. Je ne ferai que les indiquer.
L'ambitieux immodéré,
Et des eaux du siècle altéré,
N'ose paraître en sa présence.
(ODE VI, liv. Ier.)
De ton dieu la haine assoupie,
Est prête à s'éveiller sur toi.
(EPODE, liv. Ier.)
Tu peux de ta lumière auguste
Éclairer les yeux du juste,
Rendre sain un cœur dépravé,
En cèdre transformer l'arbuste,
Et faire un vase élu d'un vase réprouvé.
(ÉPODE, liv. Ier.)
Tout le monde sent combien cette langue est belle et majestueuse,
combien ces locutions de _la colère qui s'éveille sur quelqu'un_, _le
vase élu changé en un vase réprouvé_, _les eaux du siècle_, pour dire
_les vices_; combien, dis-je, elles sont particulières et inhérentes
au genre sacré. Je ne prétends pas dire par là qu'il soit impossible
d'en employer quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis quelque
temps même, rien n'est si commun que de multiplier l'emploi et le sens
des mots, en transportant, par exemple, des termes d'arts dans des
sujets littéraires. Ces sortes de néologismes enrichissent une
langue, et provoquent souvent un nouvel ordre d'idées, en présentant à
l'esprit des images nouvelles. D'ailleurs, le génie peut tout.
Poursuivons.
Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des expressions et des
images aussi sublimes que Corneille. Qu'on lise les vers suivans:
Et sur mes faibles mains, fondant leur délivrance,
Il me fait d'un empire accepter l'espérance.
_Accepter l'espérance d'un empire_ est une expression elliptique de la
plus grande hardiesse.
Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles,
Et que je mets au rang des profanations,
Leur table, leurs festins et leurs libations;
Que même cette pompe où je suis condamnée,
Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée,
Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés,
Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds;
Qu'à ces vains ornemens, je préfère la cendre,
Et n'ai du goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.
Ce morceau nous offre plusieurs remarques à faire. Commençons par
admirer combien il est hardi de dire, _être condamné à la pompe_. Le
contraste qui semble exister dans ces deux termes, étonne d'abord;
mais un moment de réflexion nous fait bientôt sentir toute la justesse
et la profondeur de l'idée; et de là naît le sublime de l'expression.
Cependant la tirade, en général, n'est pas sans quelques taches. Le
second vers,
Et que je mets au rang des profanations,
est un peu lent, à cause de _et que_ qui en retarde trop la marche.
Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds.
Le relatif _le_, dans ce vers, est un peu loin de son substantif.
Celui-ci,
Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre,
pèche contre la syntaxe. On ne dit pas, _avoir du goût au spectacle_,
mais _avoir du goût pour le spectacle_. D'ailleurs, _qu'aux pleurs
que_ est désagréable. Disons pourtant que, du temps de Racine, il
était encore assez commun de dire _avoir du goût à quelque chose_,
comme l'on dit encore, _avoir regret à son argent, à ses plaisirs
passés_; mais alors le substantif ne doit pas être précédé de
l'article. Cette faute se rencontre souvent dans les contemporains de
Racine. Enfin, le vers suivant mérite d'être remarqué.
Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés.
L'usage voudrait ici le mot _consacrés_, parce qu'on dit _consacrer
ses jours à la patrie, à la_ _gloire_, et non pas _dédier ses jours à
la patrie, à la gloire_. Cependant je suis bien loin de donner cette
observation pour une critique; je trouve au contraire l'expression
_dédiés_ fort belle, quoique latine. Quelques critiques ont blâmé
Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode à Duperrier:
Le malheur de ta fille, aux enfers descendue,
Par un commun trépas, etc.
Je ne crois cependant pas que beaucoup de poètes voulussent répéter
avec l'abbé Batteux, qu'il nous faut maintenant une circonlocution, et
dire _le trépas dont personne n'est exempt_[9]. C'est là, au
contraire, ce qu'il ne nous faut pas; car nous voulons, aussi bien que
nos pères, des beautés; et la circonlocution ne serait qu'une
platitude. Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il n'en
résulte aucune beauté, la sévérité devient alors justice, parce que la
licence, dans ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la
faiblesse du génie: mais lorsqu'elles servent à donner un tour plus
vif à l'idée, une plus grande précision au vers, on doit en faire la
remarque pour ceux qui étudient la langue, mais non pas les proscrire.
Quel poète, par exemple, sacrifierait à la sévérité grammaticale
l'expression de Maynard, dans une très-belle Ode trop peu connue.
Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés.
Fuis les injustes adorés,
Et demeure toi-même à l'exemple du sage.
Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau:
Lançant vos traits venimeux,
Osez, digne du tonnerre,
Attaquer ce que la terre
Eut jamais de plus fameux.
[9] _Principes de littérature_, liv. III, pag. 268.
_Injustes adorés_, pour des _hommes injustes que l'on adore_; _demeure
toi-même_, pour _garde ton propre caractère_; enfin _dignes du
tonnerre_, pour _mériter d'être frappés de la foudre_, sont des
latinismes si l'on veut; mais avant tout, ce sont des beautés, et
dès-lors précieuses.
Racine dit:
L'affreux tombeau pour jamais les dévore.
Et ailleurs:
Souvent avec prudence un outrage enduré
Aux honneurs les plus hauts a servi de degré.
_Un tombeau qui dévore_, un _outrage qui sert de degré aux honneurs_,
sont des hardiesses non seulement permises, mais admirées.
J'ai foulé sous les pieds, remords, crainte, pudeur.
Ce vers est remarquable par le rapprochement d'une action physique sur
des êtres moraux. Il n'a cependant rien qui blesse: mais il faut avoir
un goût bien sûr pour employer ces façons de parler sans tomber dans
le mauvais goût.
Ainsi puisse à jamais, contre tes ennemis,
Le bruit de ta valeur te servir de barrière!
Il est facile de voir tout ce que la pensée gagne ici par la hardiesse
de l'expression, et combien l'homme doit être grand, quand le bruit
seul de son nom en impose à ses ennemis. Ce vers en rappelle un autre
non moins beau du même auteur:
Déjà de votre gloire on adorait le bruit.
L'image suivante est remplie d'agrément:
Il erre à la merci de sa propre inconstance.
Malherbe avait dit, avec assez peu d'élégance, dans sa consolation à
Charitée:
Et livriez de si belles choses
A la merci de la douleur.
Et dans la première églogue de Segrais, on trouve deux vers charmans:
Errant à la merci de ses inquiétudes,
Sa douleur l'entraînait aux noires solitudes.
Les poètes se rencontrent tous les jours; et il y a grande apparence
que Segrais n'a pas plus copié Malherbe, que Racine n'a copié l'un et
l'autre.
Le vers suivant est d'une grande force, et renferme le mot _regorger_,
dans une acception que le style noble admet rarement.
On verra. . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.
La phrase est parfaitement grammaticale, le verbe _regorger_ est un
verbe neutre, et se construit aussi avec le régime simple. Ainsi on
peut dire: _Ces masses de pierres jetées dans ce bassin ont fait
regorger l'eau_[10]. Cependant le mot _regorger_ s'emploie plus
souvent au figuré, et alors il exige un régime composé. Ainsi, on dit:
_regorger d'or, regorger de sang_. En poésie, on a recours le plus
souvent aux sens figurés des mots pour les ennoblir; ici, au
contraire, Racine rétablit le sens propre d'un mot peu usité, et sait
encore par-là lui donner plus de force. C'est que Racine, outre son
génie, avait une parfaite connaissance de sa langue, étude trop
négligée par les jeunes littérateurs.
[10] _Dict. de l'Acad._
Hydaspe dit à Aman:
L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?