Hier, Jeudi Saint, nous avons eu sortie l'après midi, toutes les élèves
sont allées visiter les sépulcres, généralement très beaux. En voyant
l'affluence des fidèles dans les chapelles et dans les églises on se
dit, avec une profonde joie au coeur, que la Foi n'est pas morte dans
notre douce France, et cependant que ne tente-t-on pas pour l'affaiblir,
l'ébranler, l'arracher même des consciences? Voilà plusieurs années
qu'on a commencé et l'oeuvre néfaste se continue toujours. Aujourd'hui,
hélas! d'après l'odieux arrêté du ministre de la marine, on a proscrit
l'hommage rendu à Dieu le Vendredi-Saint, à bord de tous nos navires.
On sait que, le jour du Vendredi-Saint, les bâtiments de nos escadres
mettaient leurs pavillons en berne. Cette tradition n'était pas spéciale
à la marine de guerre, elle est générale dans la marine de commerce et
même de plaisance. Mais à présent, les francs-maçons ont découvert que
cet usage hautement clérical, constitue, non seulement une insulte à la
liberté de conscience, mais encore un outrage à la République. Non, il y
avait point danger pour la République parce que, un jour par an, le
pavillon était amené à mi-mât sur nos navires de guerre, et cet usage,
loin d'offenser la conscience de nos marins, était, au contraire,
absolument conforme à leurs sentiments religieux et à leurs aspirations
de croyants.
C'est égal, les sectaires auront beau faire et dire, ils passeront avec
leurs stupides théories et nous verrons un jour cette tradition
séculaire reprendre ses droits.
Le Vendredi-Saint me rappelle une petite historiette que j'ai entendu
quelquefois raconter à mon vieil oncle Edmond, qui, jadis, sillonna les
mers, quand il était capitaine au long cours. Alors il était fort jeune
et débutait dans la carrière comme second à bord d'un grand navire de
commerce du Havre, naviguant en ce moment aux confins de l'Atlantique.
Je laisse parler mon oncle.
«Le Jeudi-Saint, je fus trouver mon capitaine et lui demandai quel genre
de vivres il faudrait distribuer le lendemain à l'équipage en ce jour
anniversaire de la mort de Notre-Seigneur, jour que tous les chrétiens
respectent; parfois même, ceux qui se posent en libres-penseurs.
Mon capitaine était franc-maçon. À cette époque les FF [symbole
franc-maçon: trois points] n'avaient pas pour but de déchristianiser la
France.
La franc-maçonnerie était alors une société de secours mutuels, une
association philanthropique consistant à l'exercice de la bienfaisance,
l'étude de la morale universelle et la pratique de toutes les vertus.
Les adeptes devaient donc se reconnaître comme frères et s'entr'aider en
quelque lieu qu'ils se trouvassent, à quelque nation, à quelque rang
qu'ils appartinssent. On comprend que beaucoup de marins faisaient
partie de la franc-maçonnerie qui leur rendait tant de services à
l'étranger, particulièrement en cas de naufrage.
À ma question le capitaine me répondit. Nous ne pouvons pas forcer à
faire maigre les hommes dont le service en mer est toujours pénible,
n'ayant d'ailleurs rien de passable à leur offrir.
--Cependant, capitaine...
Le capitaine m'interrompit. «Oui, oui, je sais que vous êtes un fervent
catholique. Eh bien! soit; consultez les hommes, et que chacun dise s'il
veut faire gras ou maigre.
Je me rendis donc au gaillard d'avant où nos hommes prenaient leurs
repas du soir: «Matelots, leur dis-je, vous savez que demain est un
grand jour de deuil pour tous les chrétiens. Moi, je vous engage à faire
maigre, mais vous êtes absolument libres de manger ce que vous voudrez.»