Cette réponse me fit plaisir, je la portai de suite à mon capitaine et
lui demandai ce qu'on servirait aux officiers.
«Les officiers seront libres aussi, répondit-il, quant à moi je
reconnais que cela m'est un peu indifférent, mais n'importe, faisons un
petit arrangement. Voilà bien des jours que nous ne pêchons rien qui
vaille; eh bien! tendez vos grosses ligne d'arrière et, si vous prenez
un beau poisson je m'engage à faire maigre toute la journée...
J'avoue que, le soir en jetant hameçons et harpons, je dis tout bas et
bien dévotement une petite prière à Marie, l'Étoile des mers, la
Protectrice des marins.
Le lendemain j'étais de quart de 4 heures à 8 heures du matin. Vers 6
heures, j'entends soudain un bruit insolite, je regarde et j'aperçois un
gros poisson qui se débattait et frappait fortement le navire de sa
queue. Je cris, comme c'est l'habitude dans ces agréables circonstances:
«Bonne pêche! bonne pêche!» Les hommes du quart arrivent en courant l'un
d'eux armé d'une longue gaffe dont le crochet était très aigu. Le
poisson faisait force résistance. Il fallut six hommes pour le haler à
bord. Le capitaine, entendant tout ce mouvement et persuadé que nous
avions fait une belle capture, arrive à son tour. En effet, c'était un
poisson appelé par les marins tazar, nom nullement scientifique, l'un
des meilleurs de la haute mer; sa longueur était de 1m 60.
Il y avait de quoi régaler tout l'équipage, officiers et marins:
«Que dites-vous de ma pêche? dis-je au capitaine qui souriait.
--Que je vous félicite, et que je n'ai qu'une parole.
--C'est très bien, mon capitaine, mais, ce qui serait encore mieux, ce
serait de reconnaître que ce beau poisson, qui, pour nous, est monté du
fond de l'abîme, comme la manne en Égypte tombait du haut du ciel, nous
vient aussi de Dieu.
C'est la récompense qu'il nous envoie pour n'avoir pas voulu enfreindre
sa loi et avoir respecté le grand deuil du Vendredi Saint.»
Et mon oncle termine toujours sa petite narration, en se frottant les
mains d'un air de conviction satisfaite, et ajoute: «Voilà comment
l'équipage de notre navire, notre navire ce point perdu dans l'immensité
des mers, sut rendre à notre Sauveur, ce jour-là, les honneurs qui lui
sont dus.»