IV

La petite église était pleine de fraîcheur et d’ombre, malgré le

rutilant soleil caniculaire qui chauffait la place et la rue des

Fermiers, où les toits en auvent découpaient une mince bande d’ombre

bleue en avant des façades. L’humidité avait mis çà et là des taches de

moisissure verte sur les murs de la nef blanchis à la chaux; et les

dalles disjointes du pavé, récemment arrosé par la femme du sacristain,

exhalaient une odeur de terre mouillée. Dans le coin le plus obscur, en

face de l’autel de la Vierge, se dressait la triple ogive du

confessionnal de M. le curé Cartier. Autour, quatre ou cinq dévotes, les

unes sur des chaises, les autres agenouillées sur la marche de l’autel,

priaient, la tête dans les mains. De la place où elles étaient, on

pouvait voir obliquement le maître-autel, où une jeune fille époussetait

les vases de fleurs artificielles; les tableaux du chemin de croix

accrochés aux piliers; les rangées de bancs de chêne noirci; et, tout au

fond, près du bénitier, le porche ouvert et cintré, dont la baie

ensoleillée était coupée verticalement par les deux cordes tombant du

clocher. Un pieux silence régnait sous la nef, interrompu seulement par

un bruit de chaises dérangées avec précaution, ou par la toux discrète

d’une des prieuses de la chapelle.

Une femme sortit du confessionnal avec la démarche contrite et soulagée

d’une personne qui vient de nettoyer sa conscience, et alla se

prosterner devant l’autel. Mme Lebreton avait posé son paroissien sur le

dossier de sa chaise, elle s’était levée et pénétrait à son tour dans

l’un des compartiments de chêne bruni. Elle s’agenouilla sur le

marchepied, les mains jointes, appuyées à la tablette vermoulue, la tête

légèrement inclinée de manière à ne pas regarder le confesseur en face.

Quelques secondes après, la planchette qui masquait le vasistas

treillissé glissa sur ses rainures; et Mme Adrienne distingua dans

l’ombre les deux yeux perçants du curé, ainsi qu’un bout de surplis

blanc.

Elle se signa:--Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché.

Le curé, qui, d’un coup d’œil, avait reconnu à quelle pénitente il avait

affaire, s’assujettit sur son siège, poussa un soupir, dégagea ses mains

des larges manches de son surplis, puis se recueillit pendant que la

veuve balbutiait très bas: «Je confesse à Dieu tout-puissant, à la

bienheureuse Marie toujours vierge, et à vous, mon père, que j’ai

beaucoup péché par pensées, par paroles et par actions...» Puis,

d’une voix sourde mais nette, elle commença l’aveu de ses

fautes:--négligences, murmures, distractions pendant l’office,

mouvements de colère ou de coquetterie, lectures profanes, pensées

légères; tout le menu détail des péchés d’habitude qu’une femme bien

élevée peut commettre;--puis elle s’arrêta.

--Est-ce tout? murmura le prêtre d’une voix âpre.

--Je crois que oui, mon père... Je m’accuse de tous ces péchés et de

ceux que j’ai pu oublier; j’en demande pardon à Dieu, et à vous, mon

père, la pénitence et l’absolution, si vous m’en jugez digne...

Le curé s’agitait sur son siège: il reprit de sa voix rude, en dardant

sur sa pénitente ses yeux renfoncés, qui luisaient comme les prunelles

d’un chat au fond d’une cave:

--Êtes-vous bien sûre de m’avoir révélé toutes les infirmités de votre

cœur? N’avez-vous point omis volontairement des fautes qui vous

paraissent vénielles, mais qui, aux yeux de Dieu, sont mortellement

graves?... Vous vous êtes accusée tout à l’heure de pensées et de désirs

imprudents... A quelle occasion et de quelle façon vous sont-ils venus?

Mme Adrienne baissa la tête, rougit et balbutia.

--Il ne faut pas, insista sévèrement le prêtre, qu’une fausse honte vous

empêche de confesser tous vos péchés. N’oubliez pas que vous êtes au

tribunal de la pénitence; que vous devez découvrir à votre juge toutes

les plaies de votre âme, lui en révéler les causes avec leurs

circonstances aggravantes, sans rien déguiser ni diminuer... Si un

coupable respect humain vous arrête, je vais vous questionner et vous me

répondrez.

Elle demeurait la tête courbée, attendant avec inquiétude ce terrible

interrogatoire. Le curé soupira profondément, puis, d’une voix

prudemment assourdie:

--Vous recevez depuis quelque temps une personne dont la fréquentation

est pleine de périls...

Elle releva vivement les yeux et regarda le prêtre d’un air effarouché.

--Vous savez, continua-t-il, de qui je veux parler?

Elle tressaillit, puis d’une voix timide:

--Mais, objecta-t-elle, je reçois celui auquel vous faites sans doute

allusion comme j’ai reçu son prédécesseur.

--Ce n’est pas la même chose... Le prédécesseur de cette personne était

un homme âgé, d’une piété fervente, tandis que le nouveau venu est

jeune, beaucoup trop jeune pour que ses assiduités ne soient pas un

danger.

--Un danger... pour qui? murmura-t-elle en regimbant.

--D’abord pour l’enfant que vous avez adoptée, et qui va revenir aux

vacances, et aussi pour vous.

--Pour moi!... Mon père, la personne dont vous parlez ne s’est jamais

départie envers moi de la réserve et du respect d’un homme bien élevé.

Je n’aurais pas souffert, d’ailleurs...

--Je vous répète, interrompit le prêtre avec irritation, que ses visites

sont un péril pour votre âme... La chair est faible, et vous n’êtes pas

d’un âge qui vous mette à l’abri des désirs coupables.

--Mon père!

--Oserez-vous nier que les regards de ce jeune homme ne se portent

constamment sur vous avec une expression de détestable concupiscence?...

Je l’ai remarqué, moi, prêtre; j’en ai été scandalisé, et d’autres l’ont

été comme moi.

Elle restait muette et comme abîmée dans sa confusion.

--Or, poursuivit-il, du moment qu’il y a scandale, c’est à vous de le

faire cesser. «Malheur, dit l’Ecriture, à celui par qui le scandale

arrive!» Vous vous croyez aujourd’hui à l’abri des tentations de

l’esprit malin; c’est de l’orgueil pur... L’abîme attire l’abîme, et je

vous dis que cet homme vous aime d’un amour illicite...

Il respira bruyamment, puis ajouta avec un accent d’autorité:

--Il faut cesser de le voir, il faut le fuir pour le salut de votre âme,

pour votre réputation, pour le monde... C’est la pénitence que je vous

impose. Réfléchissez à ce que je vous ai dit et revenez dans huit jours

à ce saint tribunal... En ce moment je ne puis vous donner

l’absolution... Achevez votre: «Je me confesse à Dieu.»

Et, tandis que, visiblement troublée, elle se frappait la poitrine en

murmurant: «C’est ma faute, ma très grande faute!» le curé marmotta la

formule de la bénédiction, puis, relevant vers elle son regard perçant:

--Allez en paix! fit-il; et la cloison mobile, glissant sur les

rainures, se referma brusquement.

Mme Lebreton sortit, toute rouge, du confessionnal. Elle était si remuée

par les paroles du prêtre, et si en désarroi, qu’elle oublia de faire sa

prière à la Vierge, et, traversant rapidement la nef, elle se trouva

soudain sur la place, dont la pleine lumière l’éblouit. Elle ouvrit son

ombrelle, autant pour accoutumer ses yeux à ce flamboiement du soleil de

juillet que pour dérober sa figure bouleversée aux yeux curieux des

dames de la poste, sans cesse embusquées derrière leurs rideaux

entre-bâillés. Elle s’achemina lentement vers la Mancienne. Au sortir de

la glaciale humidité de l’église, la chaleur de cette journée d’été lui

faisait du bien. Le soleil, déjà oblique, allongeait les ombres des

tilleuls de la promenade d’Entre-deux-Eaux, et un frisson d’or courait à

la surface de la rivière sautillante. Mme Adrienne fermait les yeux, et,

dans son cerveau engourdi, une seule pensée revenait avec la ténacité

d’une obsession. Elle se répétait mentalement cette parole du curé: «Je

vous dis que ce jeune homme vous aime!»--Elle poussa distraitement la

petite porte grillée de la Mancienne, traversa la cour, la tête penchée,

les sourcils rapprochés, et elle allait monter chez elle quand, au

milieu du vestibule, sa femme de chambre lui chuchota avec une nuance de

discrétion affectée:

--Pardon, madame, M. Pommeret est dans le petit salon.

Elle tressaillit comme une personne qu’on éveille en sursaut.

--Pourquoi, murmura-t-elle d’une voix brève, ne lui avoir pas dit que

j’étais sortie?

--Madame avait annoncé qu’elle rentrerait vers cinq heures, et j’ai cru

bien faire en priant M. Pommeret d’attendre...

--C’est bien!... Prenez tout cela.

Elle se débarrassa vivement de son mantelet, de son paroissien et de son

chapeau; puis, le cœur battant, les cheveux un peu en désordre, elle

entra dans la pièce où on avait introduit le garde-général.

Ce petit salon, meublé d’un corps de bibliothèque de chiffonniers, de

tables à ouvrage et de sièges bas et confortables, était le séjour

préféré d’Adrienne; elle y travaillait et y recevait ses visiteurs

pendant la semaine.--A cause de la grande ardeur du soleil, les

persiennes avaient été fermées et le store baissé, de sorte qu’une

demi-obscurité régnait dans cette pièce haute de plafond, qu’une

jardinière garnie de fuchsias égayait de sa profusion de clochettes

rouges et de verdures tombantes.

Le garde-général, tournant le dos à l’entrée, debout près du divan,

feuilletait un journal illustré. Au bruit que fit le battant de la porte

il se retourna et aperçut Mme Adrienne qui s’avançait, sérieuse et les

sourcils froncés.

--Pardon, monsieur, commença-t-elle d’une voix dont elle essayait en

vain de dissimuler le tremblement, j’étais sortie... Je regrette qu’on

ne vous l’ait pas dit et qu’on vous ait fait ainsi perdre votre temps.

--On m’avait prévenu, madame, répliqua Francis en s’inclinant, mais on

avait ajouté que vous étiez à l’église et que vous en reviendriez

bientôt... Je me suis permis de vous attendre... Ce n’est pas du temps

perdu.

--C’est du temps mal employé, en tout cas, répondit-elle sèchement et en

tirant ses gants avec un geste d’impatience.

Francis Pommeret la considérait avec étonnement.

--Qu’a-t-elle donc aujourd’hui? se demanda-t-il.

Il songea tout à coup à cette station à l’église.

--Ah! pensa-t-il, tout s’explique: elle aura vu le curé et il l’aura

montée contre moi...

--Ai-je été indiscret? reprit-il en la regardant fixement.

--Il n’y a pas eu indiscrétion de votre part, puisque Zélie a cru devoir

vous engager à m’attendre... Seulement, ajouta-t-elle en rougissant

faiblement, une autre fois je vous prie de ne pas agir aussi

contrairement à nos usages... Ici, on épilogue sur tout, et il est

inutile de faire causer les gens.

Elle disait cela d’un ton bref, saccadé, sans lever les yeux sur lui, la

tête à demi tournée vers la jardinière, et les doigts occupés à

fourrager machinalement dans les retombées des grappes rouges.

--Je ne m’étais pas trompé, songeait Francis, il y a du curé

là-dessous... Ah! monsieur l’abbé, vous me tirez dans les jambes! eh

bien! à bon chat bon rat! nous verrons qui aura le dernier!

Il fit quelques pas de côté, de manière à se trouver en face de Mme

Adrienne, et, lui lançant son regard le plus doucement câlin:

--Madame, murmura-t-il, vous m’avez traité jusqu’à présent avec trop

d’indulgence pour que vous vous refusiez aujourd’hui à m’expliquer la

cause de votre brusque sévérité... Je vous supplie de me répondre

franchement: avouez qu’on vous a excitée contre moi.

Elle rougit de nouveau.

--Eh bien! oui, répliqua-t-elle, je n’ai pas l’habitude de garder les

choses que j’ai sur le cœur, et j’aime mieux vous les dire... Oui, on

trouve que vos visites à la Mancienne sont trop fréquentes. On m’a fait

sentir que j’avais tort de vous recevoir aussi intimement, et que, dans

ma position, votre présence ici était compromettante... Pour ma part, je

n’y avais vu aucun inconvénient, et je vous rends cette justice que vous

n’avez jamais donné le moindre prétexte à de pareilles accusations...

Mais vous savez ce que c’est qu’un village, et combien l’opinion

publique y est malveillante.

--Oui, dit Francis amèrement, je m’imagine qu’on n’a pas dû être tendre

à mon égard... Mais à vous, madame, que peut-on reprocher?

--On me reproche de vous avoir ouvert ma porte trop facilement... Oh!

croyez bien, monsieur, continua-t-elle en joignant les mains et en

levant vers lui ses yeux humides, croyez bien qu’il m’est pénible de

vous répéter de pareilles choses et que je regrette profondément ce qui

arrive!

--Adieu, madame, répondit-il froidement en prenant son chapeau; il ne me

reste plus qu’à vous demander pardon des ennuis que je vous ai causés et

à vous remercier des bontés que vous avez eues pour un étranger...

Il accompagna ces paroles d’un long regard attristé.

--Adieu! fit-il encore en s’inclinant et en se dirigeant lentement vers

la porte.

Elle songea qu’il s’en allait froissé et humilié, qu’il ne reviendrait

plus à la Mancienne, que tout serait fini entre eux... Son cœur se

serra, et, l’amour triomphant de sa prudence, elle le rappela:

--Monsieur Pommeret, s’exclama-t-elle, je ne veux pas que nous nous

quittions fâchés... Ne partez pas ainsi!

Il s’arrêta.

--Vous m’en voulez de vous avoir parlé aussi franchement? reprit-elle

d’une voix singulièrement amollie.

--Non, madame.

--Alors pourquoi me quittez-vous si brusquement?

--Parce que, du moment où nous ne devons plus nous voir, une brusque

séparation est le parti le plus sage... le moins cruel... pour moi, du

moins.

Elle avait détourné la tête et fixait obstinément les yeux sur les

fleurs du store:

--Vous dites cela, continua-t-elle, avec une amertume qui me prouve

combien je vous ai irrité.

--Je ne suis irrité que contre les gens dont les commérages vous ont

causé tout cet ennui.

--Oui, c’est odieux! murmura-t-elle en se tordant nerveusement les

mains; oui, il y a des gens qui ont l’esprit si méchant qu’ils voient le

mal dans tout!... Si on les écoutait, on finirait par croire à des

choses auxquelles on n’avait jamais pensé.

Francis avait de nouveau posé son chapeau sur un guéridon et il se

rapprochait peu à peu de Mme Adrienne.

--On m’a donc bien noirci dans votre esprit? demanda-t-il d’une voix

insinuante.

Elle haussait les épaules et gardait le silence.

--De quel crime m’accuse-t-on?

--Il ne s’agit pas d’un crime... N’insistez pas... Je rougirais de vous

répéter les absurdités qu’on a imaginées.

--Je désire pourtant que vous me les répétiez, poursuivit-il en dardant

vers Mme Lebreton un regard très tendre qui la troubla délicieusement;

un accusé a le droit de connaître les méfaits qu’on lui reproche.

--Non, je ne peux pas! balbutia-t-elle.

--Laissez-moi au moins essayer de les deviner... On incrimine mes

visites à la Mancienne?

--C’est vrai.

--Et on ajoute qu’elles sont compromettantes, parce que j’ai trop de

plaisir à vous voir... parce que je vous aime?

Elle fit signe que oui, et, sa confusion augmentant, elle s’assit à

l’extrémité du divan et se couvrit les yeux avec l’une de ses mains.

--Eh bien! on a raison! s’écria-t-il, et c’est l’exacte vérité... Je

vous aime!

Elle restait immobile, confuse, étourdie. Cet aveu d’amour,--le premier

qu’on lui eût adressé,--l’effrayait à la fois et l’enivrait. Elle

l’écoutait comme une musique étrange et suave; elle n’osait remuer,

comme si elle eût craint, au moindre mouvement, de faire envoler cette

sensation nouvelle, qu’elle savourait avec la volupté inquiète

particulière aux joies défendues.

--Oui, continua-t-il en se penchant vers elle, je vous aime!... Et vous

l’auriez toujours ignoré, si d’autres, plus clairvoyants que vous, ne

s’en étaient aperçus.

Involontairement, elle fit un signe de tête. Etait-ce pour affirmer sa

complète ignorance ou, au contraire, pour insinuer qu’elle avait tout

deviné bien avant les autres?... Ce fut dans ce dernier sens que Francis

Pommeret interpréta ce geste mystérieux, car, avec une hardiesse qui

démentait l’humilité de ses paroles, il s’assit près d’elle.

--Quoi! vous le saviez? s’écria-t-il.

Elle ne pouvait parler; les mots s’arrêtaient dans sa gorge sèche. Pour

toute réponse elle joignit ses deux mains avec une expression

suppliante, comme pour lui demander de ne pas la questionner davantage.

Ce mouvement laissa à découvert son visage, et, dans ses yeux profonds,

Francis vit rouler deux larmes qui ne tombèrent pas, mais qui

disparurent dévorées par la flamme des regards et par la chaleur des

joues couvertes de rougeur.

--Vous le saviez? répéta-t-il, et je vous fais pleurer!... Ah!

laissez-moi vous demander pardon de tout le chagrin que je vous cause.

La vue de ces yeux brillants et humides, de ces joues brûlantes lui

faisait perdre le sang-froid à son tour. Il s’était agenouillé devant

Mme Adrienne, et, malgré une muette résistance, il avait dénoué les

mains de la jeune femme et les serrait dans les siennes.

Maintenant le péril du tête-à-tête se compliquait de sensations plus

aiguës et plus troublantes. La pression des mains étroitement serrées,

le frôlement de cette robe de dévote, le contact des genoux d’Adrienne,

tout cela formait un ensemble de séductions irrésistibles pour un jeune

homme rendu plus entreprenant par six mois de sagesse. Mme Lebreton lui

semblait plus charmante encore que le jour de leur promenade au clair de

lune, et il en était positivement amoureux. Quant à elle, jamais elle

n’avait éprouvé ce qu’elle ressentait en ce moment. Cette brusque

explosion d’amour la prenait au dépourvu; toute neuve à de pareilles

émotions, elle restait désarmée et prise de vertige. La lourdeur

endormante produite par l’atmosphère de cette chaude après-midi de

juillet la rendait plus faible encore.--Un silence profond régnait dans

la petite pièce hermétiquement close; derrière les persiennes et le

store, on devinait, à une vague réverbération dorée, la violence du

soleil du dehors, baignant de sa clarté implacable le jardin aux fleurs

à demi pâmées. Entre la vitre et la mousseline du rideau, une mouche

emprisonnée bourdonnait, se taisait et bourdonnait de nouveau. Et à

travers ce silence, Francis, toujours agenouillé et de plus en plus

grisé, jetait de brèves paroles, décousues, à peine articulées, comme un

refrain toujours pareil et toujours délicieux:

--Je vous aime!... Vous êtes ma seule préoccupation... ma seule

adoration!

Elle écoutait, les yeux fermés, ces mots d’amour dont les syllabes

caressantes coulaient comme un philtre dans ses oreilles, vierges encore

d’une pareille musique. Elle se laissait bercer et endormir par cette

tendre litanie, et ses lèvres, devenues lourdes, ne s’ouvraient que pour

murmurer, comme dans un rêve, de vaines et craintives supplications.

--Prenez garde!... Relevez-vous, je vous en prie... Si l’on venait!

Il n’y avait dans ces protestations rien qui fût de nature à refroidir

l’élan de Francis; au contraire, il y trouvait presque une autorisation

tacite à pousser plus avant. Maintenant il couvrait de baisers les mains

qu’il tenait toujours prisonnières et il répétait:

--Je n’ai jamais aimé que vous!

--Ne vous moquez pas de moi! murmura-t-elle en se réveillant à demi,

soyez raisonnable... ne restez pas à genoux!

Il se releva en effet, mais ce fut pour s’asseoir tout contre Mme

Lebreton, et, à un mouvement effarouché qu’elle fit, il la prit dans ses

bras. Elle fut si abasourdie de cette nouvelle hardiesse qu’elle se

défendit à peine. Elle avait refermé les yeux, et derrière ses paupières

closes, elle entrevoyait, comme dans un lointain confus, la boiserie

sombre du confessionnal, elle entendait vaguement la voix du curé irrité

lui disant:--Ce jeune homme vous aime!--Et c’était bien vrai, il

l’aimait, et il était là qui le lui chuchotait tout bas contre

l’oreille.

--Ah! balbutia-t-elle, c’est mal! c’est mal!... Pourquoi vous ai-je

connu?

--Laissez-moi! ajouta-t-elle avec un long frémissement de tout le corps

et en s’arrachant à l’étreinte du garde-général.

Au moment où elle se débattait et reprenait possession d’elle-même, on

frappa discrètement deux coups à la porte du petit salon. Francis

s’était instinctivement reculé, et Mme Lebreton s’était levée...

--Entrez! dit-elle d’une voix sourde.

C’était Zélie, la femme de chambre, dont la figure discrète et un peu

hypocrite s’encadra dans l’entre-bâillement de la porte.

--Pourquoi avez-vous frappé? demanda avec irritation Mme Adrienne, dont

l’orgueil s’était soudain exaspéré à la pensée de cette précaution

inusitée et injurieuse... Ne pouviez-vous entrer tout simplement comme

d’habitude?

--Je venais annoncer à madame que le dîner était servi, et je croyais,

je craignais...

--Cela suffit!... Une autre fois dispensez-vous de ces excès de zèle...

Et, comme pour prouver qu’elle était au-dessus de pareilles

suppositions, elle ajouta en se tournant à demi vers Francis:

--Mettez un second couvert; M. Pommeret dîne avec moi.

V

Les premières semaines d’août avaient été très orageuses; la pluie était

tombée en abondance, et les jardins de la Mancienne en étaient encore

tout ruisselants. L’Aubette, brusquement grossie, ayant changé en

torrents les cascatelles du parc, les pelouses gardaient les traces

limoneuses de ce soudain débordement. L’ouragan avait endommagé les

arbres; des jonchées de brindilles et de feuilles vertes couvraient la

surface de la pièce d’eau, et les rosiers, courbés au ras du sol,

laissaient traîner dans le sable leurs touffes de roses

épanouies.--Nu-tête, les jupes relevées au-dessus de la cheville, Mme

Lebreton visitait les plates-bandes mouillées, constatant les dégâts,

promenant ses mains protégées par de vieux gants dans les trochées

terreuses, relevant ici une tige couchée, donnant plus loin un coup de

sécateur. Elle avait coupé, chemin faisant, deux œillets rouges et les

avait attachés à son corsage. Sa démarche avait quelque chose de plus

léger et de plus allègre que de coutume. Ses yeux bruns scintillaient,

ses joues mates s’étaient nuancées de rose. De même que l’orage avait

rafraîchi l’air et la verdure, on eût dit qu’il avait donné à Mme

Adrienne un revif de jeunesse et d’épanouissement. Tandis qu’elle

visitait ses massifs effondrés et ses parterres défoncés, elle entendit

le sable crier sous un pas lent et mesuré; elle tourna la tête et

aperçut l’abbé Cartier à l’extrémité d’une allée.

Le long corps émacié du prêtre s’enlevait en noir sur la verdure; la

pleine lumière semblait augmenter encore sa maigreur austère et sa

physionomie ascétique. Mme Lebreton, qui ne l’avait pas revu depuis

l’après-midi du confessionnal, c’est-à-dire depuis près de trois

semaines, ne put dissimuler son embarras. La rougeur de ses joues

s’accentua, pendant que le curé, ramenant les plis de sa soutane

flottante et soulevant son tricorne, l’abordait avec un salut

cérémonieux et compassé.

--Bonjour, monsieur le curé, murmura-t-elle d’une voix un peu émue,

comment vous portez-vous?

--Pardonnez-moi de vous déranger si matin, madame, dit-il sans répondre

à sa question, je fais la quête mensuelle pour mes pauvres et je n’ai

pas cru devoir passer devant la Mancienne sans vous demander votre

offrande.

--Vous avez eu raison, monsieur le curé, et c’est à moi de m’excuser de

vous recevoir dans ce négligé... Vous me surprenez en costume de

jardinière.

Le curé jeta un regard oblique sur le cou nu de la veuve, sur

l’échancrure du corsage empourpré par les œillets rouges, puis il baissa

les yeux d’un air choqué, et ses lèvres minces se pincèrent encore plus

que d’habitude.

Joubert dit quelque part que «les parfums cachés et les amours secrets

se trahissent.» Il se dégageait de la personne d’Adrienne Lebreton une

odeur d’amour et de voluptueuse satisfaction qui fut pour le prêtre une

révélation soudaine et qui lui fit éprouver un intime frémissement de

pieux dégoût et de sainte colère.

--Voulez-vous avoir la bonté de me suivre, reprit-elle en dénouant les

tirettes de sa robe, dont les plis retombèrent modestement sur ses

pieds; je vous remettrai mon offrande...

Le curé emboîta le pas silencieusement derrière elle, en gardant

toujours sa mine renfrognée. Quand ils furent dans le petit salon, elle

ouvrit le tiroir d’un chiffonnier, y prit deux louis, et les déposa dans

la main osseuse du doyen.

--Voici pour vos pauvres, monsieur le curé, dit-elle en s’inclinant.

L’amour heureux rend les cœurs plus charitables et les mains plus

donnantes; l’aumône était deux fois plus importante que d’ordinaire,

mais ce gâteau inespéré n’eut pas le don d’adoucir Cerbère. Sans quitter

son air maussade, M. le curé empocha la généreuse offrande de la veuve

et se contenta de remercier du bout des lèvres.

--J’ai regretté, continua Mme Lebreton, que vos occupations ne vous

aient pas permis de venir dîner dimanche dernier à la Mancienne... Du

reste, je n’ai pas eu de chance cette fois; il m’a manqué encore

d’autres convives: les dames de la poste, ainsi que le notaire et sa

femme.

Le curé prit l’air étonné d’un homme qui ignore ce qui se passe dans sa

paroisse.

--En vérité!... Ces dames étaient-elles absentes d’Auberive?

--Non; les demoiselles Chesnel étaient retenues par un travail urgent,

et Mme Bouchenot était souffrante... Mais vous, monsieur le curé, vous

n’étiez ni absent, ni malade... Pourquoi m’avoir fait faux-bond?

--Excusez-moi, madame, murmura-t-il en pinçant les lèvres, et permettez

que je garde pour moi les raisons de mon abstention.

Mme Adrienne avait redressé brusquement la tête.

--Vos raisons, répliqua-t-elle en essayant de sourire, sont donc bien

mauvaises, monsieur le curé, pour que vous craigniez de me les dire?

Il salua cérémonieusement:

--Je les crois bonnes, mais je vous en prie, madame, n’insistez pas...

Laissez-moi conserver avec vous une réserve dont je ne me suis pas

départi depuis notre dernière entrevue.

En entendant ces paroles entortillées, Mme Lebreton pâlit.

--J’insiste, au contraire, reprit-elle d’un ton bref, et je vous supplie

de vous expliquer, monsieur le curé; j’aime les situations nettes.

L’abbé Cartier poussa un soupir sifflant et contristé.

--Vous le voulez, madame? Eh bien! soit.

Il continua d’une voix assourdie:

--Lorsque j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec vous pour la dernière

fois, je ne vous ai pas épargné certains conseils dictés par une sage

circonspection... Vous avez cru devoir les dédaigner... Voyant mon

autorité pastorale méconnue, il ne me restait plus qu’une chose à faire:

m’abstenir... En m’asseyant de nouveau à votre table, j’aurais eu l’air

d’autoriser par ma présence des choses que je déplore, et j’aurais

scandalisé mes paroissiens, qui le sont déjà assez par le spectacle de

ce qui se passe...

--Que se passe-t-il donc et de quel scandale parlez-vous? s’écria

Adrienne.

--Vous le demandez, madame?... Me sied-il bien à moi, prêtre, de vous

répéter les propos qui courent le pays?

--Oui, je le désire... Vous vous êtes trop avancé pour ne point aller

jusqu’au bout... Que dit-on, s’il vous plaît?

--On dit que M. Pommeret vient ici très souvent, non seulement en plein

jour, mais le soir...

--C’est vrai, M. Pommeret passe quelques-unes de ses soirées à la

Mancienne... Quel mal y voit-on?

--Si le mal n’existe pas, et je l’espère, poursuivit le curé en baissant

les yeux, pourquoi ce jeune homme, au lieu de sortir comme tout le monde

par la grille, s’échappe-t-il à la nuit close par la petite porte du

parc?

--Mais c’est un véritable interrogatoire! s’exclama Adrienne avec un

rire nerveux. Continuez, je vous en prie.

--Excusez-moi, il y a des choses que ma bouche ne doit pas répéter.

--Vous pouvez les répéter, dit-elle d’un ton hautain, puisque je consens

à les entendre.

--On ne se cache que pour mal faire, ajouta le prêtre sévèrement.

--Pourquoi me cacherais-je?... Ne suis-je pas veuve et libre de ma

personne?

--On n’est jamais libre de braver l’opinion publique... Savez-vous ce

que crient tout haut nos paysans? «Quand on est riche, on se croit tout

permis!» Voilà ce qu’ils disent, et si, par politique ou par intérêt,

certaines personnes persistent à vous faire bon visage, croyez bien

qu’elles se dédommagent lorsqu’elles sont hors de votre présence...

--Pardon! les bonnes âmes qui s’occupent de moi, et vous-même, monsieur

le curé, vous oubliez une chose: c’est que je suis veuve, je vous le

répète, et que je puis avoir le désir légitime de changer de

condition... Depuis quand considère-t-on comme un scandale de voir une

veuve encore jeune songer à un second mariage?

La bouche du prêtre se plissa et un sourire sardonique erra sur ses

lèvres.

--Ah! dit-il, du moment que vous croyez à des intentions de mariage de

la part de M. Pommeret!...

--Et quelles intentions voulez-vous donc qu’ait un homme loyal et bien

élevé à l’égard d’une femme qu’il aime? s’écria Mme Lebreton devenant

cramoisie.

--Me préserve le ciel de porter un jugement téméraire! soupira le curé

en secouant la tête, mais j’ai une médiocre confiance dans les

intentions des jeunes gens sans principes.

--Monsieur le curé, vos préventions vous font dépasser la mesure,

répondit sèchement Adrienne. Elles sont aussi injurieuses pour moi que

pour M. Pommeret... Me croyez-vous femme à recevoir intimement un homme

que je ne considérerais pas comme mon futur mari?

--Admettons que cela finisse par un mariage, riposta le prêtre d’un ton

amer, ce sera encore tant pis.

--Pourquoi tant pis?

--Ce jeune homme a dix ans de moins que vous, insinua-t-il avec

malveillance.

--Qu’importe, s’il m’aime telle que je suis?

--Il est vrai qu’il est sans fortune, ajouta le curé en ricanant.

--Monsieur! protesta Mme Lebreton indignée, j’aime M. Pommeret et j’ai

confiance en lui.

--Et cette enfant que vous aviez adoptée, la sacrifierez-vous aussi à

vos nouveaux projets?

--Denise vivra avec nous, et M. Pommeret lui servira de père.

--Un père bien jeune! objecta méchamment l’abbé Cartier.--Enfin,

reprit-il en rajustant sa ceinture qui glissait sur ses maigres hanches,

je souhaite que tout ceci tourne aussi bien que vous le désirez,

madame!... Quand dois-je publier vos bans?

A cette question brusquement posée, Adrienne rougit et resta un moment

silencieuse. Les petits yeux renfoncés du prêtre étaient fixés sur elle,

et l’embarras de Mme Lebreton n’échappait pas au perspicace abbé

Cartier. Il devina qu’elle s’était vantée en annonçant comme certaines

les intentions matrimoniales du jeune Pommeret.

--Ah! ah! ce beau mariage n’est pas aussi avancé qu’on essayait de me le

faire croire! songea-t-il en jouissant du trouble où il avait jeté son

interlocutrice.

--Rien ne presse encore, murmura-t-elle... Je vous ferai prévenir quand

l’époque sera fixée.

--Le plus tôt sera le mieux! reprit-il. Je suis votre serviteur, madame.

Il la salua et se retira, laissant Mme Adrienne toute contristée et

pensive. Le soleil avait beau illuminer le jardin, elle voyait tout en

noir maintenant, et les paroles du prêtre lui avaient assombri le reste

de sa journée.

C’est dans cet état de songerie anxieuse que Francis Pommeret la trouva,

lorsqu’à la tombée de la nuit il arriva à la Mancienne.

Ainsi que l’avait insinué le curé, il y passait maintenant presque

toutes ses soirées. De temps à autre, il y entrait ostensiblement, au

grand jour, comme quelqu’un qui va rendre une visite; le plus souvent il

s’y glissait à la nuit close, après avoir fait un long détour par le

chemin de la Grand’Combe. Il s’introduisait alors par la petite porte du

parc, entre-bâillée juste à point pour lui livrer passage. Il croyait

ainsi dépister l’attention du village, et il se figurait naïvement que

personne ne se doutait de son manège. Les amoureux sont pleins de ces

illusions enfantines; ils sont persuadés que, pour n’être pas vus, il

leur suffit d’avoir la bonne intention de ne pas se laisser voir. Ces

subterfuges d’autruche qui s’imagine être invisible parce qu’elle

enfouit sa tête dans un buisson, ne trompaient plus personne à Auberive.

Chaque soir, le garde-général était épié secrètement. On savait

exactement l’heure à laquelle il entrait à la Mancienne, le temps qu’il

y passait, le chemin qu’il prenait pour en sortir; et le curé n’avait

rien exagéré en affirmant que l’imprudente conduite des deux amoureux

commençait à exciter une sourde indignation chez les petites gens comme

chez les notables du bourg.

A la lueur de la lampe posée dans un coin du salon, Francis Pommeret

remarqua bien vite les sourcils froncés d’Adrienne et l’expression de

tristesse répandue sur sa physionomie.

--Qu’avez-vous? lui demanda-t-il en l’attirant près de lui.

Il lui avait pris les mains et la regardait tendrement en face.

--J’ai reçu la visite du curé, répondit-elle, et il m’a dit des choses

qui ont teint mes idées en noir.

--Je n’aime pas cet homme, s’écria Francis; il est haineux et rancunier

comme tous les gens bilieux... Sa bile malfaisante s’extravase jusque

dans ses moindres paroles... Qu’a-t-il encore inventé pour vous mettre

l’âme à l’envers?

--Il n’a rien inventé, malheureusement!... Il s’est contenté d’appuyer

durement le doigt sur la plaie, en me rapportant tout le mal qu’on pense

de moi et en me reprochant d’être un objet de scandale pour sa paroisse.

--L’abbé Cartier prend ses désirs pour des réalités... Il cherche à vous

éloigner de moi, parce qu’il devine que je vous aime.

--Il n’a pas eu grand’peine à le deviner, reprit Mme Adrienne avec un

sourire attristé, car je le lui ai moi-même déclaré.

--Quelle imprudence! s’exclama le garde-général; il va le répéter dans

toutes les maisons d’Auberive!

--Il n’aura pas besoin de le répéter, poursuivit-elle en secouant la

tête, tout le village sait déjà à quoi s’en tenir sur notre compte... Je

ne suis ni sourde ni aveugle, et je remarque bien que les gens d’ici ne

sont plus les mêmes pour moi. Rien ne m’échappe, ni la froideur réservée

de mes anciennes relations, ni les regards sournois et les chuchotements

des paysans quand je passe dans les rues, ni les précautions

injurieusement discrètes de mes domestiques... On me juge, on me juge

sévèrement, et je l’ai mérité... La malignité publique ne se marque pas

encore ouvertement, parce qu’ici la population est timide, mais il ne

faut qu’une circonstance malheureuse pour tout faire éclater... Je ne

vous reproche rien, mon ami, ajouta-t-elle en voyant la figure de

Francis se rembrunir, je ne regrette rien!... Même dans cette situation

tristement fausse, je me trouve heureuse de vous avoir connu... Mais je

ne voudrais pas que cette enfant que j’ai adoptée et qui va revenir ici

aux vacances, je ne voudrais pas que Denise fût exposée à entendre

blâmer ma conduite, ni qu’elle fût témoin de quelque fâcheux éclat...

Aussi j’envisage sérieusement les choses et je pense qu’il faut prendre

un grand parti.

--Quel parti? murmura le jeune Pommeret, qui se méprenait sur le sens de

cette allocution et avait une mine allongée... Il croyait qu’elle allait

lui dire de rompre et il se voyait déjà banni de la Mancienne.

--Francis, reprit-elle d’une voix un peu tremblante, mais dont le ton

s’était néanmoins haussé et devenait vibrant, m’aimez-vous bien fort?...

Non pas comme un enfant qui se monte la tête pour la première femme

qu’il trouve à son gré, mais comme un homme sérieux, loyal?...

M’aimez-vous d’un amour solide et durable?

--Je vous adore! répondit-il en lui baisant les mains et en les retenant

dans les siennes, et rien ne pourra me séparer de vous.

--En ce cas, mon ami, il faut imposer silence aux mauvaises langues et

rendre notre situation nette, inattaquable... Il faut nous marier le

plus tôt possible.

Francis Pommeret eut un mouvement d’effarement qui lui fit lâcher les

mains de Mme Adrienne. Il fut pris d’un soudain éblouissement, et dans

un éclair il vit, comme du haut d’une montagne, le riche domaine de la

Mancienne, le parc, les bois, les fermes et les prés, les rentes et les

sacs d’écus étalés à ses pieds, tandis qu’une invisible voix lui

chuchotait à l’oreille: «Toutes ces richesses sont à toi, toi, pauvre

hère, le sixième enfant d’une famille de petits bourgeois, où, de tout

temps, on a tiré le diable par la queue!...» Cela dura à peine deux

secondes, puis les réflexions vinrent coup sur coup avec une rapidité

électrique.

Il faut rendre cette justice au garde-général que jamais l’idée d’un si

merveilleux dénoûment n’avait été sérieusement agitée dans son esprit.

Il n’était ni cupide ni ambitieux. Chez ce garçon sanguin et bien

portant, l’amour du plaisir prédominait sur les facultés raisonneuses et

calculatrices. Il avait été entraîné vers Mme Lebreton, non point par

l’arrière-espoir d’un beau mariage, mais par ce premier et tumultueux

bouillonnement d’un sang chaud qui pousse un jeune homme de vingt-quatre

ans, bien équilibré et bien en point, à courtiser une femme jeune encore

et très désirable,--surtout quand cette personne possède seule, dans un

pays perdu, cette grâce féminine et cette élégance mondaine qui sont un

assaisonnement de plus pour un vaniteux et un voluptueux de l’espèce de

Francis. Il avait vu dans cette conquête un moyen de satisfaire ses

appétits de plaisir, tout en passant son temps confortablement, et il

n’avait jamais regardé au-delà. Maintenant qu’il avait atteint le sommet

où il avait rêvé de s’élever et qu’il entrevoyait de nouvelles

perspectives non prévues, il en était plus ébloui qu’émerveillé. Il

n’avait guère jusque-là songé sérieusement au mariage, et la pensée de

se lier pour toujours, quand il avait à peine tâté de la vie, le rendait

tout d’abord plus méditatif qu’enthousiaste.

Mme Adrienne regardait avec inquiétude sa mine hésitante et songeuse.

--Vous ne me répondez pas! balbutia-t-elle d’une voix étranglée.

--Pardon! dit-il enfin... Songez que je suis pauvre comme Job et que

vous êtes, à ce qu’on prétend, trois fois millionnaire... Si j’accepte

le bonheur que vous m’offrez, les envieux et les malveillants

m’accuseront de vous avoir épousée pour votre argent... Voilà ce qui me

fait hésiter.

Les yeux bruns de Mme Lebreton jetèrent à Francis deux regards baignés

de tendresse et de reconnaissance. Elle lui savait gré d’un pareil

scrupule; elle triomphait de cette réponse qui faisait tomber à plat les

méchantes insinuations du curé, et lui montrait les côtés délicats et

fiers du caractère de l’homme qu’elle aimait.

--Cher! reprit-elle en saisissant les mains de Francis, je vous remercie

de m’avoir répondu franchement et je vous aime encore davantage... Si de

pareilles considérations vous font hésiter, que dirai-je donc, moi, qui

ai dix ans de plus que vous? L’âge met entre nous une bien autre

disproportion que la fortune... Je vous aime mieux que vous ne

m’aimez!... En insistant sur cette misérable question d’argent, vous

allez me faire croire que vous avez plus d’amour-propre que d’amour...

Je suis aussi orgueilleuse que vous, et cependant j’ai mis mon orgueil

sous mes pieds pour me donner à vous tout entière.

Il allait répliquer et protester. Elle lui ferma gentiment la bouche

avec sa main.

--Taisez-vous! chuchota-t-elle avec un accent passionné qui chatouilla

délicieusement Francis... D’abord, monsieur, je ne veux pas vous mettre

le poignard sur la gorge... Ne parlons plus de cela, ce soir; mais

réfléchissez-y sérieusement, et demain seulement rapportez-moi votre

réponse.

Elle l’entraîna dans les allées du parc silencieux et noir, sous un ciel

encore lourd et orageux. Les massifs sentaient déjà l’automne; les phlox

à demi séchés, les roses-thé qui s’effeuillaient et les clématites

épanouies imprégnaient l’air d’une odeur amollissante, d’un

alanguissement endormeur, qui auraient énervé des résolutions plus

énergiques que celles du jeune Pommeret. Tenant le bras de Mme Adrienne

serré contre son bras, il écoutait rêveusement le glou-glou des

ruisseaux qui coulaient sous les ponts rustiques; il regardait dans

l’écartement des grands marronniers sombres la façade blanchissante de

la Mancienne. La lampe du salon éclairait d’une lueur orangée la

porte-fenêtre du rez-de-chaussée, et, dans cette obscurité mystérieuse,

l’habitation avait un air plus somptueux et plus imposant encore.

Francis songeait qu’il n’avait plus qu’un mot à dire pour que toute

cette opulence fût à lui; en même temps, avec un mouvement d’orgueil

satisfait, il se remémorait sa première visite à la Mancienne, quand,

morfondu par la bise de février et esseulé, il s’était arrêté sous ces

mêmes arbres, et avait jeté son premier regard de convoitise sur les

jardins et la maison...

Ils étaient assis depuis longtemps déjà sur un banc rustique et s’y

oubliaient, quand l’horloge sonna onze heures. Mme Adrienne reconduisit

le jeune homme jusqu’à la petite porte, et, lui serrant les deux mains

avec une énergie un peu nerveuse:

--A demain soir! lui dit-elle.

Francis Pommeret regagna, par des ruelles détournées, la promenade

d’Entre-deux-Eaux. Tout le bourg paraissait endormi. Le ciel était

couvert, et les branches touffues des tilleuls plongeaient la promenade

dans des ténèbres si noires que le garde-général avait grand’peine à se

maintenir au milieu de la chaussée qui sépare les deux bras de l’Aube.

Au tournant qui domine l’abreuvoir, un obstacle à la fois élastique et

résistant fit soudain trébucher Francis, et, n’eût été le tronc d’un

tilleul auquel il se raccrocha, il aurait pris un bain au plus bel

endroit de la rivière. Après s’être remis sur pied, il essaya en

tâtonnant de se rendre compte de la cause de sa chute, et reconnut

qu’une corde avait été tendue à hauteur des genoux, en travers du

chemin, de façon à faire faire un plongeon dans l’Aube à quiconque

suivrait nuitamment et étourdiment le chemin d’Entre-deux-Eaux. Il

articula un violent juron. Au même moment, il entendit de gros éclats de

rire résonner aux fenêtres obscures de la maison voisine. Evidemment,

c’était pour lui qu’on avait préparé ce traquenard, et les mauvais

plaisants qui lui avaient joué ce tour se gaussaient de sa mésaventure,

croyant que leur farce avait pleinement réussi.--Quand il arriva au

seuil de son auberge, il trouva contre l’ordinaire la porte fermée aux

verrous, et, pour la faire ouvrir, il dut heurter assez longtemps à

coups de poing, tandis que le gros rire agaçant continuait dans la

maison d’en face.--Les gens de l’auberge étaient sans doute de

connivence avec les farceurs qui avaient tendu la corde, car ce fut

seulement au bout de cinq minutes que la maîtresse d’hôtel, tout

habillée, daigna ouvrir. Elle feignit un étonnement gouailleur.

--Quoi! c’est vous, monsieur le garde-général? Eh bien! vrai, je ne vous

savais point dehors, et il y a beau temps que je vous croyais mussé dans

votre lit!

Tout en parlant, elle soulevait son lumignon et examinait Francis des

pieds à la tête, pensant le trouver trempé comme une soupe.

Il lui arracha le lumignon des mains et monta, furieux, dans sa chambre.

--Adrienne a raison, pensa-t-il en se déshabillant, il faut clore le bec

à ces gens-là, qui deviennent insolents; ce soir, ils se sont attaqués à

moi; demain, si je n’y mets ordre, ils s’attaqueront à elle.

Le dimanche suivant, un peu avant la grand’messe, les paysans, qui

badaudaient sur la place en attendant le dernier coup, virent

l’appariteur ouvrir le grillage du cadre où l’on affichait les actes de

la mairie, et y coller une demi-feuille de papier timbré couverte

d’écriture. Les curieux se rapprochèrent et lurent, avec un émoi que

trahissaient de confuses exclamations, la première publication de

mariage projeté entre «Pierre-François Pommeret, garde-général des

forêts, demeurant à Auberive,--et Laurence-Marie-Adrienne Ormancey,

veuve en premières noces de Marcel Lebreton, demeurant à la Mancienne,

même commune.»

Mlle Irma Chesnel, qui, de la fenêtre du bureau de poste, observait les

hochements de tête et les ricanements des paysans attroupés, ne put

résister à la curiosité qui la démangeait et alla, cheveux au vent, se

mêler au groupe qui s’amassait devant le grillage municipal. Elle

déchiffra lentement le griffonnage du maître d’école. Quand elle

retraversa la place, elle avait le nez pincé et les coins des lèvres

tombants.

--Ça y est, ma chère! s’écria-t-elle en rentrant dans le bureau où sa

sœur ficelait les paquets de son courrier; elle l’épouse, ils sont

affichés!

--La sotte! s’exclama à son tour la receveuse des postes en maniant

au-dessus de la flamme son bâton de cire à cacheter.

--C’est égal! reprit Mlle Irma, qui crevait de dépit... il y a des gens

qui ont de la chance, et le garde-général peut se flatter d’avoir fait

un beau rêve!... Je lui souhaite beaucoup de plaisir avec une femme qui

a dix ans de plus que lui!

--Ma chère, répliqua sentencieusement Mlle Chesnel aînée, tandis qu’elle

étendait sa cire sur les ficelles croisées, à cheval donné on ne regarde

pas la bride... C’est elle que je plains: elle fait une sottise et elle

s’en mordra les doigts!

Sauvageonne · 第 8 / 15 题