II

Adrienne revint au bout de huit jours, après avoir réintégré Denise au

Sacré-Cœur. Elle avait hâte de rentrer à Rouelles et de jouir enfin

pleinement de ce bonheur conjugal qu’elle avait acheté au prix de tant

de tracas et qu’elle ne croyait pas cependant avoir payé trop cher. A

peine était-elle de retour que l’hiver s’annonça par un âpre vent du

nord qui acheva d’effeuiller les hêtres de la forêt.--Les ruisseaux

devinrent silencieux, et la glace emprisonna les joncs de la

Peutefontaine. Les arbres s’étoilaient de givre; sur la blancheur

bleuâtre et poudroyante des bois, les feuillages tannés et persistants

des chênes tranchaient seuls. Bientôt le ciel lui-même s’assombrit et la

neige tomba. Un floconnement menu et serré emplit l’air obscurci, et le

lendemain, au réveil, les hôtes de Rouelles virent les bois et les

champs couverts d’une épaisse couche blanche. Les chemins avaient

disparu, un silence profond régnait dans l’étroite vallée; pendant des

semaines, la neige interrompit presque toute communication entre le

village et le reste du monde.

Cette saison, où toute la chaleur et la vie se concentrent dans un petit

espace, où l’on se resserre et où l’on se calfeutre, est la vraie saison

de l’intimité. Mme Pommeret le pensait ainsi; elle ne maudissait pas

trop ce rigoureux hiver qui mettait la solitude autour de la maison et

livrait Francis tout entier à sa tendresse. Dans la haute pièce bien

capitonnée, qui était devenue la chambre conjugale, un large feu de

charme et de hêtre flambait libéralement. Les nouveaux époux ne la

quittaient guère, et le soir, après qu’on avait renvoyé les domestiques,

Adrienne servait elle-même le thé que Francis dégustait lentement, en se

laissant gâter et dodeliner par sa femme. Celle-ci n’était point chiche

d’attentions; elle en accablait son mari prodigalement, imprudemment,

sans se douter que ces menues tendresses, qui sont les sucreries de

l’amour, affadissent rapidement les cœurs masculins. La passion

elle-même, à ce régime trop substantiel, arrive vite à la satiété, quand

elle n’est pas soutenue et comme tonifiée par une énergique et cordiale

affection. Cette affection existait bien au cœur d’Adrienne, mais il

était douteux que Francis l’éprouvât aussi sérieusement. Ainsi qu’on l’a

vu déjà, le jeune Pommeret avait été poussé vers la propriétaire de la

Mancienne par des mobiles purement instinctifs et égoïstes:--appétits

vaniteux, curiosité désœuvrée, amoureux désirs accrus par le manque de

distraction;--les circonstances seules avaient développé du côté du

mariage un sentiment qui n’était d’abord qu’une fantaisie. L’amour de

Francis ressemblait à ces arbustes hâtifs qui ont juste assez de sève

pour se couvrir de fleurs, mais que le travail de la fructification

épuise et mène à un prompt dépérissement.

Chez Adrienne, au contraire, la passion longtemps concentrée était

maintenant dans son plein épanouissement. La nouvelle épousée s’y

abandonnait avec d’autant moins de réserve que, dans ses idées un peu

mystiques, le mariage rendait tout permis et sanctifiait l’œuvre de

chair jusque dans ses emportements. L’atmosphère voluptueuse qu’elle

entretenait autour de Francis n’avait pas tardé à paraître à celui-ci un

peu lourde et assoupissante. L’ardeur éveillée en lui par le désir de

triompher des scrupules et des terreurs d’une aimable dévote s’était

apaisée après la première victoire. Son appétit, d’abord très excité par

un piquant ragoût d’honnête pruderie et de tendresse brûlante, avait

fini par se blaser d’un régal toujours le même. Les prosaïques détails

de la vie commune, le retour périodique des caresses accoutumées avaient

fait le reste. Au bout de trois mois, Francis, refroidi et dégrisé,

regrettait déjà d’avoir aliéné sa liberté de célibataire au prix de

cette monotone servitude dorée; il se reprochait d’avoir cédé à

l’entraînement d’un mariage riche et se demandait avec ennui comment il

aurait la force d’aller jusqu’au bout, honnêtement, sans donner de coups

de canif dans ce lien indissoluble qui l’attachait à une femme destinée

à être vieille dans dix ans et peut-être plus tôt.--Ce n’était pas que

la pauvre Adrienne ne mît tout en œuvre pour retenir le plus qu’elle

pouvait de cette jeunesse déjà fuyante et pour retarder la venue de la

maturité. Elle soignait ses toilettes, redoublait de coquetterie,

cherchant pour le jour et pour la nuit des ajustements de rubans frais

et de dentelles fleuries, destinés à lui donner des airs printaniers de

jeune mariée. Mais les fruits déjà empourprés par l’automne ne

paraissent que plus mûrs lorsqu’ils sont entourés de feuilles vertes.

Ces toilettes roses et blanches ne faisaient que plus crûment ressortir

les premiers déclins de l’arrière-saison. Francis trouvait même que la

figure expressive de sa femme n’avait pas gagné au mariage: la sévérité

de ses sourcils noirs s’était accentuée, son teint mat s’était épaissi,

la fermeté de ses traits avait dégénéré en dureté. Tous les raffinements

conseillés par les journaux de mode ne parvenaient ni à effacer cet

embrunissement de la maturité, ni à émoustiller l’ardeur endormie de ce

jeune mari.--Après une journée d’oisiveté passée à bâiller sur un livre

ou à fumer de nombreux cigares, Francis voyait arriver le soir avec

terreur, et il en venait à envier le lit d’auberge où, jadis, il

s’endormait solitairement et paisiblement, après une course en forêt. Au

réveil, la figure pensive et sévère d’Adrienne au milieu de ces

enjolivements de rubans clairs, de frivolité et de fine broderie, lui

semblait manquer de charme et de montant. Alors, involontairement, il

repensait à Sauvageonne, à cet âpre fruit vert, qui avait un moment

rempli la maison de son capiteux et vif parfum de jeunesse, et il

sentait de nouveau sur ses lèvres le goût savoureux de ce violent baiser

d’adieu donné par l’étrange fille au moment du départ.

Peu à peu il saisissait les moindres prétextes pour coucher dans la

pièce qu’il appelait son cabinet de travail et où il avait fait dresser

un lit; il en inventait même au besoin.--Adrienne était trop perspicace

et trop préoccupée de sa passion pour ne point s’apercevoir de ce

refroidissement, quelque adroite précaution dont se servît Francis pour

le dissimuler. D’abord cette découverte fut pour elle comme un coup

brutal donné à travers son bonheur, puis elle chercha à s’aveugler et à

s’abuser elle-même;--ce n’était pas possible, l’homme qui l’avait si

violemment aimée à la Mancienne n’avait pu se transformer si vite en un

indifférent... Francis se trouvait peut-être souffrant, fatigué, mais

qu’il fût las de son bonheur, c’était inadmissible.--Malheureusement,

Francis se portait comme un charme, mangeait de bon appétit, dormait

huit heures d’affilée, et il fallait renoncer à expliquer sa froideur

par un état maladif. D’ailleurs il y avait dans ses allures, dans son

regard, dans ses façons de parler, certains indices auxquels une femme

aimante ne se trompe pas...

Adrienne savait se contraindre. Elle enferma en elle-même son anxiété,

ses soupçons, ses tristesses, et sans rien laisser paraître au dehors,

elle observa douloureusement son mari. Comme elle ne se plaignait pas,

comme elle ne lui adressait jamais d’observations, Francis se persuada

qu’elle ne s’apercevait de rien, et, débarrassé de la crainte de la

froisser, il en prit encore plus à son aise.

Un matin, ils venaient de déjeuner, et la femme de chambre s’était

retirée après avoir servi le café. Ce jour-là, le vent soufflait de

l’ouest, la pluie tombait, et on était en plein dégel. Les arbres,

débarrassés de leur linceul de neige, s’enlevaient de nouveau en noir

sur le fond blanchissant du sol forestier: les chênes avec leurs rameaux

noueux et puissants, les hêtres avec leur tronc lisse et leurs

abondantes retombées de branches flexibles. La Peutefontaine fumait

comme une chaudière bouillante; çà et là, dans les champs, la couche

neigeuse s’amincissait sous l’averse, laissant transparaître le vert

tendre des prés ou la terre brune des labours. La pluie tombait en

nappes tumultueuses, et, de tous côtés, des bruits d’eau ruisselante

clapotaient au dehors; l’ondée pleurait contre les vitres, les

gouttières des toits se dégorgeaient sur les pavés de la cour; un

sanglotement sourd et continu semblait remplir la petite vallée.

Après avoir siroté son café, Francis s’était levé machinalement; d’un

air désœuvré, il allait de la table à la fenêtre, soulevant un coin de

rideau, sifflotant en sourdine, étouffant un bâillement, et se demandant

avec ennui comment il passerait cette longue après-midi pluvieuse.

Adrienne, tapie dans un fauteuil au coin de la cheminée, le menton

appuyé sur la main, les sourcils froncés, observait silencieusement les

_virades_ lentes et les mines consternées de son mari. Bientôt, fatigué

de tourner dans le même cercle comme un loup dans sa cage, Francis tira

ostensiblement de sa poche son étui à cigares et se dirigea vers la

porte.

--Tu me laisses? demanda brusquement Adrienne, au moment où il soulevait

doucement la portière.

--Je vais fumer dehors.

--Oh! tu peux fumer ici, je te le permets... Tu entre-bâilleras une

fenêtre, voilà tout.

--Impossible, objecta-t-il, la pluie fouette les carreaux et le tapis

serait inondé.

--Bah! allume tout de même ton cigare: j’aime encore mieux supporter ta

fumée que de rester seule... Nous ouvrirons la fenêtre quand la pluie

aura cessé.

--Elle n’a pas mine de vouloir cesser de si tôt, hasarda-t-il en

lorgnant toujours le bouton de la porte.

--Cela ne fait rien, fume ici... Je t’en prie!

Francis, mis au pied du mur, laissa retomber la portière et prit un

cigare. En même temps, une grimace d’impatience et un haussement

d’épaules manifestaient son agacement. Il se croyait abrité par les

rideaux du lit, qui formaient comme un écran entre lui et sa femme, mais

il avait compté sans une glace posée juste en face du fauteuil

d’Adrienne. Le miroir refléta fidèlement l’expression irritée des

regards, le mouvement à la fois furibond et résigné des épaules

soulevées et retombantes. Mme Pommeret vit tout cela comme à la lueur

d’un éclair et tressaillit.

--Francis, dit-elle, vous ne m’aimez plus!

Il était en train d’allumer son cigare; il se retourna, rougit

légèrement et regarda sa femme en essayant de sourire.

--Quelle plaisanterie! Moi, je ne t’aime plus?... A quoi vois-tu cela?

--A tout... Si je ne me plains pas, croyez-vous que je ne m’aperçoive

pas de vos façons d’être avec moi?... J’observe, je réfléchis, et mes

réflexions ne sont pas gaies, je vous assure.

Il paraissait fort déconcerté de la tournure que prenait la

conversation, et tirait coup sur coup des bouffées de fumée, comme pour

masquer derrière ce nuage sa mine embarrassée et inquiète.

--En vérité, murmura-t-il, c’est une mauvaise querelle que tu me

cherches! Quels griefs as-tu contre moi? Que me reproches-tu?

--Rien... Du moment où vous vous trouvez irréprochable, je n’ai rien à

vous dire... Seulement je me souviens, je compare, et la comparaison

d’aujourd’hui avec autrefois n’est pas à votre avantage.

--Tout cela est bien vague, fit-il en ricanant; je ne serais pas fâché

d’avoir à répondre à une accusation un peu plus nette... En quoi suis-je

coupable? Est-ce que je ne vis pas constamment auprès de toi? Est-ce que

je t’ai jamais donné le moindre motif de jalousie?... Voyons, parle!

s’écria-t-il en s’irritant de l’attitude trop calme d’Adrienne.

--Souvenez-vous seulement de ce que vous étiez pour moi à la

Mancienne!... Alors vous n’aviez pas hâte de me quitter, vous ne me

marchandiez pas les heures que vous passiez près de moi, ces mêmes

heures que, maintenant, vous m’accordez comme une aumône!

--Voilà des exagérations!... Ma chère, reprit-il avec humeur, en lançant

son cigare dans la cheminée, tu n’es plus une jeune fille romanesque,

mais une femme sensée... Laisse-moi te parler comme à une personne

raisonnable...

--Je vous écoute, interrompit-elle avec un accent sarcastique. Voyons

comment vous me prouverez que les femmes, même de mon âge, peuvent se

passer de tendresse et d’affection.

--Mon affection n’a pas changé, répliqua Francis. Quant à la tendresse,

ou, pour parler plus net, quant à la passion, mon Dieu, ma chère amie,

la passion ne dure pas plus que les orages violents. D’ailleurs elle est

plus nuisible qu’utile en ménage... Crois-moi, la meilleure garantie du

bonheur est encore une amitié solide, basée sur l’estime et la confiance

réciproques.

Il continua ainsi longtemps, dans un langage sentencieux et banal,

vantant les affections calmes, les vertus et les sentiments modérés. Il

s’écoutait causer et admirait la façon dont ses phrases bien pondérées

s’enchaînaient les unes aux autres. Tout à coup il fut interrompu par

une explosion de colère. Adrienne s’était levée toute frémissante:

--Il fallait me débiter toutes ces belles phrases à la Mancienne avant

de vous jeter à mes pieds!... Vous me teniez alors un tout autre

langage; vous me promettiez des adorations sans fin et des tendresses

toujours plus ardentes... O Dieu! Dieu! s’écria-t-elle en se tordant les

mains, il n’y a pas six mois que vous me juriez toutes ces choses, et

cette passion qui devait toujours durer s’est usée plus vite que les

vêtements que je portais ce jour-là!... Vous me demandez quels griefs

j’ai contre vous?... Les voilà, mes griefs; vous m’avez trompée, vous

m’avez menti!... Si vous pensiez réellement ce que vous pensez

aujourd’hui, c’était alors qu’il fallait me le dire, et non pas

maintenant... C’est indigne!

--Adrienne! s’exclama-t-il d’une voix qu’il essayait de rendre

paternelle, je vous en prie, soyez raisonnable, voyez les choses avec

sang-froid... Alors comme aujourd’hui...

--Non, interrompit-elle de nouveau avec un geste désespéré, n’insistez

pas!... Laissez-moi penser au moins qu’à la Mancienne vous ne jouiez pas

une atroce comédie... Laissez-moi croire que vous avez eu une minute

d’amour pour moi... Sans cela, je serais trop complètement malheureuse!

Et, comme elle achevait, ses grands yeux sombres, qui étaient restés

secs jusque-là, devinrent humides; un sanglot souleva sa poitrine et ses

larmes coulèrent, tandis qu’au dehors l’averse faisait rage contre les

carreaux.

Francis, pris de pitié, essaya tout ce qu’il put pour calmer cette

tempête de larmes brusquement soulevée; il s’approcha de sa femme, lui

serra tendrement les mains, lui parla doucement comme à un enfant qu’on

veut endormir et lui répéta sur tous les tons qu’elle l’avait mal

compris, qu’il l’aimait toujours aussi sincèrement qu’autrefois... Bref,

la paix se fit et un raccommodement s’ensuivit; mais après les paroles

mal sonnantes et difficiles à oublier qui avaient été échangées de part

et d’autre, le charme de leur ancienne intimité ne se retrouva plus.

Même dans les moments les meilleurs, leur tendresse n’eut plus le

velouté ni le fondant des premiers jours. Entre ces deux mariés de six

mois un fossé commença de se creuser plus profondément chaque jour. La

confiance n’existait plus, chacun d’eux ayant fait à l’autre une de ces

sourdes blessures qui s’enveniment toujours davantage, parce qu’elles

atteignent les fibres les plus délicates du cœur. En dépit de l’amour

qu’elle conservait encore, Adrienne ne pardonnait pas à Francis de

s’être amoindri dans son estime; Pommeret s’apercevait de cet

amoindrissement, il en était humilié et s’en irritait intérieurement.

Les relations des deux époux entrèrent dans une nouvelle phase. Leur

intimité eut des hauts et des bas: elle fut tantôt tendre et tantôt

violemment orageuse. En vain, aux heures de raccommodement,

s’efforçaient-ils d’oublier leurs griefs réciproques; ils gardaient

toujours dans leur par-dedans de mystérieuses arrière-pensées qui

gâtaient toute la douceur de leurs caresses. Adrienne soupçonnait

Francis de lui faire un crime de son âge, et celui-ci s’imaginait

volontiers que sa femme l’accusait tout bas d’avoir cherché à faire un

mariage d’argent. Par moment, leurs yeux se confrontaient comme pour

saisir au fond d’un regard ce regret ou ce reproche latent; cette

préoccupation glaçait leurs lèvres et empêchait tout abandon. Il y avait

dans leur intimité quelque chose de détraqué qui sonnait tristement

comme un ressort brisé. Ils s’en apercevaient, s’en dépitaient, et des

paroles amères s’échangeaient de nouveau.

Adrienne, ayant plus donné d’elle-même, était plus profondément atteinte

par ce désastre. Son caractère ardent et concentré la prédisposait plus

particulièrement à souffrir de ces déceptions d’amour. Par orgueil, elle

se contraignait pour ne pas laisser voir le chagrin qui la rongeait, et

cette contrainte réagissait douloureusement sur son organisation

nerveuse. Peu à peu sa santé s’altéra. Une maladie obscure, perfide, qui

s’attaque sourdement aux organes les plus délicats du corps féminin, et

qui est souvent la conséquence d’un état moral violemment troublé,

commença de se développer en elle. Le médecin de Langres, appelé en

consultation à Rouelles, cita sentencieusement à Francis un vieil adage

d’Hippocrate, en lui décrivant la maladie de sa femme; en même temps il

lui recommanda d’épargner à Mme Pommeret toutes les émotions pénibles,

surtout de ménager ses nerfs, qui étaient «à fleur de peau.»

Dès qu’elle connut l’affection dont elle souffrait, Adrienne fut prise

d’un redoublement de tristesse. Il lui vint à l’idée que son mal aurait

pour premier effet de la vieillir aux yeux de Francis et de le rendre

encore plus indifférent. Et comme l’une des conséquences de cette

maladie est de grossir hors de toute proportion les moindres

contrariétés, la pauvre femme tomba dans des accès d’humeur noire qui

assombrirent notablement l’intérieur de la maison de Rouelles. Il faut

rendre cette justice à Francis Pommeret qu’il se montra, dans cette

conjoncture, un mari dévoué et attentif. Soit à raison des remords de sa

conscience, soit par générosité, il s’efforçait de faire oublier à

Adrienne les heures orageuses qui avaient troublé la sérénité de leur

vie intime. Désormais il n’avait plus à inventer de prétexte pour

déserter l’appartement conjugal, Mme Pommeret ayant exigé elle-même

qu’il passât ses nuits dans une pièce voisine. Il semblait vouloir, du

moins, la dédommager de ce sacrifice en l’entourant de petits soins et

de distractions pendant le jour. Il l’amusait en lui lisant un roman ou

en se mettant au piano, et quand, avec le mois de mai, les beaux jours

revinrent, il la promena à travers les allées reverdies de Montavoir,

dans une bonne voiture mollement suspendue, qu’on avait fait venir de

Dijon.

En dépit de ces minutieuses attentions, la santé d’Adrienne ne se

rétablissait pas. Une nouvelle consultation eut lieu et les médecins

furent d’avis que, dès la fin de juin, Mme Pommeret partît pour

Plombières, dont les eaux produiraient certainement de bons résultats.

Elle accepta avec joie l’espérance qu’on lui donnait, et s’occupa avec

entrain de ses préparatifs de départ. Francis avait sur-le-champ déclaré

qu’il accompagnerait sa femme dans les Vosges; mais celle-ci s’opposa

très résolument au départ de son mari.

--Non, mon ami, lui dit-elle, je te remercie, mais je suis assez grande

pour voyager seule, et je suis habituée à me tirer d’affaire moi-même...

J’emmènerai ma femme de chambre, et si j’ai besoin d’une compagnie plus

gaie, j’écrirai au Sacré-Cœur qu’on m’envoie Sauvageonne... Toi, tu

resteras à Rouelles. Songe que je ferai là-bas deux saisons et que nous

voici au plein moment des récoltes; je tiens à ce que tu me remplaces

pour surveiller nos cultivateurs de la Mancienne.--D’ailleurs,

ajouta-t-elle en lui serrant les mains, j’agis aussi par coquetterie...

A quoi bon te faire assister à toutes les petites misères d’une malade

qui prend les eaux? Cela me dépoétiserait encore à tes yeux. Je ne veux

pas que tu sois témoin des ennuyeux détails de la cure qui doit me

remettre sur pied; je préfère te revenir tout à fait en bon état et te

surprendre par ma mine florissante... Ainsi, c’est convenu, tu garderas

la maison; je ne suis pas fâchée que tu t’ennuies un peu de moi; cela

entre dans mes petits calculs...

Après avoir insisté sans succès, Francis prit le parti de s’incliner. Il

conduisit sa femme à Langres, l’installa commodément dans le train qui

devait la déposer à Aillevillers-Plombières, et après force

recommandations, force affectueuses embrassades, il vit fuir le convoi,

remonta en voiture et revint dîner à Rouelles.

Quand le lendemain il se réveilla seul dans cette grande maison

silencieuse, il se crut un moment redevenu célibataire. Il sentait au

dedans de lui une confuse allégresse dont il ne jugea pas à propos

d’approfondir les causes. Il se leva, déjeuna rapidement, afin de ne pas

marquer cette joie incorrecte devant les domestiques, et s’empressa de

gagner la forêt. Il vaguait par les tranchées du pas léger et capricieux

d’un écolier en vacances, qui a la bride sur le cou et qui peut s’amuser

à son aise, sans entrevoir une perspective désagréable de leçons et de

devoirs pour le retour. Les loriots sifflaient dans les merisiers, une

exquise odeur de fraise s’exhalait au bord des coupes ensoleillées; il

faisait bon vivre!... Le jour suivant, il poussa jusqu’à la Mancienne,

visita les faucheurs dans la prairie, plaisanta avec les faneuses et

s’en revint affamé. Deux lettres l’attendaient sous sa serviette: la

première, timbrée de Plombières, annonçait l’arrivée et l’installation

d’Adrienne; la seconde, illustrée à l’un des angles par un cœur enflammé

surmonté d’une croix, était datée du Sacré-Cœur de Dijon et couverte de

pattes de mouche zigzaguant comme des notes de musique. Sauvageonne lui

écrivait en ces termes:

«Je me suis demandé s’il fallait commencer ma lettre par «petit père»

ou par «cher monsieur». Vous auriez sans doute trouvé le premier trop

familier, et le second m’a paru trop cérémonieux; de sorte que je me

suis décidée à ne rien mettre du tout. J’ai appris par ma mère que

vous étiez seul à Rouelles, et comme je suppose que vous devez

_énormément_ vous ennuyer, la présente n’a d’autre but que de vous

distraire. Je l’écris en cachette et je la confie à une élève qui

quitte demain la maison;--elle a de la chance, celle-là!--Je tiens à

vous prouver que je n’ai pas de rancune et que je pense à vous. Quand

vous irez au bois, si vous passez par la coupe du Fays, souhaitez le

bonjour de ma part à nos amis les sabotiers... A propos, encore une

commission!... Ayez la bonté d’entrer dans ma chambre et de fouiller

dans le premier tiroir de ma commode; vous y trouverez un livre à

couverture bleue, l’_Histoire de la belle Mélusine_, que je vous prie

de rendre au fermier de Crilley, qui me l’a prêté. Là-dessus, je baise

la main que j’ai mordue et je vous fais ma plus belle révérence.

Sauvageonne · 第 11 / 15 题