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Le tresor de la cité des dames de degré en degré: et de tous estatz
selon dame cristine
[Illustration]
Prologue.
Et si par divin vouloir l'estat de majesté royalle & de seigneurie est
eslevé sur tous estatz mondains & que a la conduyte & doctrine d'iceluy
soit regi & gouverné le petit & menu peuple pour au monde estre en union
paix & concorde / bien licite est & convenable que ceulx et celles tant
femmes comme hommes que dieu a establis es haulx sieges de puissance &
domination de tant plus soient mieulx moriginés que autre gent & aornés
de belles doctrines & de bonnes meurs affin que la reputation de eulx en
soit plus venerable / & que comme ilz sont ensuys et imitez aux choses
mondaines et temporelles / pareillement en vie spirituelle soient a
toutes gens miroir & exemple de toutes beneuretez & faitz vertueux. Et
pource ma treschiere & tressouveraine dame Anne Royne de france
treschrestienne que vostre tresbenigne et royalle majesté tousjours
desire veoir bonnes choses et vertueuses. Je vostre treshumble et
tresobeissant serviteur a l'honneur & magnificence de vostre
trestriumphante souveraine je ay fait le livre des trois dames de
vertus / c'est assavoir Raison droicture & justice souveraines dames de
la noble cité des dames de vertus. Lequel livre fist & composa
tresredoubtee dame cristine a l'enseignement et exhortacion des Roynes
haultes dames et princesses par le commandement d'icelles nobles vertus.
Ad ce que lesdictes Roynes haultes dames & princesses soyent convocquees
a estre souveraines citoyennes / et comme telles mises & fichees en la
noble cité des dames de vertus. Et a l'exemple d'icelles les aultres
dames / damoiselles / bourgoises et femmes de commun peuple. Et si
demontre comment les bonnes princesses doivent aymer et craindre dieu
pour le premier et principal enseignement. Et qu'elles doivent prendre
le bon & saint advertissement qui vient pour l'amour & crainte de
nostreseigneur. Avecques plusieurs beaulx & vertueux enseignemens
contenus en celuy livre. Ainsi que vostre tresglorifique et beneuree
dignité en lisant le livre ou faisant lire par maniere de recreation
pourra veoir & congnoistre.
¶ Or dit dame cristine.
Aprés ce que j'eus edifié a l'aide & par le commandement des trois dames
de vertus / c'est assavoir Raison droicture & justice la cité des dames
par la forme & maniere que au contenu de ladicte cité est declairé. Je
comme personne, travaillee de si grant labeur avoir accomply et mis sus
mes membres & mon corps lassé pour cause du long & continuel excercite
estant en oyseuse et querant repos s'apparurent a moy gueres ne
tarderent les dessusdictes trois glorieuses en disant toutes trois
parolles d'une mesmes substance en telle maniere. Comment fille d'estude
as tu ja remis & fiché en mue l'ostil de ton entendement & delaissé en
secheressse encre plume & le labour de ta main dextre auquel tant te
soulois deliter. Veulx tu doncques donner oreille a la leçon de paresse
qui te chantera se croyre le veulx / tu as assez fait / temps est que tu
te reposes Comme ne scés / tu que doncques dit / que quoy que
l'entendement du sage aprés grant labeur se repose. Si n'est il nul
temps remis d'aulcune bonne oeuvre / non mie a toy appartient estre au
mombre d'iceulx qui emmy chemin sont trouvés recreans. Male honte ayt
chevalier qui se despart de la bataille ains la fin de la victoire. Car
a ceulx appartient la couronne de lorier qui perseverent. Or sus baille
ta main dresse toy / plus ne soyes accopie en la pouldriere de
recreantise. Entens nos sermons et tu feras bonne oeuvre / nous ne
sommes encores ressasiees ou saoulees de te mettre en besongne comme
chamberiere de nos vertueux labours avons advisé preparlé & conclud au
conseil de vertu et a l'exemple de dieu qui au commencement du siecle
qu'il eut creé vit son oeuvre bonne / la beneist. Puis fist homme &
femme & les animaulx. Ainsi nostredicte oeuvre precedente / ceste de la
cité des dames qui est bonne & utile soit benie et exaulcee par tout
l'universel monde que encores a l'acroissement d'icelle nous plaist que
tout ainsi comme le sage oyseleulx apppreste sa cage ains qu'il prengne
ses oyselons. Voulons que aprés ce que le heberge des dames honnorees
est faicte et preparee soyent semblablement que devant par tout ayde
pourpensés faitz & quis engins trebuchetz & rethz beaulx & nobles laciez
& ouvrez a neudz d'amours que nous te livrerons & tu les estendras par
la terre es lieux & es places et es angletz par ou les dames &
generallement toutes femmes passent et courent affin que celles qui sont
farouches et dures a dominer puissent estre happees prinses & trebuchees
en nos latz si que nulle ou pou qui s'embate ne puisse eschapper & que
toutes ou la plus grant partie d'elles soyent fichees en la caige de
nostre glorieuse cité / ou le doulx chant aprengnent de celles qui desja
y sont hebergees comme souveraines / et qui sans cesser deschantent
alleluya avecques la teneur des beneurés anges. Lors moy christine oyant
les voix series de mes tresreverables maistresses remplye de joye en
tressaillant / tost me dreçay & agenoillee devant elles m'offry a
l'obeissance de leurs dignes vouloirs. Et adonc je receu d'elles tel
commandement. Pren ta plume & escrips. Beneurez seront celles qui
habiteront en nostre cité pour acroistre le nombre des cytoyens de
vertu. A tout le college femenin & a leur devote religion soit notifié
le sermon et la leçon de sapience. Et tout premierement aux roynes
princesses & haultes dames. Et puis ensuyvant de degré en degré
chanterons semblablement nostre doctrine aux autres dames en toutes les
damoiselles & estatz des femmes affin que la discipline de nostre
escolle puisse estre a tous vaillable.
¶ Cy finist le prologue
¶ Cy commence la table de ce present livre du tresor de la cité des
dames / & contient trois parties a la premiere y a .xxvi. chapitres A la
deuxiesme .xiiii. chapitres / & a la troisiesme & derniere partie xiiii.
chapitres. Et premierement.
¶ Comment les haultes roynes & princesses doivent aymer & craindre dieu
Chap. premier.
¶ Comment les temptations pevent venir a haulte princesse. Chapitre. ii.
¶ Comment la bonne princesse qui aymera & craindra nostreseigneur pourra
resister aux temptations par divine inspiration. Chapitre. iii.
¶ Le bon & saint advertissement & congnoissance qui vient a la bonne
princesse par l'amour & crainte de nostreseigneur. chap. iiii.
¶ Des deux sainctes vies / c'est assavoir de la vie active & de la vie
comtemplative. chap. v.
¶ Cy devise la voye que la bonne princesse se delibere a tenir. Chapitre
vi.
¶ Comment la bonne princesse vouldra attraire a soy toutes vertus. Cha.
vii.
¶ Comment la saige princesse ou dame se peinera de mettre la paix entre
le prince & les barons s'il y a aulcun discord. cha. viii.
¶ Des voyes de devote charité que la bonne princesse tiendra. Chapitre.
ix.
¶ Des enseignemens moraulx que prudence mondaine prendra a la saige
princesse. chap. x.
¶ La maniere de vivre de la saige princesse par l'admonnestement de
prudence. chap. xi.
¶ Des sept principaulx enseignemens de prudence qui sont necessaires a
retenir a toute princesse qui ayme honneur. le premier est comment se
tiendra vers son seigneur generallement & particulierement. chap. xii.
¶ Le deuxiesme enseignement de prudence qui est comment la saige
princesse se contiendra vers les parens & amys de son seigneur Chapitre.
xiii.
¶ Le troisiesme enseignement de prudence qui est comment la sage
princesse sera songneuse de se prendre garde sur l'estat & gouvernement
de ses enfans. chap. xiiii.
¶ Le quatriesme enseignement de prudence qui est comment la princesse
tiendra discrette maniere vers ceulx qui ne l'aymeront pas & qui auront
envye sur elle. chap. xv.
¶ Le .v. enseignement de prudence qui est comment la sage princesse
mettra peine comment elle soit en la grace & benivolence de tous les
estatz de ses subjetz. chap. xvi.
¶ Le .vi. enseignement comment la sage princesse tiendra en belle
ordonnance les femmes de sa court. cha. xvii.
¶ Le .vii. enseignement devise comment la sage princesse se prendra
garde sur ces revenues & de ses finances & de l'estat de sa court.
Chapitre. xviii.
¶ En quelle maniere se doit estendre sa largesse et liberalité de la
saige princesse. chap. xix.
¶ Les excusations qui affierent aux bonnes princesses qui ne pourroyent
pour aucunes causes mettre a effect les choses dessusdictes. chap. xx.
¶ Du gouvernement a la sage princesse demouree vefve. ch. xxi.
¶ De ce mesmes a l'enseignement des jeunes princesses vefves. Chapitre.
xxii.
¶ Du gouvernement qui doit estre baillé & tenu a jeune princesse
nouvelle mariee. chap. xxiii.
¶ Les manieres que la sage dame ou damoiselle qui a en gouvernement
jeune princesse doit tenir pour maintenir sa maistresse en bonne
renommee & en l'amour de son seigneur. chap. xxiiii.
¶ De la jeune haulte dame qui se vouldroit esvoyer en folle amour &
l'enseignement que prudence donne a la dame ou damoiselle qui l'aura en
gouvernement. chap. xxv.
¶ La maniere des lectres que la sage dame peut envoyer a sa maistresse.
chapitre xxvi.
¶ Cy commence la deuxiesme partie de ce livre laquelle s'adresse aux
dames & damoiselles Et premierement a celles qui demeurent a court de
princesse ou haulte dame.
¶ Le premier chapitre parle comment les trois dames / c'est assavoir /
raison / droicture & justice recapitullent en brief ce qui est dit
devant. chap. xxvii.
¶ Des quatre pointz les deux bons a tenir / & les deux autres a
eschever. & comment dames & damoiselles de court doyvent aymer leur
maistresse & ce est le premier point. chap. xxviii.
¶ Le deuxiesme point qui est bon a tenir aux femmes de court qui est
comment elles doyvent eschever trop d'acointances. chap. xxix.
¶ Le .iii. point qui est le premier des deux qui sont a eschever parlant
de l'envye qui regne en court & dequoy elle vient. chap. xxx.
¶ De ce mesmes enseignement aux femmes comment se garderont entre elles
d'avoir le vice d'envye. chap. xxxi
¶ Le .iiii. point qui est le deuxiesme des deux qui sont a eschever &
parle comment femmes de court se doivent bien garder de mesdire et de
quelle chose vient mesdit ne a quelle cause ne occasion. Chapitre. xxxii
¶ De mesmes comment femmes de court se doyvent bien garder de dire mal
de leur maistresse. chap. xxxiii
¶ Comment il ne appartient a femmes de diffamer l'une l'autre ne dire
mal. chap. xxxiiii.
¶ Des dames baronnesses la maniere du sçavoir qui leur appartient. chap.
xxxv.
¶ Comment il appartient que les dames & damoiselles qui demeurent sur
les manoirs se gouvernent au fait de mesnage. ch. xxxvi.
¶ Des dames qui sont oultrageuses en leurs habitz atours et habillemens.
chap. xxxvii.
¶ Contre l'orgueil d'aucunes. chap. xxxviii
¶ Des manieres qui appartiennent a dames de religion. c. xxxix.
¶ Cy commence la tierce partie.
¶ Comment tout ce qui est dit devant peut toucher aussi bien les unes
comme les autres des femmes & de la maniere & gouvernement que femme
d'estat doit tenir au fait de son mesnage. Chapitre. xl.
¶ Comment femmes d'estat doivent estre ordonnees en leur habit et
comment se garderont de ceulx qui tachent a les decevoir. Chapitre. xli.
¶ Des femmes des marchans. chap. xlii.
¶ Des femmes vefves vieilles & jeunes. chap. xliii.
¶ Des jeunes filles & vieilles estans en l'estat de virginité. Chapitre.
xliiii.
¶ Comment anciennes femmes se doyvent maintenir vers les jeunes & des
meurs que avoir doyvent. chap. xlv
¶ Comment jeunes femmes se doivent maintenir vers les anciennes. chap.
xlvi.
¶ Des femmes des mestiers / comment gouverner se doyvent. Chapitre.
xlvii.
¶ Des femmes servantes & chamberieres. chap. xlviii
¶ Des femmes de folle vie. chap. xlix.
¶ Des femmes honnestes & chastes. chap. l.
¶ Des femmes des laboureurs. chap. li.
¶ De l'estat des povres. chap. lii.
¶ La fin & conclusion du livre. chap. liii.
¶ Cy fine la table de ce present livre.
¶ Cy commence le livre que fist dame cristine pour toutes roynes haultes
dames & princesses. Et premierement. Comment ilz doyvent aymer et
craindre dieu. chap. premier.
De par nous troys seurs filles de dieu nommees raison / droicture / &
justice. a toutes princesses empereys / roynes / duchesses / & haultes
dames en domination regnans sur la terre crestienne & generalement a
toutes femmes. Salut & dilection. Sçavoir faisons que comme amour
charitable nous contraigne a desirer le bien & accroissement l'honneur &
prosperité de l'université des femmes & a vouloir le decheement &
destruction de toutes les choses qui y pourroyent empescher / sommes
meuz a vous declairer & dire parolles de doctrine. Venes doncques toutes
a l'escolle de sapience dames esleues es haultz estatz & n'ayez honte
pour vous grandeurs de vous humilier & descendre aseoir bas pour ouÿr
noz leçons. Car selon la parolle de dieu Qui se humiliera sera exaulcé
quel chose est il en ce monde plus plaisant ne plus delectable a ceulx
qui desirent richesses mondaines / que or & pierres precieuses. mais ne
leur pourroient mye pourtant si embellir que font vertus aux corps qui
desirent bien vivre. car de tant que vertus sont plus nobles pource que
elles durent sans fin. & sont les tresors de l'ame qui est perpetuel &
les autres passent comme fumee de tant ceulx qui le goust en sentent &
assaveurent les desirent ardamment plus que autre chose mondaine ne
pourroit estre desiree. Et doncques n'appartient il a ceulx & a celles
qui sont assis par grace & bonne fortune es plus haultz estatz que ilz
soyent servis de tresmeilleurs choses. Et pource que vertus sont les
maitz de nostre table nous plaist il en distribuer premierement a celles
a qui nous parlons. C'est assavoir ausdictes princesses se fera le
fondement de nostre doctrine tout premierement sur l'amour de crainte de
nostreseigneur. Car celuy point est le principe de sapience dont toutes
les autres vertus yssent & dependent. Entendés doncques princesses &
dames honnorees sur la terre comment tout premierement sur toutes choses
vous advint amer & craindre nostreseigneur. Amer pourquoy pour son
infinie bonté & les tresgrans benefices que vous en recevés. Et craindre
pour sa divine & saincte justice qui riens ne laisse impugny. Et si
ceste amour & crainte avés bien devant les yeulx / sans faulte vous
estes au chemin qui conduyra au lieu dont nous vous preschons c'est
assavoir aux vertus. Or est il ainsi & n'est nulle doubte que il
convient que tout cueur qui bien ayme le demonstre par oeuvre. Sicomme
il mesme dit en l'evangille. Les ouailles de mon pere me ayment / & je
les garde Cest a dire que les creatures qui l'ayment suyvent les traces
que sont de vertu & il les garde de tous perilz / doncques est il ainsi
qui la princesse qui l'aymera le demonstrera si que pour quelconques
charges ou occupations que elle ayt a cause de la magnificence de son
estat ne se departira devant les yeulx la lumiere de droit chemin.
Laquelle lumiere se combatra contre les temptations & tenebres de pechés
& de vices & les vaincra & chassera selon la maniere que cy aprés est
contenue.
¶ Cy devise la maniere des temptations qui pevent venir a haulte
princesse. Chapitre .ii.
Quant la princesse ou haulte dame sera en son lict au matin reveillee de
son somme / & elle se verra couchee en son lit mol entre souefz draps
environnee de riches paremens & de toutes choses pour ayse du corps
dames & damoiselles entour elle qui l'ueil n'ont a autre chose fors a
adviser que riens ne lui faille de tous delices prestes de courir a elle
si elle souspire tant soit soit petit / ou s'elle sonne mot / les
genoulx flexis pour luy administrer tout service & obeir a tous ses
commandemens. Adonc souventesfois adviendra que temptation l'assauldra
qui luy chantera la leçon. Beau sire dieu est il en ce monde plus grant
maistresse de toy / ne plus auctorisee. de qui dois tu tenir compte ne
iroyes tu devant les autres ceste cy celle la quoy que elle soit mariee
a hault prince n'est point acomparee a toy / tu es plus riche ou plus
haultement en lignage / ou plus prisee pour tes enfans plus crainte et
plus renommee & auctorisee pour la puissance de ton seigneur. Qui seroit
ce doncques qui te oseroit faire quelconque desplaisir / ne t'en
vengerois tu pas bien par telle puissance et par telle. Il n'est si
grant doncques tu ne venisse bien a chief. Toutesfois tieulx & tieulx ou
telles & telles ont eu arrogance contre toy & ont cuydé par leur
oultrecuydance povoir a toy. & ont fait telz & telz choses en ton
desplaisir & prejudice. si t'en vengeras se tu peux ung temps viendra. &
a ce pourras tu moult bien faire par tel ayde & par telle puissance /
mais que convient il a ce faire nul ne fait riens tant soit grant
maistre ne riens n'est craint s'il n'a argent & grant finance. Si te
convient mettre peine a amasser tresor affin que en ton besoing tu t'en
puisses ayder / c'est le meilleur amy & plus seur moyen que tu puisses
avoir. qui sera celluy qui te desobeyra mais que tu ayes largement que
donner. pose que n'en donnasses se petit non. Si seroys tu voulentiers
servie en esperance & attendant d'en avoir mieulx puis que renom seroit
de ta richesse. Or soit elle morte qui ne tirera doncques a soy a toutes
mains qui que en soy grevé ne a qui il en desplaise. Ce pourras tu bien
faire mais que peine y mettes que as tu affaire si on en parle telz
parleurs ne te pevent nuyre ne grever. Quel soussy doibs tu avoir. Il ne
te fault sinon adviser a toutes choses qui plaire te pourront. Tu n'as
que ta vie en ce monde / vis a repos / de quoy te doibs tu embesongner
vins & viandes ne te pevent faillir / de ce peuz tu avoir a ta plaisance
& tous autres delices. Brief il ne te fault penser fors d'avoir toute la
joye et tous les esbatemens que tu pourras en ce monde. Nul n'a bon
temps s'il ne le se donne / aulcune gratieuse pensee te fault avoir qui
te resjouyra pour qui seras jolye / tieulx robbes tieulx paremens &
tieulx joyaulx tieulx abillemens / ainsi & ainsi fais et de tel devise
te fault avoir / tu n'en as nulz de si noble façon.
¶ Cy devise comment la bonne princesse qui aymera & craindra nostre
seigneur pourra resister aux temptations par divine insparation.
Chapitre .iii.
Toutes les choses dessusdictes ou les semblables sont les metz que
temptation administre a toute creature vivant en ayse & delices / mais
que fera la bonne princesse quant ainsi temptee se sentira Adoncques
sauldra en place l'amour et crainte de nostre seigneur dieu jhesucrist
qui luy chantera une autre leçon en disant en ceste maniere. Ha fole
musarde mal advisee que as tu pensé en petit de heure avoyes oublié la
congnoissance de toymesmes / ne scés tu pas bien que tu es une miserable
et povre creature fresle debile & subjecte a toutes enfermetez a toutes
passions maladies & autres douleurs que corps mortel peut souffrir /
quel avantage as tu ne que ung autre / neant plus que auroit ung tas de
terre couvert d'ung parement de celluy qui seroit soubz une povre
flessoie. Ha dolente creature encline a pecher & a tout vice te veulx tu
doncques mescongnoistre & oublier comment ce chetif vessel vuit de toute
vertu qui tant veult d'honneurs & d'aises deffauldra & mourra en peu de
terme sera viande aux vers / & aussi bien pourrira en terre que celluy
de la plus povre femme qui soit & que la lasse ame n'en portera riens ne
mais le bien ou le mal que le chetif corps aura commis sur terre / que
te vauldront lors honneurs avoirs ne ton grant parenté desquelles choses
en ce monde tu te aloses te yront ilz secourir en la peine ou tu seras
si tu as mal vescu en ce monde / certes non Ainçoys tout ce dequoy tu
auras mal use te tournera a ruyne Helasse dolente mieulx fust pour toy
avoir usé ta vie en l'estat d'une trespovre femme que estre eslevee en
tant d'estas qui seront / se tu ne t'en prens garde / la cause de ta
dampnation. Car forte chose seroit d'estre entre les flammes sans
brusler. Ne scés tu que dieu dist en l'evangile. que les povres seront
bieneurez / et que le royaulme des cieulx est pour eulx. Et ailleurs il
dist que neant plus que ung chamel chargié entreroit au pertuys de
l'eguille n'iroit ung riche en paradis. O dolente tu es si aveugle que
tu n'avises ton grant peril / mais ce fait le grant orgueil qui pour
cause de ses vains honneurs ou tu te vois envelopé estaint en toy si
toute raison que te semble il que tu ne cuydes mye seullement estre
princesse ne grant dame / mais comme une droicte deesse en ce monde. Ha
ce faulx orgueil comment le seuffres tu en toy et si scés par le raport
de l'escripture dieu le hayt tant qu'il ne le peut souffrir. Car pour
celle cause tresbucha il lucifer le prince des ennemys du ciel en enfer.
Et certes aussi fera il toy se tu ne te gardes. O orgueil racine de tous
maulx certainement je congnois que de toy viennent tous les aultres
vices et ce puis je congnoistre en moymesmes / car pour cause de toy &
non pour autre achoison je suis souvent embatue en ire desirant
vengance / sicomme je pensoye nagueres. & me fais sembler que je doye
estre redoubtee & prisee sur toutes les autres / & que je doye chascun
supediter & que pource je ne doy riens souffrir qui me desplaise / mais
tantost me venger tant soit le meffait petit. O vent perilleux en fleure
de couraige boce plaine de venin & de pourriture la chair ou tu es
fichee est en plus grant adventure que celle ou est la boce qui vient
d'epidimie. Perverse creature tu desire vengeance pource que il te
semble que es si grant que nul quoy que tu faces ne doit oser contredire
ne groucier a tes vouloirs / mais ton aveuglee ygnorance conduycte
d'orguelleuse arrogance te fait mecongnoistre comment toute personne
soit grant ou petite qui mauvaisement use ses jours dessert que toute
chose luy doye estre contraire si n'avises point en toy comment tu as
desservy & dessers par la maniere que tu tiens que tu ne soyes point en
la grace de maint. Par-*quoy n'est sans cause se plusieurs sont rebelles
et contredisans a tes voulentés & opinions & ainsi ton tort tu n'avises
point. Mais a tous propos quoy que tu faces te semble qu'il te laise a
supediter toutes autres voulentes & oppinions Et si aucuns y regibent ou
contredient tu les hés & pourpenses mal contre eulx & leur pourchasses
en secret ou en appert sans adviser le mal & le tresgrant peril qui s'en
pourroit ensuyvre a toy mesmes en ame & corps & a infinis autres / ou si
tu ne leur pourchasse pource que tu ne peuz au moins leur portes tu
mortel haine. En ce desloyal orgueil qui te fiche en la mer de perdicion
ne te met il aussi en teste a cause des boubans pour le desirer de
povoir accomplir ou tes vengences ou autres superfluités / comme tu
amasseras tresors sans regard de conscience. Ha doloreux tresor c'est
chose comme impossible que tu puisses estre amassé sans le prejudice de
plusieurs & contre leur vouloir pour alouer maulvaisement a ton
singulier vouloir. Saiches certainement & ne doubte du contraire que
l'avoir acquis & amasse indeuement tu ne useras ja joyeusement. Car la
ou tu l'auras assemblé en entente de l'employer en aucunes choses a ton
plaisir dieu t'envoyera d'aultre costé tant d'adversité ou de maladies
ou d'autre charges que il conviendra que ce mauldit tresor soit desploye
& mis en usage doloreux tout au contraire de ce que tu pensoyes. que
feras tu doncques de ce maudit tresor l'emporteras tu quant tu mourras.
Certes non ne mais autant que tu emporteras la charge de ce que
malacquis & usé l'auras. Mais regarde de rechief ou t'a bouté & empaint
ce maudit orgueil pource qu'il te fait acroire que tu passez les autres
en grandeur & auctorité. il fait ton cueur & de frire de paour que autre
te puisse actaindre & avenir en si hault estat que tu es. Pource que il
te fait tousjours desirer a estre la plus grant & s'il advient que tu
voyes ou saches personne plus ou tant auctorisee ou honnoré nulle peine
ne pourroit estre plus grande que le dueil que ton cueur emporte & ce te
faict devenir mesdisant ireuse & rancuneuse une autre infernalle flamete
te met orgueil en couraige. C'est que tu dis a toymesmes tu n'as mestier
de labourer ne de riens faire il ne te fault ne mais querir tes ayses
gesir grant matinee / puis aprés disner & reposer visiter tes coffres a
tes joyaulx & a tes paremens ce doit estre ton ouvrage. Et ainsi
maleureuse forcenee creature que tu es te semble il que dieu qui a donné
le temps a toute personne pour employer a bon usaige t'aye donné
auctorité de le passer en oyseuse plus que ung autre. Ha meschante
creature & tu as ouÿ prescher aultre-*fois que saint bernard sur
cantiques dit que oysiveté est la mere de toutes truffes & la marastre
des vertus. C'est celle qui mesmement l'omme fort & constant fait
tresbucher en peché qui estaint toutes les vertus nourrist orgueil &
fait le chemin d'enfer mais encore que advient il. Cestuy orgueil qui
ainsi te fait querir tes aises / et iceulx aises qui tant nourrissent
cel orgueil te font desirer les lescheries friandes en boires & en
mengiers / non mye des choses communes ne de viandes acoustumees. car de
ce es tu toute ennuyee / mais il fault que les queux pour te complaire &
pour bien desservir leurs gages pourpensent saveurs saulces & mistions
nouvelles pour plus plaire la viande a ton goust & ainsi des vins. Ha
doloreuse fault il ainsi emplir ce sac qui est viande a vers & vassel de
toute iniquité. Mais que en advient il quant il est ainsi emply que
demande il se maistre dieu tout ainsi que la bouche qui est le
nourrissement du feu lescherie & friandise & superfluités de vins & de
viandes est le nourrissement de charnalité c'est ce qui enflame
l'orgueil & qui fait encliner le courage a desirer en toutes voyes tout
ce qui au corps peut deliter / & certes la chair ainsi nourrie ressemble
le cheval lequel quant son maistre a bien tasché a l'engresser il est si
dru et si mignot que quant il se cuide aider il ne le peut tenir & le
maine maulgré qu'il en ait les voyes qui luy sont prejudiciables & a la
fin par son regibement et par ses saulx luy rompt le col. Tout ainsi tue
l'ame & les vertus le corps trop souef nourry & engressé de viandes
lecheresses mais l'orgueil qui se fiche en ce gras nourrissement te
faict tant desirer et vouloir superflux habitz joyaulx et paremens que a
pou tu ne penses a autres choses ne quoy qu'il doye couster ne dont il
doyve venir comment que tu les ayes a ton vouloir. Et avec cestuy vice &
les autres inconveniens malhonnestes et infinis ou il te maine il te
faict tant estre desdaigneuse et dangereuse a servir que a peine pourra
l'en trouver joyel habit ou parement qui te puist souffrir ne ou on ne
treuve a redire et ne sera ame qui te puisse faire ton gré & avecques
toutes ces choses tu es si oultrecuidee & presumptueuse que il ne te
semble mye que a peine dieu ny autre chose quelconques te peust grever.
O miserable chetive & adveuglee creature comment peut avoir en toy tant
de force cest oultrageulx orgueil que il te fait oblier les pugnitions
de dieu nonobstant qu'il te seuffre si longuement demourer plungé en
tant de deffaulx sans te payer de tes desertes / mais ne sçay tu que ung
saint docteur dit que de tant que la vengence de dieu plus retarde a
venir de tant est elle plus perilleuse quant elle vient / ainsi comme
l'arc qui est le plus fort tendu de tant est la fleche plus perçant
quant elle vient / as tu oublyé comme nostreseigneur pugnit par son
orgueil nabugodonosor qui estoit roy de babiloine & si grant prince que
il ne redoubtoit tout le monde semblablement le grant roy de perse
anthiochus. & aussi l'empereur xercés & grant nombre d'autres qui tant
estoyent grans & puissans que il n'estoit quelconque chose au ciel ne en
terre que ilz redoubtassent & toutes voyes furent par vengence &
voulenté de dieu par leurs desertes tant humiliez & ramenez a telz
perplexités que il n'estoit au monde homme ne plus miserable ne plus
infortuné que ilz se virent. Ha ne te souvient a ce propos que il est
escript ou livre de eclesiaste ou .x. chapitre si que tu as oy dire a
ton beau pere que dieu a destruyt les sieges des ducz orgueilleux & a
fait seoir les debonnaires pour eulx & sechié les racines des arrogans &
a planté les humiliez en leur lieu qui n'est autre chose a entendre fors
qu'il confont les orgueilleux & exaulce les humiliez. Si t'est bien
advenu si tu veulx estre confondue. O beau sire dieu a toy qui est une
simple femmelette qui n'as force puissance ne auctorité si elle ne t'est
donnee d'autruy / cuides tu pourtant si tu es voix envelopee en aises &
honneurs suppediter & surmonter le monde a ton vouloir.
Cy devise le bon & saint avertissement & congnoissance qui vient a la
bonne princesse par l'amour & crainte de nostreseigneur. chap. iiii
Ainsi la bonne princesse de dieu amonnestee qui aymera & craindra
nostreseigneur se reviendra a soy & quelque bonne qu'elle soit se
reputera estre la pire de toutes et aprés les subdictes choses pensees
elle dira a soymesmes. Or vois tu & congnois par grace de dieu les
tresgrans & espoventables perilz ou tu t'es fichee tout a cause de ce
dampnable orgueil que feras tu doncques le contumeras tu ainsi veulx tu
estre dampnee lequel te vault mieulx ou vivre a cestuy monde ung petit
espace de temps a ton ayse & non mye du tout a ton aise. car de tant que
plus te ficheras es delices du monde & plus te souviendra de divers
desirs / lesquelz te tourmenteront le cueur pource que acomplir ne les
pourras ne du tout avenir a tes vouloirs ne jamais ton cueur n'aura
souffisance et estre dampnee perpetuellement ou te refraindre de tes
superflues delices & vivre en l'amour et crainte de nostre seigneur &
estre sauvee ou royaulme sans fin. Helasse dampnee & qu'esse d'estre
dampnee. La saincte escripture dit que c'est estre privee a tousjours
sans fin de la vision de dieu & en tenebres espoventables en la
compaignie des horribles deables ennemys de nature humaine avecques les
ames dampnees qui gectent voix cris & plaintz terribles maudissans dieu
& leurs parens & eulx mesmes en torment inestimable en feu ardant et a
brief dire comment jacob en pueur merveilleuse & en perpetuelle orreur &
avec qui plus engrege le mal en esperance de jamais n'en yssir. O
dolente te veulx tu aller ficher en tel dampnation & perdre par ta folie
la grace que dieu te promet se tu la veulx deservir pour bien petit de
labour & que te promet il. il t'a promis par les merites de sa saincte
passion que si tu veulx garder ses saintz commandemens tu iras en
paradis. Saint gregoire es omelies en parlant de celle saincte cité de
paradis dit en brief qui est la langue & l'entendement qui peut
comprendre ne dire quelles ne comment grandes sont les joyes de paradis
estre tousjours present en la compaignie des anges avecques les benoitz
saintz fichés en la gloire de nostre createur veoir le visaige plain de
gloire de dieu & de la benoiste trinité face a face regarder veoir &
sentir sa lumiere incomprehensible estre asovy de tout desir avoir
congnoissance de toute science en repos eternel n'avoir jamais paour de
la mort & estre asseure de tousjours estre sans partir & remaindre en
celle gloire beneuree. O vois la difference des deux chemins lequel
prendras tu seras tu enragee que tu te fiches en la bourbe pour te noyer
& perir & laisses la saine belle & seure voye qui conduyt a sauvete /
nennil nennil tu ne seras pas si mal conseillee que tu laisses le bien
pour prendre le mal. O saincte trinité ung dieu en unité souverainne
puissance parfaicte sapience & infinie bonté conseillés moy et me
secourez aidés a saillir hors des tenebres d'ignorance qui tant m'ont
aveuglee vierge digne pure & sacree confort des desolez esperance des
biens creans tens moy la main de ta saincte misericorde si me tire hors
du palu de pechié & d'iniquité. Tressaint beneure colliege & court de
paradis anges & archanges cherubins & seraphins trosnes & dominations.
Sains apostres de dieu martirs confesseurs et toute l'université des
beneures martires vierges et continentes prieres pour moy & soyez en mon
ayde.
¶ Cy devise des deux sainctes vies / c'est assavoir de la vie active et
de la vie contemplative. Chap. v.
Or regardez doncques que tu as affaire se veux estre sauvee.
L'escripture fait mention de deux voyes qui mainent ou ciel & sans
suyvre les sentes d'icelles impossible est d'y entrer l'une s'appelle la
vie contemplative & l'autre la vie active. Et que est a dire la vie
contemplative & la vie active. La vie contemplative est une maniere &
estat de servir dieu ouquel la personne qui est amy tant & si ardamment
nostre seigneur que elle oublye entierement pere mere enfans tout le
monde & soymesmes pour la tresgrant et embrasee entente que elle a a son
createur sans cesser ne ailleurs ne pense et toutes aultres choses ne
luy sont riens ne il n'est povreté tribulation ne autre torment dequoy
autre creature puisse estre grevee qui au droit cueur contemplatif puist
estre empeschement ne dequoy il fist compte sa maniere de vivre &
despriser parfaictement tout ce qui est du monde & les joyes d'icelluy
se tenir solitaire & sustrait de toute gent les genoulx a terre les
mains joinctes les yeulx ou ciel le cueur eslevé par si haulte pensee
que elle va devant dieu contempler & regarder par saincte inspiration la
benoiste trinité la court du ciel & les joyes qui y sont & en cel estat
est le parfait contemplatif souventeffois tellement que il semble qu'il
ne soit mie en soymesmes & la consolation doulceur & joye que il sent
adonc ne pourroit estre a celle comparee. Car il sent ja & gouste des
gloires & joyes de paradis c'est assavoir il voit dieu en esperit par
contemplation il art a son amour si a souffisance parfaicte en ce monde.
car il ne veult ne desire autre chose & dieu le reconforte. Car il est
son servant & le repaist des doulx metz de son saint paradis c'est de
pures & des choses qui sont ou ciel et de parfaicte esperance d'aller a
celle joyeuse compaignie. Si n'est nulle joye pareille a celle. Ceulx
qui le scevent qui l'ont essayé combien que parler je n'en puis dont il
me poise fors ainsy que l'aveugle des couleurs. Et ceste vie soyt sur
toutes autres aggreable a dieu est apparu maintes fois au monde
visiblement si comme il est apparu & escript de plusieurs saintz &
sainctes contemplatis qui ont esté veuz quant ilz estoyent en leur
contemplation eslevés dessus terre par miracle de dieu si que il
sembloit que le corps voulsist suyvre la pensee qui montee estoit au
ciel de ceste saincte & treslevee vie ne suis digne assez de a son droit
parler ne la descripre si que a sa dignité appartient. mais de ce treuve
l'en assez de sainctes escriptures plaines qui plus en vouldra veoir. La
vie active est ung aultre estat de servir dieu qui est telle que la
personne qui la veult suyvre sera tant charitable que elle vouldroit si
elle povoit a tous servir pour l'amour de dieu. Si cerche les hospitaulx
visite les malades & les povres & les sequeure du sien et de la peine de
son corps pour l'amour de dieu selon son povoir / a si grant pitié des
creatures que elle voit en pechié ou en misere & tribulation que elle en
pleure comme de son mesmes fait ayme le bien de son prouchain comme le
sien propre tousjours est en labour de bien faire ne jamais n'est
oyseuse son cueur art sans cesser de desirer de acomplir les oeuvres de
misericorde esquelles s'employe de tout son povoir. Telle creature porte
toutes injures & tribulations paciemment pour l'amour de dieu & ceste
vie active sert sicomme tu peulx veoir plus au monde que la devantdicte.
Si sont toutes deux de grant excellence mais de la plus parfaictes des
deux nostreseigneur Jhesucrist luy mesmes donna la sentence lorsque
marie magdalene en qui est figuree la vie contemplative estoit seant aux
piez de nostre seigneur comme celle qui n'avoit le cueur a aultre chose
et qui toute ardoit de sa saincte amour et Marie marthe sa seur de
laquelle est entendue de la vie active qui estoit hostesse de nostre
seigneur et besongnoit aval l'hostel pour le service de luy et de ses
apostres se plaingnit a nostreseigner de ce que marie la sa seur ne luy
aydoit & nostreseigneur l'excusa en disant marie tu es moult dilligente
et ton oeuvre bonne & necessaire mais non pourtant marie a esleu la
meilleur partie pour laquelle partie de luy on peut sçavoir que non
obstant que la vie active soit de grant excellence / & necessaire pour
l'ayde & secours de plusieurs Toutesfoys la contemplation qui est de
laisser tout le monde & les embesongnemens qui y sont pour seullement
penser a luy est de plus grant dignité et plus parfaicte & pour celle
cause furent trouvez & establies des saintz prudhommes jadis les
religions qui est le plus hault estat vers dieu qui soit qui en faict
son devoir affin que ceulx qui vouldront vivre a contemplation puissent
la estre separés du monde au service de dieu sans autre soing & pleust a
eulx mesmes / car a dieu plairoit bien que chascun y fist son devoir.
¶ Cy devise de la voye que la bonne princesse se delibere a tenir.
Chapitre. vi
Adviser te convient ce dit a soymesmes la bonne princesse de dieu
inspiree laquelle de ses subdictes voyes tu veulx tenir il est dit
communement / et il est vray que discrecion est mere des vertus. Et
pourquoy est elle mere / pource que elle conduyt & maine les autres &
qui n'entreprent par elle quelconques chose que l'en veult faire tout
l'ouvraige vient a neant et est de nul effect / pource n'est necessaire
ouvrer par discrecion / comment par discrecion / c'est ce que doy
adviser ains que j'entrepreigne quelconque chose. Premierement la force
ou foiblesse de mon povre corps & la fragilité a qui je suis encline &
aussi a quel subgection il convient que je obeysse selon l'estat ou dieu
en ce monde m'a appellee & commise & si je considere au vray ces choses
je me treuve quelque bonne voulente que j'ay tresfoible de corps pour
souffrir grant abstinence & grant peine & foible d'esperit par fragilité
& inconstance & puis que je me sens telle je ne doy mye de moy mesmes
preserver que je soye de tel vertu non obstant que dieu dit tu lairras
pere & mere pour mon nom que je me pense du tout a ce disposer & laisser
mary enfans estat mondain & toutes occupations terriennes pour entendre
du tout a servir dieu en la vie contemplative sicomme ont fait les plus
perfaictes creatures. Si ne doy entreprendre chose ou a le perseverer je
peusse suffire. Que feray doncques chemineraige par voye active. Helas
heureulx sont ceulx qui prennent les oeuvres qui ont esté commandés
excercer Hé dieu que me eusses tu ores establie ou monde en l'estat
d'une povre femme affin que je te peusse en ycelle a tout le moins
parfaictement servir en administrant et faisant service a tes membres se
sont les povres pour l'amour de toy. Helas comment acomplirayge ce que
je ne me sens mye du tout disposee a vouloir a toutes fins de laisser
tout estat pour moy employer / beau sire dieu conseilles moy et me
inspires que je doy faire pour me saulver. Car quoy que je sache bien
que autre chose ne fait a aymer ne desirer que toy seul & que toute
aultre joye est neant je n'ay force en moy que je puisse du tout le
monde relenquir. Si suis moult espoventee que je feray / car tu dis que
impossible est que le riche soit saulvé. Adonc vient saincte informacion
a la bonne princesse qui luy dist en telle maniere. Or vecy que tu feras
dieu ne commande mye que on laisse tout pour le suyvre si ce n'est a
ceulx qui du tout veullent estre de la tresplus parfaicte vie. Si ce
peut chascun saulver en son estat & ce que dieu dist que impossible est
que ung riche soit saulvé est a entendre des riches sans vertus se leurs
richesses ne distribuent en aulmosnes & biensfais desquelz toute leur
felicité est en leur avoir n'est mye doubte que telz gens dieu hét & que
ja n'enterons ou ciel tant qu'ilz soyent telz et des povres dont il dit
que ilz sont bieneurez / c'est a entendre de povres d'esperit laquelle
chose peut estre mesmement ung tresriche et habondant homme. C'est
assavoir celluy qui ne prisera riens les richesses du monde & se il a il
les distribuera en bonnes oeuvres & au service de dieu ne pour honneur
ne se orgueillist ne pour richesse ne se tient plus grant et telle
creature quoy que elle habonde en biens mondains et povre d'esperit et
possedera le royaume des cieulx & tu le peuz veoir n'a il pas esté grant
foison de roys et de princes qui sont sains en paradis si comme sainct
loys de france et plusieurs aultres qui ne laissoyent pas le monde
ensois regnoyent & possedoyent leurs seigneuries au plaisir de dieu mais
ilz vivoyent justement ne pource n'assavouroyent en vaine gloire ne en
boubant les honneurs que on leur faisoit et reputoyent que l'honneur
fust a l'estat de sa seigneurie dont ilz estoyent vicaires de dieu en
terre et non mye a leurs personnes et semblablement a esté de roynes de
princesses moult grant foison qui sont sainctes en paradis si comme la
femme du roy de france aussi saincte baudour saincte helysabeth royne de
hongrie & assez d'autres. Si n'ayez point de doubte que dieu veult estre
servy de gens de tous estatz et en chascun estat on se peut saulver qui
veult. Car l'estat ne fait mye le dampnement mais n'en sçauroit user
sagement c'est ce qui damne la creature pource en conclusion je voy bien
que puis que je ne me sens de tel force que je puisse du tout en tout
eslire & suyvre l'une des deux dessusdictes vies je mettray peine a tout
le moins de tenir le moyen si comme saint pol le conseille & prendre de
l'une & de l'autre vie selon ma possibilité le plus que je pourray.
¶ Cy devise comment la bonne princesse vouldra attraire a soy toutes
vertus. Chapitre .vii.