Il avait été convenu entre Mme Lebreton et Francis que ce dernier
profiterait de la quinzaine des publications pour se rendre chez ses
parents et solliciter leur consentement au mariage. Comme on le pense
bien, cette formalité ne souleva de la part de la famille Pommeret
aucune objection. L’union projetée était une trop belle affaire, et trop
inespérée, pour ce couple bourgeois qui avait élevé ses six enfants à la
sueur de son front. Le père et la mère Pommeret ne songèrent pas même
une seconde à s’offusquer de la disproportion d’âge existant entre leur
fils et sa fiancée et à se demander si ce mariage, où la jeunesse était
d’un côté et l’argent de l’autre, offrait de sérieuses chances de
bonheur pour l’avenir. Les millions de Mme Lebreton les aveuglaient sur
tout le reste. Ils embrassèrent Francis avec des larmes de félicité et
se hâtèrent de publier pompeusement par toute la ville la nouvelle de
cette bonne aubaine. Un seul détail gâtait leur satisfaction:--en
présence des dispositions peu bienveillantes de la population
d’Auberive, Mme Adrienne avait désiré que la noce se fît le plus
simplement du monde, sans aucune cérémonie et sans autre invitation que
celle des quatre témoins. Il fut décidé que Mme Pommeret mère, pour
raison de santé, garderait la maison et que le père seul se rendrait à
Auberive, la veille de la célébration. Ces dispositions une fois
arrêtées, Francis, muni des bénédictions et des recommandations
maternelles, prit, dans le courant de septembre, le train qui devait le
ramener à Langres.
Lorsqu’il arriva à l’hôtel, la voiture d’Auberive était déjà partie;
comme la matinée était belle et qu’il avait de bonnes jambes, le
garde-général n’eut pas la patience d’attendre un second départ, et
résolut de gagner sa résidence à pied par la traverse. Ce voyage
pédestre est d’autant plus agréable qu’à partir de la seconde moitié de
la route on chemine sous bois, à travers la magnifique forêt de
Montavoir, ce qui, à la mi-septembre, est une agréable promenade, même
pour les gens peu sensibles aux beautés du paysage.
Le ciel était clair; le sol, baigné par les abondantes rosées du matin,
avait une élasticité qui aidait à la marche. Un léger vent d’est
caressait les ramures déjà dorées des hêtres, éparpillant çà et là les
premières feuilles tombantes. Les taillis humides exhalaient cette odeur
anisée de champignon qui est particulière aux bois en automne. Francis,
mis en bonne humeur par le beau temps et par la pensée soulageante
d’être à peu près débarrassé des corvées préliminaires du mariage,
cheminait allègrement. Il avait atteint les hautes futaies qui
s’étendent entre Auberive et Rouelles, et, descendant les lacets qui
zigzaguent jusqu’au fond de la Grand’Combe, il pouvait apercevoir déjà,
entre les branches, les prairies où on fauchait les regains, les toits
violets de la Mancienne et les premières maisons du bourg, sur
lesquelles planait une fumée ensoleillée. Comme il tournait brusquement
l’un des angles du sentier, il entendit dans le fourré un fracas de
branches brisées, et, le forestier se réveillant soudain en lui, ses
sourcils se froncèrent à la pensée qu’on commettait, à son nez et à sa
barbe, un délit dans _sa_ forêt. Voulant au moins tancer le délinquant,
il s’engagea vivement dans le taillis, écarta d’une main impatiente les
cépées de cornouillers et parvint jusqu’à une étroite éclaircie où un
spectacle inattendu s’offrit à ses yeux ébaubis.
A la fourche maîtresse d’un robuste pommier sauvage, une étrange
créature féminine était juchée. Sans pitié pour la santé du _fruitier_
qu’elle avait pris d’assaut, elle cassait de belles branches chargées de
pommes vertes, et les distribuait libéralement à deux gamins en
haillons, vautrés au pied de l’arbre, qui détalèrent précipitamment dès
qu’ils eurent entrevu le garde-général. La cueilleuse de pommes,
empêtrée dans les ramures touffues, ne pouvait se tirer d’affaire avec
la même facilité. Elle s’accrocha à l’une des branches, abaissa
violemment les feuillées, et, se voyant bloquée sur son perchoir, elle
demeura un moment bouche béante.
C’était une jeune personne à laquelle, à première vue, Francis donna
quatorze ou quinze ans. Elle paraissait en effet à peine sortie de
l’adolescence. Ses épaules, sa poitrine plate et sa taille mince
n’avaient pas encore pris tout leur développement; ses mains rouges,
emmanchées à de longs bras, semblaient d’autant plus démesurées qu’elles
sortaient des manches étriquées et trop courtes d’un corsage taillé en
blouse. Pourtant la partie inférieure du corps, déjà plus complètement
formée, indiquait qu’après l’achèvement de la croissance tous ces angles
étaient destinés à disparaître: les hanches s’arrondissaient sous la
jupe collante, et, grâce à la posture de cette fillette perchée sur sa
branche, les jambes pendantes et bien modelées montraient leurs
chevilles finement attachées à deux pieds mignons et cambrés, chaussés
de bottines dont plusieurs boutons avaient sauté.--La tête, qui passait
à travers le feuillage, était pour le moins aussi originale que la
toilette de cette créature.--Une figure longue au nez retroussé, à la
bouche très rouge et largement fendue; deux grands yeux fauves, un front
busqué, des mâchoires saillantes, un teint blanc semé de taches de son,
et, comme encadrement, une épaisse chevelure rousse, frisée comme une
toison et moutonnant jusqu’au dessous des épaules;--puis, dans la
bouche, dans les ailes du nez, les fossettes des joues et les prunelles
des yeux, un éclair d’audace et de malice passant rapidement par
intervalles, comme passe un coup de soleil sur la plaine par une journée
de vent.
--Pourquoi ravagez-vous cet arbre et donnez-vous ainsi le mauvais
exemple aux polissons du village? demanda sévèrement Francis à la
délinquante.
--Ça ne vous regarde pas!... Passez votre chemin! répondit-elle avec un
ton d’enfant mal élevée;--puis, tout en lui jetant cette réponse
impertinente, ayant dévisagé son interlocuteur et ayant constaté sans
doute à sa mise et à sa bonne mine qu’elle n’avait pas affaire au
premier venu, elle ajouta en manière d’explication:--Cela m’amuse...
J’ai bien le droit de m’amuser, je suppose!
--Ce n’est pas un amusement convenable pour une fille de votre âge...
D’ailleurs, cet arbre n’est pas à vous, et vous commettez des dégâts qui
sont punis d’une amende.
--Bah! s’il y a une amende, ma mère la paiera!
--Qui ça, votre mère?
--Mme Lebreton, la propriétaire de la Mancienne... Vous la connaissez
sans doute, si vous êtes du pays?
Francis ne put retenir un mouvement de désagréable surprise. C’était
donc là cette fille adoptive, cette Sauvageonne trop bien nommée!...
Elle lui faisait l’effet d’une petite personne passablement excentrique
et indépendante. L’occasion était bonne de connaître le caractère de
cette étrange belle-fille qui était destinée à vivre dans son intérieur
conjugal, et il résolut de pousser plus avant son interrogatoire, sans
trahir son incognito.
--Je ne suis pas d’ici, répliqua-t-il brièvement, puis il continua d’un
air indifférent:
--Ah! vous êtes la fille de Mme Lebreton?... Je croyais qu’elle n’avait
pas d’enfants.
--Je suis sa fille adoptive, répondit-elle avec impatience... Après?
--Je lui en fais mon compliment! murmura ironiquement Francis; y a-t-il
longtemps que vous habitez Auberive?
--J’y suis revenue hier soir.
--Vous sortez du couvent, je présume?
--A quoi voyez-vous cela?
--A votre goût pour le grand air et les pommes vertes... et puis à votre
tournure.
--J’ai donc bien la mine d’une pensionnaire! s’écria-t-elle
dépitée.--Elle surprit les yeux de son interlocuteur fixés sur ses bas,
dont l’un était troué; elle rougit, puis mettant un genou sur la fourche
du pommier, d’un souple mouvement des reins elle se dressa sur ses pieds
et se maintint debout en accrochant son bras à l’une des branches
supérieures. De l’autre main elle défripait sa jupe et tâchait de
prendre un air décent.
Planté au pied de l’arbre, Francis, maintenant, la voyait tout entière:
elle était élancée, svelte, et assez gracieuse dans ses mouvements de
chat sauvage.
--Quel âge me donnez-vous? reprit-elle en se tenant raide sur son
perchoir.
--Mais celui que vous avez... quinze ans à peu près.
--J’en ai dix-sept! fit-elle en se redressant.
--Vraiment! alors vous avez quitté votre pension pour tout à fait?
--C’est-à-dire, je l’aurais quittée sans le prochain mariage de ma mère
adoptive... Mais probablement on m’y refourrera encore pour un an, afin
de se débarrasser de moi!
La façon maussade dont elle prononça ces derniers mots n’indiquait pas
qu’elle eût un grand enthousiasme pour l’événement qui allait modifier
l’intérieur de la Mancienne.
--Ah! murmura hypocritement Francis, Mme Lebreton se remarie!...
Connaissez-vous votre futur beau-père?
--Non, répondit-elle en haussant les épaules, il est absent... Ma mère
le trouve très bien, naturellement, puisqu’elle l’épouse, mais je ne
sais rien encore ni de l’âge ni de la figure de ce monsieur... Oh! du
reste, ajouta-t-elle en agitant la main, je vois d’ici ce que ce peut
être... Un homme grave, tiré à quatre épingles et déjà vieux.
--Pourquoi vieux?
--Dame! parce que ma mère n’est plus jeune, et je suppose qu’elle aura
pris un mari plus âgé qu’elle.
--Quel âge a donc Mme Lebreton? demanda Francis en se mordant les
lèvres.
--Trente-quatre ans au moins!
--Et vous appelez cela n’être plus jeune?
--Tiens!... ça peut sembler jeune à un vieillard, mais moi, je trouve
que c’est vieux... Et vous?
--Je ne suis peut-être pas trop bon juge, et vous me rangez probablement
aussi dans la catégorie des vieux.
--Vous? par exemple!... Attendez!--Elle l’examinait de haut en bas avec
attention. Ses yeux fauves semblaient s’arrêter complaisamment sur la
jolie barbe blonde bien peignée, les épaules robustes, la poitrine large
et la taille élégante de Francis Pommeret. Et tout en le dévisageant
avec la curiosité audacieuse et impertinente d’une jeune sauvage, elle
laissait voir une naïve admiration qui ne pouvait qu’être très flatteuse
pour son interlocuteur.
--Vous devez avoir plus de vingt ans, dit-elle enfin, mais pas beaucoup
plus.
--J’en ai vingt-quatre.
--Eh bien! vous voyez... Cela ne fait déjà pas une si grande différence
entre nous.
--Oui, remarqua-t-il avec un accent ironique, en jetant un regard
dédaigneux sur la toilette fripée de Denise, je pourrais à la rigueur
demander votre main pour le jour où vous quitterez vos robes courtes.
--Pourquoi vous moquez-vous de moi? s’écria-t-elle, vexée; vous n’êtes
pas poli!
Elle baissa les yeux, s’avisa que ses jambes devaient être à découvert
et fut saisie d’un pudique embarras qui ne lui était pas venu jusque-là.
--Je voudrais bien descendre, murmura-t-elle, mais... vous me gênez,
vous savez!
--Je m’en vais.
--Non, tournez-vous seulement... Là!... hop!
Un bond, puis un cri;--ses pieds s’étaient pris dans sa robe, et elle
avait roulé dans les broussailles.
--Vous êtes-vous fait mal? s’exclama-t-il en se retournant et en se
penchant vers Denise.
--Non pas, répondit-elle en restant assise là où elle avait roulé, et en
éclatant de rire, mon pied a glissé, voilà tout... Bon! poursuivit-elle
en regardant ses bottines, les boutons qui restaient sont partis!
--Où étiez-vous en pension?
--Au Sacré-Cœur de Dijon.
--Ah!... Est-ce que toutes les élèves grimpent aux arbres, au
Sacré-Cœur?
--Oh! Dieu non! Elles sont bien trop pimbêches!... Moi, je suis très mal
notée à cause de ma tenue... Mais cela m’est égal: on ne me forcera
jamais à dire ce que je ne pense pas... Cette année, on voulait
m’enrôler dans les _Enfants de Marie_ qui ont pour mission d’espionner
leurs compagnes et de tout rapporter à ces dames... J’ai refusé net.
Cela a fait un scandale!... On parlait de me renvoyer à la maison...
C’est moi qui aurais été contente!
--Vous avez au moins le mérite de la franchise, dit Francis avec un rire
un peu contraint... Vous devez faire le désespoir de votre mère
adoptive?
--Ça, c’est vrai... Mais je n’en viens pas moins à bout de lui imposer
mes volontés. C’est une bonne femme, ma mère... un peu raide, mais bonne
femme.
--Votre futur beau-père sera peut-être moins bon homme?
--Oh! celui-là, reprit-elle en secouant la tête, je le déteste d’avance!
Elle s’était assise à la turque dans l’herbe, les jambes repliées sous
sa robe, et, ayant tiré de sa poche une douzaine de pommes sauvages,
elle triait les plus appétissantes.
--En voulez-vous? demanda-t-elle à Francis.
Et sur le geste négatif de celui-ci, elle en croqua une. Elle ouvrait sa
grande bouche, et l’on voyait ses petites dents très blanches mordre
avec sensualité dans le fruit d’un vert pâle.
Francis l’apercevait de profil. Le front busqué et le menton saillant de
l’adolescente se découpaient nettement sur le fond verdoyant des cépées.
Le rouge vif de ses lèvres se détachait dans l’ombre, tandis que le haut
de sa tête demeurait en pleine lumière et que le soleil flambait dans
les crépelures de ses cheveux roux.
--Drôle de créature! pensait Francis en l’écoutant croquer bruyamment sa
pomme juteuse... Que vous détestiez votre futur beau-père, reprit-il
tout haut, cela se comprend, mais que vous le gouverniez à votre gré
comme votre mère adoptive, ce sera probablement plus difficile... Il
aura sa volonté, lui aussi, et il essaiera peut-être de vous faire plier
à son tour.
--Je ne l’engage pas à essayer! grommela-t-elle entre ses dents.
--Hem! objecta le garde-général en dissimulant une grimace de
mécontentement, il sera le maître, et il faudra que vous cédiez pour
avoir la paix.
--Plutôt que de céder, je quitterai la Mancienne.
--Et où irez-vous?
Elle releva vers lui sa figure expressive, et un éclair de menace passa
dans ses yeux étincelants:
--Dans les bois... On dit que j’y suis née: j’y retournerai.
Le garde-général haussa les épaules. Il se trouvait maintenant édifié
sur le caractère et les dispositions de sa future belle-fille; il tira
sa montre:
--Déjà onze heures! il faut que je me remette en route.
--Vous demeurez loin d’ici? demanda Denise en penchant la tête de côté
pour regarder le jeune homme sans être gênée par le soleil.
--A deux bonnes lieues, près de Rouvres.
--C’est dommage que vous ne soyez pas du pays!... J’aurais eu du plaisir
à tailler une causette avec vous de temps à autre... Vous avez l’air bon
enfant, quoique un peu moqueur.
--Grand merci!... Nous nous reverrons peut-être un de ces jours.
--Oui, lui cria-t-elle, si vous repassez par ici, entrez à la Mancienne,
je vous présenterai à maman!
--Et à votre beau-père? ajouta ironiquement Francis en s’éloignant.
--Oh! lui!... Voilà pour lui! s’exclama-t-elle en passant rapidement
l’un de ses doigts sous son nez avec un geste de gamine.
Elle avait changé de posture. Maintenant à genoux, le dos incliné, le
cou tendu, accrochée d’une main à un brin de noisetier, elle regardait
le garde-général descendre lentement à travers les cépées qu’il
dépassait de la tête. Les pupilles dilatées de la fillette avaient la
fixité sournoise et l’éclair anxieux de celles du chat quand il oblique
le corps et penche la tête pour observer un objet dont la nouveauté
l’intrigue et l’émeut. Ses lèvres s’étaient entr’ouvertes avec cette
expression demi-rêveuse que les primitifs donnaient fréquemment à leurs
têtes de vierges. Elle écoutait sonner sur les cailloux le pas ferme de
ce beau garçon aux mains soignées, à la taille bien prise et aux yeux de
velours. Elle s’inclinait davantage pour le suivre plus longtemps dans
le sentier en pente. Quand il eut disparu à un tournant, et que le bruit
de ses pas se fut amorti dans l’éloignement, elle se rejeta en arrière,
assise sur ses talons; et, les bras croisés sur sa poitrine
d’adolescente, elle resta immobile dans la lampée de soleil qui la
baignait tout entière.
Les rayons presque perpendiculaires faisaient pétiller ses cheveux roux
comme s’ils eussent été chargés d’étincelles électriques. Le ciel,
débarrassé des nuées du matin et devenu tout bleu, brasillait. L’air
était presque aussi brûlant qu’en été, et là où la terre était nue, il
en sortait une chaude vapeur transparente, à travers laquelle les troncs
d’arbres et les brins d’herbe semblaient trembloter dans une silencieuse
ondulation. Déjà roussies, les fougères exhalaient à l’entour une odeur
de cassis mûr. La forêt était pleine de bruissements sourds:
crépitements de faînes tombantes, serpentements de couleuvres ou
d’_orvets_ dans les feuilles sèches, grignotements d’écureuil rongeant
une noisette ou de mésange épluchant une branche moussue...
Denise, les paupières mi-closes, essayait de reconstituer par le
souvenir la figure de ce jeune homme, qui avait traversé comme une
apparition les feuillées encore remuées de son passage. De temps en
temps, elle rouvrait les yeux, les emplissait de soleil; puis, quand
elle était éblouie au point de ne plus voir les objets que cernés d’un
cercle d’azur foncé, elle refermait ses paupières et ruminait de nouveau
ses souvenirs. Un doux meuglement de vache dans les prés la réveilla de
cette extase. A côté d’elle, un petit lézard vert s’était étalé sur les
ronces et s’enivrait de lumière. Elle aspira longuement l’odeur des
regains qui montait de la prairie, secoua sa chevelure brûlante et
chercha un coin d’ombre sous les noisetiers. Elle s’y traîna
paresseusement sur les genoux, se tapit sous la ramée, puis, arrachant à
pleines mains des poignées d’herbe fraîche, elle referma les yeux et se
renversa tout de son long sur la pelouse dans l’attitude abandonnée d’un
jeune animal qui sommeille...
Pendant ce temps Francis regagnait d’un pied leste son auberge
d’Auberive. Il y secouait la poussière de la route, procédait à sa
toilette et s’attablait affamé devant son déjeuner. Quand il se fut
rafraîchi et restauré, il passa une redingote et redescendit vers la
Mancienne. Il entra sans se faire annoncer dans le petit salon, où il
surprit Mme Lebreton debout sur le perron du jardin, regardant la route
et épiant l’arrivée du courrier.
--Quoi! c’est vous? s’écria-t-elle, surprise et joyeuse, la voiture
n’est pas encore passée; comment donc êtes-vous venu?
--A pied, répondit Francis; je n’ai pas eu la patience d’attendre le
second départ.
Elle lui prit les mains. Elle l’examinait en souriant, et le jeune homme
à son tour l’enveloppait d’un long regard plus calme et plus attentif,
s’étonnant de la trouver moins jeune qu’au jour où il l’avait quittée.
Pourtant elle n’avait pu s’envieillir en une quinzaine. Peut-être
était-ce la lumière crue du jardin qui accentuait traîtreusement les
fils argentés de la mèche blanche plantée au milieu des cheveux bruns de
la veuve, et marquait davantage ces petites rides aux coins des
paupières, ces menus points noirs tavelant les ailes du nez comme les
piqûres d’une pêche mûrie?
Il se hâta de l’entraîner dans la pénombre du petit salon. Il lui enlaça
la taille avec l’un de ses bras, l’attira vers lui, et la baisant sur
les yeux:
--Chère, lui dit-il, mon père sera ici lundi, et mardi nous serons mari
et femme.
--Ah! s’écria-t-elle en se serrant bien fort contre lui, il me tarde que
tout soit fini!... Vous ne vous doutez pas des misères qu’on m’a faites
ici depuis les publications. Tout le pays s’est tourné contre moi. On
dirait, ma parole, qu’en vous épousant je frustre ces gens-là de je ne
sais quelles espérances!... Il n’est pas d’avanies dont ils ne m’aient
accablée. Chaque matin, je trouve sur les murs du parc des inscriptions
injurieuses ou des plaisanteries grossières, crayonnées au charbon. Le
juge de paix, qui me convoitait sans doute, me donne tort dans mes
discussions avec les paysans qui empiètent sur mes champs. Le curé se
permet contre moi des allusions perfides en pleine chaire, et les dames
de la poste me tournent le dos... Oh! continua-t-elle, en essuyant des
larmes qui roulaient dans ses yeux, les vilaines gens et l’odieux
village!... Je n’y mettrai plus les pieds dès que nous serons mariés...
Nous irons habiter, à Rouelles, l’ancien château qui m’appartient en
propre, et où les ouvriers travaillent déjà à notre installation... J’en
ai assez, de la Mancienne et d’Auberive!... N’est-ce pas votre avis?
Involontairement Francis s’était rembruni. Cette propriété de la
Mancienne, si agréablement située et si confortable, allait donc lui
échapper avant qu’il eût pu en jouir, et ce serait là un des premiers
effets de ce mariage qui lui faisait tant d’envieux! L’idée de
s’enterrer à Rouelles, dans un vieux château perdu à la lisière des
bois, lui souriait médiocrement. Néanmoins il s’était promis de ne pas
se laisser dominer par des considérations matérielles; il mettait son
amour-propre à paraître complètement désintéressé, et il fit contre
fortune bon cœur.
--Chère Adrienne, répondit-il, je tiens pour sage et excellent tout ce
que vous déciderez, et je vivrai heureux partout où nous serons
ensemble.
Elle le fit asseoir sur le divan et se blottit près de lui, les mains
dans ses mains.
--Parlons d’autre chose, murmura-t-elle, parlons de vous!... Êtes-vous
content de votre voyage? qu’a dit votre famille en apprenant vos
projets?
--Ma famille a été enchantée... ma mère a dû vous écrire; elle a pleuré
de joie et elle regrette que sa mauvaise santé ne lui permette pas de
venir vous embrasser.
--Ainsi on ne vous a fait aucune objection?
--Aucune.
--On n’a pas trouvé choquant que vous épousiez une femme plus âgée que
vous?... car je suis vieille, mon ami, et il me semble que cette
quinzaine m’a encore vieillie.
En même temps elle le regardait droit dans les yeux, souhaitant et
redoutant à la fois de deviner ce qu’il pensait intérieurement de cet
aveu hasardé avec une arrière-pensée de coquetterie... Pour fuir ce
regard trop chercheur, Francis prit la tête d’Adrienne et lui baisa les
cheveux.--Je vous aime! dit-il, et je vous trouve charmante.
--Et, reprit-elle en se débarrassant lentement de cette embrassade
amoureuse, leur avez-vous avoué que non-seulement j’étais une vieille
femme, mais que je vous apportais en dot une grande fille?... Et quelle
fille!... Au fait, vous allez la voir: elle est arrivée d’hier et je
crois qu’elle est là-haut... Je vais vous l’amener.
Elle s’élança vers l’antichambre et appela:--Denise!--Au sommet de
l’escalier, une voix aigrelette répondit:--Me voici!--Et Francis
entendit la jeune fille qui dévalait comme un tourbillon du haut des
marches.
Il tournait le dos à la porte et regardait le jardin, tout en écoutant,
dans le vestibule, les propos échangés entre Mme Lebreton et sa fille
adoptive:
--Comme te voilà fagotée!... Tu as donc couru dans les ronces pour
mettre ta robe dans cet état?... Viens que j’arrange un peu tes cheveux;
tu as l’air d’un chat fâché... Je vais te présenter à un monsieur qui
sera dans quelques jours mon mari... Tâche d’être convenable!
Pommeret crut comprendre que l’indocile créature regimbait
silencieusement à cette présentation, car Mme Adrienne répétait avec une
nuance d’humeur:
--C’est bon! c’est bon!... Allons, viens! ne fais pas la sotte!
Elle finit par pousser dans le petit salon la rebelle Denise, qui
s’avançait en rechignant.
--Voici ma Sauvageonne, reprit Adrienne en entraînant la jeune fille
vers Francis, toujours debout contre la porte-fenêtre.--Denise, donne la
main à M. Pommeret, qui sera, lui aussi, ton père adoptif.
Francis se retourna brusquement vers Denise, qui poussa un cri:
--Vous! comment c’est vous? s’exclama-t-elle furieuse.
Elle était devenue cramoisie et ses grands yeux s’ouvraient
démesurément.
--Mon Dieu, oui, répliqua ironiquement le garde-général. Est-ce que cela
vous fâche, que je ne sois pas aussi vieux que vous le pensiez?
--Vous vous êtes moqué de moi, je vous déteste! cria Denise;--et,
lâchant la main d’Adrienne, elle alla se jeter avec un emportement
farouche sur le divan, enfouit son visage dans les coussins, et se mit à
fondre en larmes.
--Eh bien! qu’a donc cette petite? demanda Mme Lebreton, en se tournant
d’un air ébahi vers Francis.
--Ce n’est rien, répondit-il... Mlle Denise et moi, nous nous sommes
déjà rencontrés tout à l’heure: elle, au haut d’un arbre, moi, dans le
chemin... Elle m’en veut sans doute de ce que je lui ai caché mon nom...
Elle croquait des pommes vertes de si bon cœur, que j’aurais été désolé
de troubler son déjeuner par une nouvelle désagréable...