desormais parlant aux simples femmes de labour es villages auquelles
n'est mestier deffendre les grans paremens ne oultrageux habitz. Car de
ce sont bien gardees & non pourtant quoy que elles soyent nourries
communement de pain bis de lart de potage & de eaue abuvrees & que assés
de peine trayent est leur vie plus seure & en plusgrant souffisance que
de telles sont bien hault assises. Et pource que toute creature de
quelque estat qu'elle soit a mestier d'introduction & bien vivre nous
plaist que elles soyent participans en nos leçons si leur dirons ainsi
entendés simplettes femmes qui demourés es villaiges es platz païs ou es
montaignes qui ne povez mye souvent ouÿr ce que l'eglise admoneste a
toute creature pour son sauvement si n'est par vos curés ou chapelains
au dimenche au prosne en brief sicomme dire le scevent retenés nostre
leçon a vous adrecee s'il est ainsi que aller puisse jusques a vos
oreilles affin que ignorance qui vous peut decevoir par faulte de plus
sçavoir ne vous destourner de sauvement. Si devés sçavoir tout
premierement qu'il est ung seul dieu tout puissant tout bon tout juste &
tout saige a qui nulles choses sont celees qui rend guerdon a toute
personne ou de bien ou de mal selon ce qu'il a deservy celuy seul doit
estre parfaictement aimé & servy. mais pource qu'il est tant bon qu'il a
aggreable tout service que bon cueur luy presente & tant saige qu'il
scet la possibilite des gens luy suffit que chascun face vers luy selon
sa possibilité & souffist mais que le cueur y soit. Et pource entre vous
de qui il est necessité que le monde soit secouru au labour qui est pour
la sustentacion vie & nourrissement de toute creature humaine parquoy ne
povés tant vacquer ne entendre a le servir en faisant jeusnes disans
oraisons ne aller a l'eglise comme autres femmes de bonnes villes &
toutesvoyes avés aussi bien besoing de sauvement que autres ont comment
doncques qui les servés par autre voye sicomme nous vous dirons / c'est
assavoir en cueur & en voulenté en faitz en dis et en pensee. C'est
assavoir en tant que vous l'aimez de tout vostre cueur vous garderés de
faire a vos voisines ou autres gens ne que vouldriés qu'ilz vous
feissent & que de ce admonnestés bien vos marys / c'est assavoir quant
ilz labourent terres pour autruy qu'ilz le facent bien & loyaulment
comme pour eulx feroient & se c'est a moisson payent leur maistre du
froment qui aura creu en la terre si tel est le marchié & non mye mesler
seigle avec & faire entendant que autre n'a rendu / ne mucent pas les
bonnes brebis ne les meilleurs moutons ches les voisins ou autre part
pour payer le maistre quant vient au partaige des pires ne face acroire
que mortes sont par luy / luy monstrer les peaux d'autres bestes ne le
payent des pires toisons des laines / ne mauvais compte ne luy rendent
de ses voitures ne de ses choses ou de sa volaille. & ne voisent coupper
en aultruy bois sans congié pour lever leurs maisons / & quant vignes
prennent a faire soyent diligent de les faire de toutes façons & en
bonne saison. Et quant ilz seront commis pour leurs maistres de prendre
des autres ouvriers s'ilz les louent six blans le jour ne face mye
acroire que sept coustent et ainsi de toutes telles choses les bonnes
femmes doivent adviser leurs marys qu'ilz s'en gardent / car ilz se
damneroyent & par bien faire & loyaulment leur labeur prennent en gré
leur vie sans faille ilz se sauvent & est vie bonne & aggreable a dieu &
elles mesmes leur doivent aider en ce que elles pevent & bien garder
qu'elles ne voisent ne seuffrent aller leurs enfans rompant hayes pour
en autruy courtilz embler les raisins par nuyt ou par jour / ne autruy
fruitaiges / ne quelconques courtillaiges ne autres choses / ne leurs
bestes ne mettent paistre en gaignages ne au prés de leurs voisins ne
quelconques chose ne tollent autruy ne qu'elles vouldroient que on leur
tollist. voisent a l'eglise le plus qu'elles pourront & payent a dieu
loyaulment leurs dismes & non mye des pires choses & dient des
patenostres paisibles soient avec les voisins sans leur faire dommage en
plait pour pou de chose. Si que assés de villages font que ja ne seront
aises se ilz ne plaident croyent bien en dieu & ayent pitié de ceulx a
qui verront mal avoir & par ces voyes tenir si pourront les bonnes gens
sauver tant hommes comme femmes.
¶ Cy parle a l'estat des povres. chap. .lii.
Si que nous commençasmes aux riches & aprés ce que parlé avons a tous
les communs estas des femmes nous convient terminer nostre euvre aux
estas de dieu aymés & du monde haïs / des povres tant de hommes comme de
femmes en les ennortant de pacience par l'esperance de la couronne qui
leur est promise en disant. O beneurez povres par la sentence de dieu
recordee en l'evangille attendans la possession du ciel par le merite de
povreté paciemment portee resjoyssés vous en ceste haulte promesse de la
joye qui toutes passe & a qui autre n'est comparee & n'est pas promise
aux Roys ne aux princes ne aux riches s'ilz ne sont de vostre regne en
esperit c'est povre de voulenté si que ilz desprisent les richesses &
boubans du monde ne point ne les assavourent. amys treschiers de dieu
aymés plaise vous a retenir nostre admonition se jusques a vostre
congnossance peult aller par quoy elle vous ramentoive ce qui vous peut
aider contre les aguillons d'impacience quant ilz vous poignent de
divers & tresgrans laises que vous portés. C'est assavoir souventesfois
fain & soif froit maulvais logis impotence vieillesse sans amys maladie
sans resconfort & avec ce le despris villennie & deboutemens du monde
sicomme a peu si vous estiés une autre espece de gent & non mye
crestiens. Adonc quant la pointure d'icelle impacience vous assault
affin que par elle ne perdés pas lesditz tresgrans tresors qui promis
vous sont vienne dame esperance aymee de patience atout l'escu de foy
qui fort se combatent contre elle si qu'elle la desconfisse & que la
victoire en soit vostre & l'envaïse fort par telz cinq dars Le premier
qu'elle luy gettera sera tel O povre pecheur ou pecheresse que as tu qui
te complains povreté est il homme au monde qui ne se tenist pour bien
payé d'estre vestu des robbes du roy & de sa livree. He mon createur
tout puissant roy sur tous roys / & moy ta povre creature qui suis
vestue de tes robes en ame & en corps n'ay pas souffisance en ame entant
que tu l'as faicte a ton ymage / en corps que j'ay chair humaine si que
tu veulx avoir & vestu de povreté laquelle robbe tu veulx avoir toute la
vie. Et bien monstras que tu auctorisoyes l'estat de ceste prophecion de
povreté plus que nul aultre quant pour toymesmes l'esleuz or pert il
bien que tes jugemens ne sont pas pareilz a ceulx des hommes. Car qui
fut oncques en ce monde plus povre que toy quant il te pleut naistre en
une povre estable comme en lieu destourné entre bestes mues en temps
d'yver enveloppé en povres drapelletz & toute ta vie user en telle
povreté que oncques n'euz riens propre fortz ce qu'on te donnoit pour
aulmosne souffris maintesfoys fain soif & toutes mesaises vous mourir
tourmenter tout nud & si povre que tu n'avois pas ung povre oreiller a
reposer ton digne chief / helas moy miserable creature me dois je
plaindre d'estre de ton convent. Beau sire dieu je te rens graces quant
tant me daignes honnorer que j'en soye Car tu veulx que par la fain
transitoire que a present je seuffre & endure je soye rassise la sus a
ta saincte table a tousjours s'il me plaist & le vueil tresdoulx sire
que ta saincte voulenté soit faicte. Le deuxiesme dard que elle gettera
sera tel. Et si tu es ores malade & pou reconfortee dieu le veult /
affin que par la pacience que tu y peulx prendre ton merite soit de tant
plus grant. Le troiziesme dard est / se tu es vieil & n'as nulz amys que
te chault / iceulx amys que te feroyent ilz. Certes ta vieillesse ne te
osteroient ilz pas / ne ilz ne te accroisteroyent pas ton merite / & de
tant que tu es plus vieil c'est mieulx pour toy. Car tant es tu plus
pres d'aller au terme de ton voyage & vers ton dieu qui par sa saincte
misericorde se tu es patient te remettra en force & en jeunesse de toute
gloire & felicité. Le quatriesme dard est / se tu gis maintenant sur ung
pou de fiens qui ung petit de temps t'a a durer ou en ung pouvre &
mesaise logis ou tu n'as dequoy te aysier / quel mechief est ce pour toy
advisant le benoist logis de paradis sur tous beau & dectable ou tu ne
peulx faillir se a toy ne tient. Le cinquiesme dard est. se le monde te
desprise ou deboute tu es bien blecé mais pour dieu or advises que
vallent aux roys aux grans & aux riches trespassés les honneurs que en
leurs vies on leur faisoit au siecle. Helas n'est pas doubte que cause
ont esté de dampner mainte a qui mieulx vaulsist avoir esté de ton
estat. Ainsi & par ces dartz entre vous povres & indigens vous povez
vaincre & mater les assaulx de impacience qui ne sont pas petis quant
ilz viennent par grant oppression de necessité par prendre en gré vostre
povreté avoir fiance en dieu ne couvoiter autre chose fors ce qui luy
plaist. Et par ceste voye povez acquerir plus noble possession / & plus
de richesses que cent mille mondes ne pourroient contenir & a tousjours
durer. Si avez cause a tout regarder si bien ne voulez user de louer
dieu de l'estat ou il vous a appellés quoy qu'il soit dur a porter. Et
entre vous bonnes & povres femmes qui voz povres maris avez les devez
par ces poins reconforter & eulx aussi vous servir l'ung l'autre le
mieulx que vous pourrés. Les povres veufves aussi se reconforter en dieu
en attendant la joye qui n'a fin laquelle dieu vous octroye. Et a celluy
mesmes te recommandons christine amye chiere. Et de nostre oeuvre ainsi
nous departons
¶ La fin & conclusion d'icelluy livre.
¶ Cy dit des femmes des laboureux. Chap. .liii.
A tant se teurent les trois dames qui a coup s'evanoyrent & je christine
demouray presque lassee par longue escripture. mais tresrejouye
regardant la tresbelle oeuvre de leurs dignes leçons lesquelles de moy
racapitulees veues & reveues me apparoient estre de mieulx en mieulx
tresproffitables au bien & augmentation des meurs & vertueux en
accroissement d'honneur aux dames & a toute l'université des femmes
presens & advenir la ou se pourroit ceste dicte oeuvre estendre & estre
veue Et pource se moy leur servante ja ne soye suffisante pour tousjours
selon mon usaige m'employer au service du bien d'elles si que
continuellement je le desire me pensay que ceste noble oeuvre
multipliroye par le monde en plusieurs coppies quelque en fust le coust
seroit presentee en divers lieux. A roynes princesses & haultes dames
affin que plus fust honnoree & essaucee si qu'elle en est digne & que
par elle peusse estre semee entre les autres femmes laquelle dicte
pensee & desir mys a effect si que ja est entreprins sera espandue et
publié en tous pays tant soit elle en langue françoise / mais par ce que
ladicte langue est plus commune par l'universel monde que quelconques
autre ne demoura pourtant vague & non utille nostre dicte oeuvre qui
durera au siecle sans decheement par diverses copies. si la verront &
orront vaillans dames & femmes d'auctorité au temps present & en celluy
advenir qui prieront dieu pour leur servante christine desirans que de
leur temps fust sa vie au siecle ou que veoir la puissent ausquelles
toutes plaise que tant que au monde sera vivant la vueillent avoir en
grace & memoire par amyables salus prians a dieu que par sa pitié soit
favorable de mieulx en mieulx a son entendement si que telle lumiere de
science & vraye sapience luy ottroye que employer le puisse tant que ça
jus aura duree au noble labeur d'estude & l'essaucement & elevation de
vertus en bons exemples a toute humaine creature. Et aprés ce que l'ame
du corps sera partie en merite & guerdon de son service leur laisse
offrir a dieu pour elle patenostres oblacions & devotions pour
l'alegement des peines par ses deffaultes deservies si qu'elle soit
presentee devant dieu au siecle sans fin lequel vous octroit.
Amen.
¶ Cy finist le tresor de la cité des dames selon dame christine Imprimé
a Paris par Michel le noir libraire demourant sur le pont saint Michel a
l'ymage saint Jehan l'evangeliste. Le .iiii. jour de decembre. L'an mil
cinq cens & trois.
[Marque d'imprimeur: .Michel. .Lenoir.]
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NOTES SUR LA TRANSCRIPTION
L'orthographe et la ponctuation sont conformes à l'original. Néanmoins
pour faciliter la lecture, on a distingué les lettres i/j, u/v, et
introduit cédilles, apostrophes et accents. Les symboles d'abréviation
conventionnels ont été remplacés par les lettres correspondantes
(exemple: Comme au lieu de Cõme).
Les coquilles les plus manifestes ont été corrigées: interversion de
lettres (p. ex. sinacte pour saincte), substitution entre lettres
semblables (tn pour tu), ou lettres ou mots en double (didire pour
dire), etc.
Le passage allant de "qui nous meuvent. Il n'est pas doubte" à "courage
aux gens" a été tiré d'une autre édition, la page correspondante du
document d'origine n'étant pas disponible sur Gallica.