Francis trouva cette épître impertinente et déplacée. Pourtant elle lui
trotta dans la tête toute la soirée et ramena sa pensée vers la
pensionnaire du Sacré-Cœur. Cette Sauvageonne avait un caractère aussi
difficile à déchiffrer que les pattes de mouche de sa lettre. Ses
audacieuses inconvenances étaient-elles préméditées ou bien
agissait-elle avec la témérité d’une nature inconsciente et élémentaire?
Dans tous les cas, c’était une créature dangereuse, et Francis se
félicitait de la savoir loin de Rouelles. Il alluma dédaigneusement son
cigare avec le billet de la jeune fille et se coucha. Mais le matin, dès
qu’il fut levé, il prit la clé de la pièce qui faisait face à son
cabinet de travail et entra pour la première fois dans la chambre
réservée à Denise.
L’intérieur de cette chambre était en harmonie avec les toilettes
excentriques et les allures bizarres de la personne qui l’avait habitée.
La fenêtre donnait sur les bois. Les murs étaient ornés de nombreuses
images d’Epinal aux couleurs crues et violentes, représentant _Damon et
Henriette_, _Pyrame et Thisbé_, _les Vierges sages et les Vierges
folles_, etc. Sur la tablette de la cheminée, il y avait une collection
d’objets forestiers qui trahissaient les goûts agrestes et les
promenades vagabondes de la jeune fille: nids de pies et nids de guêpes,
cornes de cerf, pétrifications étranges, brins de charme autour desquels
un chèvrefeuille, enroulé en hélice, comme un serpent, avait fait corps
avec le bois, grands papillons jaunes striés de noir, aux ailes
terminées en pointes, colliers de graines de houx rouges comme du
corail. Au milieu de ces bibelots, qui rappelaient les fétiches d’une
hutte sauvage, le lit de bambou à rideaux de mousseline blanche avait un
air virginal. Francis ouvrit le tiroir qui lui avait été désigné. Il
s’en exhalait une pénétrante odeur féminine mêlée à un parfum de menthe
et de mélilot, et il y régnait un désordre caractéristique: nœuds de
ruban fanés, épingles à cheveux, vieux gants, livres dépareillés,
chemisettes déchirées, jupons blancs tachés de verdure; tout cela
pêle-mêle. Tandis qu’il fourrageait dans ce fouillis pour y dénicher _la
Belle Mélusine_, Pommeret mit la main sur un mouchoir de batiste, taché
de sang, qu’il crut reconnaître. Le souvenir de la lutte dans la
tranchée du Fays lui remonta à la tête avec l’odeur éparse dans toutes
ses nippes; il prit le volume de la bibliothèque bleue et quitta
l’appartement.
La lettre de la veille et le coup d’œil jeté dans les recoins intimes de
cette chambre lui avaient remis devant les yeux la figure originale et
inquiétante de Denise avec ses allures garçonnières, ses souplesses de
fauve et ses yeux phosphorescents. Maintenant elle le suivait partout,
elle le hantait comme certains airs entendus autrefois et qui vous
reviennent aux lèvres avec une obsession agaçante. Pour essayer de s’en
débarrasser, il s’occupait d’affaires ou il écrivait à Adrienne; mais
dès qu’il sortait en plein air, sous bois, le souvenir de Sauvageonne le
relançait opiniâtrement et cheminait avec lui.
La saison semblait être de connivence avec cette obsession pour lui
agiter le corps et l’esprit. L’été était dans son plein, la forêt dans
toute sa magnificence fleurie. Partout des frissons d’herbes
plantureuses, des floraisons aux couleurs éclatantes, des parfums de
chèvrefeuilles et de troënes. Au fond des massifs, les ramiers
roucoulaient langoureusement; leurs voix sourdes et caressantes
éveillaient un écho sensuel dans le cœur de Francis. Il rentrait à la
brune au château, étourdi, fatigué, mais énervé et incapable de dormir.
Deux semaines se passèrent ainsi. Un soir qu’il achevait de dîner,
étendu dans un fauteuil et regardant par la fenêtre ouverte les étoiles
s’allumer une à une au-dessus du bois, il entendit sur le chemin un
roulement de carriole, puis on sonna à la porte cochère, et il distingua
un bourdonnement de voix étonnées dans le vestibule. Au moment où il se
levait pour mettre le nez à la fenêtre, la porte s’ouvrit et la
cuisinière parut effarée.
--Qu’y a-t-il donc? fit Francis impatienté.
--Monsieur, c’est Mlle Denise qui revient.
--Oui, c’est moi! s’écria une voix mordante. En même temps la cuisinière
livrait passage à Sauvageonne.
--Vous?
Francis n’en croyait par ses yeux. Il avait relevé l’abat-jour de la
lampe et regardait d’un air ébahi Denise plantée en face de lui, les
bras croisés.--Mais quel changement s’était opéré!... Huit mois avaient
suffi pour accomplir cette merveilleuse métamorphose qui se produit
entre seize et dix-huit ans chez les filles. A la place de l’adolescente
dégingandée qui avait quitté Rouelles en novembre, Pommeret voyait
devant lui une grande et belle personne bien cambrée sur ses reins et
admirablement faite. Les épaules s’étaient élargies, les bras s’étaient
arrondis; la poitrine développée gonflait le corsage de la robe
d’alépine noire; les irrégularités du visage s’étaient atténuées; le
teint était d’une fraîcheur éblouissante; les opulents cheveux roux
avaient légèrement bruni; tordue en un épais chignon, leur masse
rejetait en arrière cette tête rayonnante de jeunesse, aux lèvres rouges
entr’ouvertes par un sourire de défi, aux narines palpitantes, aux yeux
étincelants.
--Vous? répéta Francis abasourdi et ébloui.
--Oui, reprit Denise avec une affectation d’assurance que démentait le
tremblement de sa voix vibrante, je _m’assommais_ là-bas et je me suis
fais renvoyer. On n’a même pas voulu me garder jusqu’au retour de ma
mère.
--Et vous êtes revenue seule? demanda sévèrement Pommeret.
--Oh! rassurez-vous! répondit-elle ironiquement, j’ai été ramenée par
une sœur converse qui vous apporte une lettre de la supérieure... A
propos, elle est dans le vestibule, la sœur, et je crois qu’il faudra
lui faire servir à souper... Elle l’a bien gagné!